Retrouver notre place dans le monde des vivants - Remettre en place nombre d’illusions de la gauche

L’écologie n’est pas compatible avec la société industrielle, avec le capitalisme

mardi 1er juin 2021, par Les Indiens du Futur.

- Remettre les humains au coeur du vivant, et l’écologie à sa place de défense des mondes vivants et pas de la sauvegarde de la civilisation techno-industrielle.
- Mettre en cause les fréquentes illusions et erreurs (anti-capitalisme tronqué, green new deal, techno-verdissement, culte de l’Etat...) de gauche. Alors que de nouvelles élections approchent, il serait grand temps que les personnes de gauche évitent de rabâcher les mêmes errements qui perpétuent les désastres.
Deux conditions nécessaires à une résistance digne de ce nom. Deux articles pour y réfléchir :

Retrouver notre place dans le monde des vivants - Remettre en place nombre d’illusions de la gauche
Se perdre dans le virtuel sur fond d’un monde dévasté ?

L’écologie, un rapport sensible au monde

"Nous vivons décidément une époque bien spéciale.
D’une part, nous sommes pour la plupart conscients que le monde vivant tombe en lambeaux : les espèces animales et végétales disparaissent toujours plus vite, le climat se réchauffe encore et encore, jusqu’à ce qu’il ne puisse bientôt même plus héberger la vie, les glaciers et la banquise fondent et s’amenuisent jusqu’à en faire déborder les océans,…
Et d’autre part, nous continuons.

Pour la plupart, nous continuons à travailler, assis, dans nos bureaux étroits et aseptisés. Ou dans nos grands buildings et nos hôpitaux. La journée réglementaire se terminant, nous nous déplaçons, assis toujours, dans un véhicule hermétique, jusqu’au supermarché, puis jusqu’à notre domicile. Nous retrouvons parfois notre famille, ou pas, nous mangeons puis nous dormons. Et le cycle recommence. Chaque jour.

Les jeunes, pour leur part, sont envoyés à l’usine de formatage : l’école.
Primaire, puis secondaire, et enfin… l’école supérieure, ou « université ». Cette grande et indispensable institution qui nous « prépare au marché du travail ». Envisager s’y rendre pour « apprendre » est dépassé désormais. Tout le monde sait que ça ne sert pas à ça. On y apprend oui, mais à « travailler ». Cette usine scolaire, littéralement, où les gens se croisent par milliers, le regard concentré sur le chemin vers l’« auditoire », grande salle où l’on écoute en patience celui ou celle qui « sait ». C’est à ça que se résume quasiment la seule interaction sociale que vit l’étudiant au sein de l’usine universitaire. Le cours terminé, les masses d’étudiants sortent de l’auditoire, pour s’en rendre à un autre. Tels des robots.

En bref, l’école est ce lieu où s’apprend avant tout la reproduction des automatismes individualistes et des réflexes de sécession intellectuelle : ceux et celles qui y sont passés auront un « diplôme », les jetant ainsi dans le grand jeu de la concurrence, entre eux et « ceux qui ne sont rien ».

Sortis de l’université, on s’envole pour le monde du « travail », donc. On y exerce le savoir acquis au cours du passage à l’usine universitaire, en appliquant celui-ci sur les touches d’un ordinateur, dans des laboratoires, dans des bureaux, ou en le transmettant à d’autres qui suivront la même trajectoire par la suite. C’est un continuum subis par tout un chacun, et qui structure la vie de toutes et tous au sein du monde moderne.

Nous continuons à suivre ce fil structurant nos vies, donc. Et ce, malgré ce « mal qui vient ». Ou plutôt ce mal bien présent, et déjà bien installé. Mais loin de nous. Car on le sait, on le sens : la catastrophe plane, elle est dans l’air, elle flotte au-dessus de nos têtes tout en se manifestant directement dans d’autres espaces terrestres. Ici, on la sait ; là-bas on la ressent. Tel est le drame de ce « en même temps » : nous sommes coupés de l’essentiel pourtant menacé, comme si l’essentiel se trouvait en dehors de « notre monde ». Nos corps ne sont pas en contact avec ce qu’il se passe vraiment, avec les mondes vivants extérieurs à « notre monde ».

Voilà donc ce dont nous sommes coupés : le monde vivant. Ce monde que l’on se doit de considérer comme étant l’« essentiel », au sens où le nôtre n’est qu’artifice.
L’enjeu, non pas de ce siècle, mais bien du présent, est de nous défaire de l’artifice afin de nous retrouver à notre place : le monde des vivants. Car à force d’avoir bâti et laissé s’étendre un monde artificiel, mythifiant un humain tout-puissant, nous avons soumis le monde vivant à des logiques qui contredisent son existence même. Ce monde, dans lequel nous nous laissons porter avec ivresse et complaisance, nous devons lui faire la peau. Nous devons en sortir, et nous battre pour que le monde reste, voire redevienne vivant. Nous devons arrêter l’anéantissement de l’essentiel en interposant nos corps entre ce qui compte, et ce qui ne compte pas.

