La lutte contre la réforme retraite va-t-elle déborder du cadre : une occasion historique ratée ?

Eternelle question : briser nos chaines ensemble ou espérer les repeindre secteur par secteur ?

mercredi 19 février 2020, par Camille Pierrette.

Voici un article intéressant qui propose une analyse critique de l’actuelle lutte contre la réforme des retraites, suivi d’une conférence éclairante de Frédéric Lordon sur la lutte vitale pour abattre le capitalisme, et de quelques remarques complémentaires.

- Comment les luttes actuelles ont finalement rejoint leur « canal historique », par Temps critiques
Avec le recul que donnent plus de deux mois de lutte se font jour les limites d’une grève forte, du moins dans les deux secteurs qui l’ont initiée (RATP et SNCF), mais limitée par un cadre prédéterminé et restreint : celui des retraites. La différence est frappante entre un mouvement qui se veut radical dans son opposition à un projet de l’État, mais qui ne fait que réagir sans porter la contestation à un autre niveau ; et le mouvement des Gilets jaunes qui à l’occasion d’une mesure conjoncturelle, a priori anodine, d’augmentation du prix du carburant a saisi cette opportunité pour prendre l’initiative et lancer une révolte posant la question des conditions générales de vie et de leur supportabilité. Que les Gilets jaunes n’aient pas « gagné » ne change rien à l’affaire ; ils n’ont pas non plus été battus et tout le monde s’y réfère encore soit pour les louer soit pour les vomir. On peut dire que la question qu’ils ont posée hante encore tous les puissants et leurs affidés.

La lutte contre la réforme retraite s’enlise au lieu de déborder du cadre : une occasion historique ratée ?

- Extraits :

Le mouvement sur les retraites pose lui aussi des questions, mais c’est comme s’il ne se les posait pas aussi à lui-même. Du fait de cette auto-limitation, il n’a pas d’autre choix que celui de s’enfoncer dans un bras de fer contre le gouvernement avec un rapport de forces plus qu’incertain puisqu’il laisse de côté des fractions de la population dont les conditions sont les plus précaires. Ces dernières, qui ont été ou auraient pu être des Gilets jaunes, sont seulement appelées à rejoindre les personnes « vraiment mobilisées », c’est-à-dire les grévistes, pour des actions ou manifestations qui retrouvent ou reproduisent la routine des pratiques syndicales et militantes. La prolifération de ce qui relève plus de l’effet d’annonce que de l’action proprement dite donne le tournis au point qu’on pourrait même se laisser aller à rêver qu’on est à la veille d’une révolution, alors que la plupart de ces rendez-vous ne concernent qu’une poignée d’individus et de militants, souvent les mêmes [1]. Ce qui demeure de l’évènement Gilets jaunes n’échappe pas à ce processus de délitement qui les voient « acter » chaque samedi leur survivance sans autre effet que de maintenir des forces de police en alerte.

La base de ces rendez-vous reste inchangée, c’est celle de l’agitation sur le retrait de la réforme et la défense des conditions existantes. Cela montre à quel point et contrairement à ce que disent des journalistes, sociologues ou politologues, il n’y a pas de « giletjaunisation » du mouvement, ni au niveau de la forme où l’organisationnite remplace la spontanéité de la révolte ; ni dans le contenu, car ce ne sont pas les conditions générales de vie qui sont posées et par conséquent mises en question. Chacun reste sur la base de son métier

- La conférence récente de F. Lordon met lucidement en perspective le durcissement extrême du capitalisme avec le niveau de luttes et révoltes pour le renverser. Des réflexions éclairantes sur la situation présente.

https://www.youtube.com/watch?v=CML76Y4CENU

Pour aller plus loin, il faudrait s’interroger de manière critique sur l’Etat, le travail, la monnaie...

Remarques persos

Malgré la présence soutenue de gilets jaunes, malgré la rage de certains travailleurs et syndiqués, malgré la grève longue et héroïque de certains secteurs (notamment RATP et SNCF), malgré les multiples secteurs en grève, malgré la multiplicité d’actions parallèles, de perturbations et de blocages, force est de constater que le régime Macroniste n’a rien lâché et que la lutte s’enlise dans les anciennes habitudes perdantes : grèves par secteurs, journées éparses, manifestations classiques.
De plus, la lutte des syndiqués et travailleurs n’a pas du tout décollé du retrait de la contre-réforme sur les retraites. Il n’y a pas eu de grève générale, et pas assez de secteurs clés de l’économie en grève reconductible longue.