L’écologie, si elle a bien été absorbée en tant que valeur de légitimation du monde moderne, la vidant alors de toute substance réelle, doit en être extirpée. L’écologie n’est pas compatible avec notre monde, avec la société industrielle, avec le capitalisme. L’écologie est un ensemble de relations vivantes, de corps à corps, d’égal à égal, de sujet à sujet, entre êtres du même monde. Inutiles les intermédiaires, les hiérarchies, le « sommet » au-dessus de la « base ». Ce sont des notions héritées d’un monde qui se doit révolu, et qui travestissent les possibilités d’un rapport au monde sensible, véritablement vivant.

C’est maintenant un choix, que nous, vous, toi, moi devons faire : continuer dans ce nexus destructeur, ou le combattre jusqu’à nous sentir vivant, afin de permettre que la vie continue, tout simplement."

Piero Amand
- L’écologie, un rapport sensible au monde

Retrouver notre place dans le monde des vivants - Remettre en place nombre d’illusions de la gauche

Les errements de la gauche

Malgré quelques divergences, l’essentiel des courants de gauche, aujourd’hui, promeuvent à peu près tous une même idée, selon laquelle il devrait être possible, moyennant X ou Y, de parvenir à une civilisation techno-industrielle durable et équitable (écologique et démocratique, ou écologique et davantage démocratique, c’est selon). Un seul et même objectif, peu ou prou, pour un seul parti.

Les moyens proposés en vue d’y parvenir relèvent toujours de réformes du capitalisme, de réformes de l’État, d’une « planification écologique » sous la houlette d’un « État-stratège », laquelle planification permettrait de créer des millions « d’emplois verts », « de mettre toute l’économie du pays en ordre de bataille pour relever ce défi » de la « bifurcation écologique » (Quatennens, interviewé par Kempf et d’Allens, récemment). Il s’agit aussi toujours, bien entendu, d’atteindre « 100 % d’énergies renouvelables à horizon 2050 », de défendre une « réindustrialisation verte » et d’infuser un peu de sobriété ici et là pour garantir une exploitation durable de la planète. Quelques gouttes de « tirage au sort », une augmentation de « la capacité d’intervention populaire dans la vie » politique, et la démocratie recouvrerait alors ses lettres de noblesse. La justice sociale serait entre autres assurée par une fiscalité plus équitable (les riches payant davantage d’impôts, les pauvres moins). En bons étatistes, d’Allens et Kempf se contentent de demander à Quatennens si « la planification écologique va […] permettre de reprendre le pouvoir face au capitalisme ». Reprendre le pouvoir face à l’État ? Pourquoi faire ? Après tout, l’État, c’est nous [ho, ho, ho]. Et bien entendu, un système de production de marchandises, de travail (lequel n’a rien à voir, à leurs yeux rien, avec l’esclavage moderne que dénonçait Tolstoï en son temps), de création de valeur et d’argent, mais davantage géré par l’État, cela n’aurait plus rien à voir avec le capitalisme (uniquement défini comme une situation où les entreprises possèdent plus de pouvoir que l’État, semble-t-il).

Autrement dit, au-delà de cet anticapitalisme tronqué, de cette absence de remise en question de cette puissance majeure de la domination des humains qu’est l’État, et de cette autre qu’est la technologie, on constate qu’aujourd’hui encore, « des personnes dont on aurait espéré mieux continuent d’ignorer le fait que le développement des sociétés [complexes] ne peut jamais être contrôlé rationnellement », comme le formule Theodore Kaczynski.

Même chose aux USA, ou Naomi Klein « propose une “planification” massive, élaborée, mondiale, censée permettre de juguler le réchauffement climatique, régler nombre des autres problèmes environnementaux, nous apporter une “véritable démocratie”, “dompter le monde de l’entreprise”, résoudre le problème du chômage, minimiser le gaspillage des pays riches tout en aidant les pays pauvres à continuer leur croissance économique, nourrir “l’interdépendance plutôt que l’hyper-individualisme, la réciprocité plutôt que la dominance et la coopération plutôt que la hiérarchie”, “tisser toutes ces luttes dans un récit cohérent concernant la manière de protéger la vie sur terre” et, dans l’ensemble, promouvoir un agenda “progressiste” afin de créer “un monde sain et juste” ».

Kaczynski ironise alors : « L’on est tenté de se demander si tout cela ne constitue pas une sorte de blague sophistiquée ; mais non, à l’instar d’Ashford, de Hall, Klein est très sérieuse. Comment peuvent-ils croire un instant que les scénarios qu’ils imaginent pourront se concrétiser dans le monde réel ? Sont-ils totalement dénués de tout sens pratique concernant les affaires humaines ? Peut-être. » Dans tous les cas, « ils croient véritablement proposer un programme pratique ».