Syndiqués et travailleurs semblent pourtant avoir vraiment envie de gagner, mais ils n’y mettent toujours pas les moyens, on dirait qu’ils n’ont pas encore bien compris la nature du régime macroniste, son inflexibilité, sa brutalité et son basculement autoritaire vers la néo-dictature 2.0.
Depuis la loi « Travaille ! » passée en force, et même avant, on sait pourtant que les gouvernements sont sans pitié et sont totalement inféodés au capitalisme et à ses exigences accrues de destruction et de pillage.
Alors ?
Après un an de répression brutale et ininterrompue des gilets jaunes (pas soutenus quand il l’aurait fallu fin 2018, comme le rappelle Lordon), pourquoi assiste-t-on encore à tant de naïvetés, d’actions symboliques, de revendications limitées et souvent sectorielles ??

A présent, avec la fusion de l’Etat et du Capital, avec la nécessité pour le capitalisme d’accroître partout le pillage des biens communs et des services publics pour maintenir ses taux de profit, il n’y a plus de compromis, de dialogue social, de partenaires sociaux, c’est la guerre totale, le capitalisme veut finir de nous écraser en nous précarisant, en détruisant les statuts de fonctionnaires et nos moyens d’existence, en rendant donc encore plus difficile la grève.
Les syndicats réformistes ne pourront même plus repeindre les chaines en clamant « victoire », le Capital devenu totalitaire et les gouvernements devenus autoritaires et à sa botte, ne veulent plus que piller tout ce qui alimente leurs profits, asservir, imposer par la force armée, et laisser crever les pauvres, les travailleurs, le vivant, tout ce qui les empêche de continuer leur oeuvre de mort.

Pourtant, de nombreuses conditions de l’insurrection générale soutenue par une grève générale commencent sérieusement à s’accumuler :
Les Gilets jaunes qui restent actifs sont encore plus révoltés qu’au début, des étudiants précarisés, des lycéens contraints par la police à passer des E3C, la précarité qui s’accroit partout, des mesures antisociales et antiécologiques en pagaille, le mépris et le cynisme de l’oligarchie, les manipulations des merdias, la révélation de l’absence de démocratie, la mise en lumière croissante des catastrophes sociales, écologiques et climatiques induites par le capitalisme, des écolos jeunes ou moins jeunes qui se radicalisent, des banlieues toujours ghettos qui servent de terrain d’entraînement aux brutalités policières, etc.

Alors quoi ?

On a peur ? Des flics, de l’inconnu ?
On ne sait plus agir de manière coordonnée ?
L’idéologie capitaliste a colonisé et anesthésié les cerveaux ?
On a été trop pacifié par le replis dans la sphère privée, la consommation, les loisirs ?
On préfère la soumission et l’impuissance confortables, où élus, oligarques et grands capitalistes décident de tout en fonction de leurs intérêts ?
On ne se rend pas encore assez compte de nos intérêts communs ?
On n’a pas encore compris l’urgence à stopper le capitalisme et sa civilisation industrielle si on veut espérer garder une planète à peu près habitable et vivable ?
On croit encore qu’une élection en 2022 ou aux calendes grecques pourrait changer la donne ?
On attend un leader charismatique pour nous guider ??

Pourquoi se cantonner à la contestation de la contre-réforme retraite alors qu’on sait que les mesures antisociales et antiécologiques tombent de partout et ne vont pas s’arrêter ?, que c’est le capitalisme lui-même le problème et pas juste certaines de ses conséquences ?

« Va-t-on faire un mois de grèves contre les réformes libérales des retraites, puis un mois de grèves contre les atteintes à l’assurance chômage, puis un mois de grèves contre la précarité, puis un mois de grève contre la destruction du vivant et du climat par le capitalisme, puis un mois de grève pour faire interdire les LBD, puis un mois de grèves pour la démission de Castaner, puis un mois de grèves pour imposer la révocabilité (accessible, pas avec des conditions drastiques) des élus, puis un mois de grève pour les droits des femmes, puis ... pour ...etc., etc. ?? »

Bien sûr on ne le fera pas, on ne pourra pas faire grève pendant deux ans (quoique ? ;-) ) ou répartir ça sur deux siècles, donc au lieu de se contenter de faire tomber une seule mesure antisociale (la diminution des retraites et la destruction du système de répartition en vue d’accentuer la privatisation ; ou les atteintes au droits des chômeurs), il nous faudra en revenir aux bases et viser explicitement et directement la chute du régime, la destitution des institutions antidémocratiques et la destruction du capitalisme (ou au moins sa mise au pas, avec laisse très courte et muselière solide ; idem pour l’Etat d’ailleurs).

Peut-être qu’on se rend compte inconsciemment que le système mortifère en place est allé tellement loin, qu’on l’a laissé tellement s’incruster, que seule une sorte de révolution pourrait changer la donne et arrêter la chute ?
Peut-être que, à juste titre, ça nous fait peur ?
Peut-être que de ce fait on préfère se battre pour la forme au lieu de faire ce qu’il faudrait, en espérant un éventuel « miracle » ?

Mais il n’y aura aucun miracle, aucun extra-terrestre ou grand leader charismatique ne viendra nous sauver. On ne se sauvera que si on agit ensemble de manière forte, efficace et coordonnée, pour briser la peur et atténuer les conséquences de la répression, ce qui ouvrira les possibilités d’une difficile révolution sociale, écologique, seule possibilité d’abattre le capitalisme et de mettre en laisse l’Etat, d’enrayer les destructions induites par la civilisation industrielle, seule possibilité pour faire naître des sociétés vivables, soutenables, désirables, démocratiques, solidaires.

Inutile de faire l’autruche ou de rester dans l’illusion ou le déni, la réalité c’est ça, c’est l’ultracapitalisme brutal ou nous, c’est la dictature et les régimes toujours plus autoritaires ou la démocratie réelle, c’est à dire la démocratie directe sans capitalisme, le partage et la solidarité dans des sociétés soutenables et conviviales.

Il est fini le temps des régimes « socio-démocrates » qui redistribuaient suffisamment de miettes, de pain et de jeux, pour que les gens supportent sans trop broncher leur impuissance économique et politique, et leur triste condition d’exploités chairs à patrons. A présent, oligarques et capitalistes veulent se rafler tout ce qui reste et écraser pour de bon les pauvres et les résistances.
Ils veulent privatiser cyniquement tout ce qui est rentable pour eux, ils veulent détruire les statuts de fonctionnaires pour transférer plus d’argent au privé, pour rentre les travailleurs toujours plus précaires et moins enclin à faire grève (car n’ayant plus la garanti de l’emploi de fonctionnaires).
Il est fini le temps de la Croissance forte qui permettait suffisamment de gratifications matérielles au masses pour qu’elles adoptent la mentalité capitaliste (chacun pour soi et religion de la consommation) et la soumission à l’économie totalitaire. La concurrence mondialisée et la contraction du pétrole abondant ralentissent certaines machines à cash et rendent plus hargneux encore les capitalistes.

Macron a beau être un tyran extrémiste, un sociopathe cynique et méprisant, bref un fou dangereux, sa démission ne changerait pas grand chose aux problèmes qui nous accablent. Un autre guignol prendrait sa place pour, de gré ou de force, mener à peu près la même « politique » ultra-capitaliste de la terre brûlée.
Idem pour la démission du gouvernement macroniste ou la dissolution de l’assemblée nationale des députés LREM fantoches.
Ces événements feraient toujours plaisir et marqueraient une victoire, mais ils ne seraient que de petits apéritifs, des friandises pour aiguiser nos appétits de transformations radicales.

La démission du tyran ou la dissolution de l’assemblée nationale pourraient même être une ultime manoeuvre visant à neutraliser la révolte et à nous enfermer dans le marais gluant des élections et des jeux de partis au sein d’institutions antidémocratiques inchangées investies par les riches et les notables. Avec comme visée insidieuse de forcer un retour à la normale alors que c’est « la normalité » qui est le problème.

En effet, on voit bien que les gouvernements sont encore davantage qu’avant dominés et infiltrés par les pouvoirs capitalistes et financiers. C’est le système capitaliste qui imposent ses vues et intérêts par ses lobbys, son fric et des chantages divers. La menace des tout puissants investisseurs, des délocalisations, des dettes, le chantage à l’emploi ont très vite raison des éventuelles velléités (qui ont disparu depuis longtemps de toute façon) d’un improbable gouvernement social et incorruptible qui voudrait contrecarrer le capitalisme en faveur des peuples et du vivant.