Malheureusement, et heureusement aussi, à l’instar de cette idée d’une civilisation techno-industrielle durable et équitable, tous les plans de sauvetage que proposent ces figures et partis de la gauche sont autant de mystifications. « L’enfer vert » (Tomjo) qu’ils promeuvent n’adviendra pas. S’il advenait, il n’aurait rien de vert. Il n’aurait rien de démocratique non plus.

Selon toute probabilité, la « mégamachine » que constitue la civilisation techno-industrielle planétaire n’est pas récupérable, réformable. Le degré de développement technologique que l’essentiel des partis et figures de gauche souhaite conserver, de même que l’État et le capitalisme, peu importe les manières dont ils prétendent vouloir ou pouvoir les réformer, ne sont ni compatibles avec une véritable démocratie, ni avec le respect du monde naturel.

L’historien états-unien Lewis Mumford notait déjà, en 1967, dans Le Mythe de la machine, tome 2, Le Pentagone de la puissance :
« Bien qu’encore aujourd’hui peu de gens semblent soupçonner la forme idéale et la destination finale de l’organisation industrielle qui s’est façonnée à notre propre époque, elle se dirige en réalité vers une finalité statique où la transformation du système lui-même sera si intolérable qu’elle ne se produira que par désintégration et destruction totales. »

C’est pourquoi, comme l’écrivent les auteurs de La Lampe hors de l’horloge - Éléments de critique anti-industrielle (2014) : « Toute cette évolution, par l’invraisemblable dépendance qu’elle organise, est venue renforcer la cohésion de la mégamachine, ce qui la rend encore plus irréformable que naguère et fait plus que jamais apparaître l’option révolutionnaire comme la seule raisonnable. »

Si nous voulons mettre un terme à la destruction du monde, et rouvrir des possibilités d’avenir différentes, variées, pour les êtres humains, selon toute vraisemblance, notre seule chance réside dans le démantèlement, la désintégration de la mégamachine, de la civilisation techno-industrielle, dans son entièreté.

- Pour plus de détails : https://www.partage-le.com/2020/05/06/la-pire-erreur-de-lhistoire-de-la-gauche-par-nicolas-casaux/

Retrouver notre place dans le monde des vivants - Remettre en place nombre d’illusions de la gauche
Le techno-capitalisme « écoverdit » grâce à l’Etat : une illusion maintenant les structures d’oppression

- voir aussi :

La croissance verte contre la nature - Critique de l’écologie marchande

- La croissance verte contre la nature - Critique de l’écologie marchande, un livre de Hélène TORDJMAN

Fabriquer de toutes pièces des micro-organismes n’ayant jamais existé pour leur faire produire de l’essence, du plastique, ou absorber des marées noires ; donner un prix à la pollinisation, à la beauté d’un paysage ou à la séquestration du carbone par les forêts en espérant que les mécanismes de marché permettront de les protéger ; transformer l’information génétique de tous les êtres vivants en ressources productives et marchandes… Telles sont quelques-unes des « solutions » envisagées aujourd’hui sous la bannière de la transition écologique, du Pacte vert européen ou du Green New Deal pour répondre tout à la fois à la crise climatique, au déclin de la biodiversité et à la dégradation de la biosphère. Sont-elles vraiment en mesure de préserver la planète ?
En disséquant les ressorts idéologiques, techniques et économiques de ce nouveau régime de « croissance verte », Hélène Tordjman montre que ses promoteurs s’attachent plutôt à sauvegarder le modèle industriel qui est la cause de la catastrophe en cours. Alors que de nouvelles générations de carburants « biosourcés » intensifient une logique extractiviste et contreproductive et que l’élargissement du droit de la propriété intellectuelle à toutes les sphères du vivant permet à quelques firmes de s’approprier l’ensemble de la chaîne alimentaire, l’attribution de prix aux « services écosystémiques », le développement de dispositifs de compensation écologique ou les illusions d’une finance prétendument verte stimulent un processus aveugle de marchandisation de la nature.
Loin d’opérer la rupture nécessaire avec le système économique qui nous conduit à la ruine, ce mouvement témoigne en réalité d’une volonté de maîtrise et d’instrumentalisation de toutes les formes de vie sur Terre et d’une foi inébranlable dans les mécanismes de marché. Refuser cette fuite en avant est le premier pas à engager pour tracer enfin une autre voie.

- et aussi : Croissance verte, un dangereux oxymore - Au prétexte de combattre le réchauffement climatique, le capitalisme financier n’a de cesse de se réinventer en exploitant de manière toujours plus sophistiquée ce qu’il s’obstine à penser comme extérieur à l’espèce humaine : la nature, avec l’économiste Hélène Tordjman et l’écrivaine Lucie Taïeb.


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