En conséquence, le rôle des syndicats lucides et responsables n’est donc plus d’être de trop dociles partenaires sociaux de l’Etat et des capitalistes, de négocier et de discuter avec le régime la longueur ou la couleur des chaines.
Les syndiqués de base doivent forcer à présent leurs syndicats les plus combatifs à renouer avec leur passé révolutionnaire et anticapitaliste.
Les idéaux communistes et anarchistes, remis au goût du jour et renforcés des idées écologistes, devront revenir au premier plan pour chasser pour de bon les impasses réformistes et les illusions de l’ancien monde. C’est ça la gilet jaunisation générale.
Il faudra développer une culture de résistance dans chaque territoire, avec des assemblées de lutte permanente, la coopérations des alternatives, etc.
Il faudra créer des comités de soutiens aux grévistes, aux bloqueurs et saboteurs.
Il faudra occuper et autogérer les usines à conserver, stopper et saboter ce dont on ne veut plus, exproprier les grands capitalistes, occuper des terres et des bâtiments, créer des assemblées autonomes, et donc remettre en cause radicalement et concrètement l’économie et le travail ainsi que bien sûr la « démocratie » représentative, etc.

Quand les institutions politiques et l’économie de marché ont totalement échoué à enrayer les catastrophes climatiques/écologiques (dont elles sont en réalité responsables et qu’elles ne peuvent ni ne veulent enrayer) et ne pensent qu’à sauver leurs peaux, fini de les respecter et de leur demander d’écouter. Elles n’ont plus ni autorité ni légitimité ni crédibilité.

Le régime et ses alliés comptent sur les bourrages de crânes qui traitent les chômeurs en parias infériorisés pour faire passer comme une lettre à la poste leurs nouvelles mesures qui attaquent violemment les droits des chômeurs.

Pour finir, nous avons compris que la destruction des conditions de la vie sur terre n’est pas un effet malheureux et involontaire de votre règne, mais une partie de votre programme. Pour vendre de l’eau en bouteille, il faut d’abord que celle du robinet cesse d’être potable. Pour que l’air pur devienne précieux, il faut le rendre rare. Depuis le temps que les écologistes disent qu’une bifurcation est urgente, qu’il faut changer de paradigme, que nous allons dans le mur, il faut se rendre à l’évidence : cette grève est l’occasion, qui ne s’est pas présentée en 25 ans, d’engager la nécessaire bifurcation. Le moyen sérieux d’en finir avec la misère et la dévastation. La seule décroissance soutenable. Seul un pays totalement à l’arrêt a quelque chance d’afficher un bilan carbone compatible avec les recommandations du GIEC. La seule ville redevenue un peu vivable, c’est celle où les flâneurs refleurissent sur les trottoirs parce que le métro est à l’arrêt. La seule bagnole admissible, c’est celle où l’on s’entasse à six à force de prendre des autostoppeurs.

Le 5 décembre, il ne s’agit plus de faire un énième « mouvement social », même réussi, une énième démonstration de force, même grosse. Il ne s’agit pas seulement de faire reculer le régime sur ses mesures antisociales concernant les retraites ou autres saloperies qui tombent en pluies.
Il ne s’agit même pas de se satisfaire de la démission d’un ministre halluciné, d’un gouvernement autoritaire ou d’un président sociopathe.
Il ne s’agit pas juste de faire reculer la flicaille et d’occuper ou brûler quelques bâtiments ministériels, boutiques de luxe ou banques.
Il ne s’agit pas de rentrer chez nous deux jours après et de retourner à notre train train et à notre esclavage impuissant, même adouci.

En résumé, prenons le problème à l’endroit.
Au lieu de faire pression en vain sur les gouvernements pour qu’ils nous protègent des menées capitalistes, il faudrait virer les capitalistes pour pouvoir créer des formes démocratiques qui empêcheront tout retour du capitalisme.

Si cette occasion historique est ratée ces mois ci, alors il faut savoir qu’ensuite il sera encore plus difficile de faire grève, que la situation sociale, politique et écologique va empirer. Le risque néo-fasciste sera plus grand. Du fait de la précarité accrue et de la consolidation du régime autoritaire/policier ultra-répressif, les révoltes seront ensuite beaucoup plus explosives et violentes.
Ce qui donne une responsabilité très lourde aux soulèvements et contestations actuelles. On n’a pas le choix.

P.-S.

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