L’aristocratie élective, cette « démocratie » représentative, ça n’est pas la démocratie

Une société de masse, un système technologique complexe, ne peut pas être démocratique

vendredi 27 mai 2022, par Camille Pierrette.

Depuis trop longtemps, la plupart des médias, intellectuels et politiciens nous mentent en répétant en boucle que la France est une démocratie.
Pourtant, nombre de penseurs connus (voir citations ci-dessous) ont démonté depuis longtemps cette supercherie criminelle. Et les faits nous confirment régulièrement et amèrement ces analyses politiques logiques irréfutables.

Malgré tout ça, le mensonge demeurre, il faut croire que dans les faits beaucoup de monde préfère toujours l’Etat et la société de masse (ainsi que le capitalisme et le système techno-industriel) à la démocratie, que l’attachement à la démocratie n’est qu’une affirmation de façade, un mantra automatique, une déclaration purement théorique ou sentimentale, pour la forme, pour faire bien et se rassurer ?

L’aristocratie élective, cette « démocratie » représentative, ça n’est pas la démocratie
Bourgeois ou prolétaire, on ne veut pas de dirigeant

- Rappel : Toute démocratie réelle est impossible tant qu’existent le capitalisme, l’Etat, la société de masse techno-industrielle et la quête de délivrance - De plus, ce système fabrique des individus de plus en plus inaptes à toute forme de démocratie

- A force de laisser croire que cette artistocratie élective, cette démocrature autoritaire centralisée, est une démocratie, des gens sont dégoûtés de la démocratie et souhaitent une dictature, et la plupart, assimilant cette épouvantable compétition pour des postes à la politique, sont dégoûtés de la politique.

- Pour la plupart, en juin pour les législatives, on va encore se prêter à reculons au jeu biaisé des élections, en y croyant ou pas. Pourquoi pas, il n’est pas interdit d’être opportuniste et pragmatique.
Le problème c’est surtout ce qui se passe le reste du temps, au quotidien.

- Est-ce qu’on s’engage pour la démocratie (donc contre l’Etat, le capitalisme, la société de masse techno-industriel, la délégation...), est-ce qu’on fait de la politique directement, est-ce qu’on fait vivre la vie politique au quotidien par l’engagement et diverses formes d’horizontalité, de coopération, de débats, de culture commune, d’assemblées communales ou d’usages, de défense et d’extensions de communs, de luttes de libération/émancipation ?
Ou est-ce qu’on se décharge de tout sur des politiciens professionnels (ou amateurs), des militants, des experts, en se préoccuppant surtout de nos intérêts purement persos, de notre travail et de nos loisirs ?
- Est-ce qu’on lutte au quotidien avec acharnement pour que la démocratie soit possible et existe, pour qu’on ait le temps et l’espace pour la vie politique permanente, pour détruire le pouvoir afin d’avoir la puissance d’agir, pour pouvoir décider de nos vies ensemble, pour créer une société qui aide aux possibilités d’entente et de complémentarité plutôt qu’à la guerre des intérêts privés ?
Ou est-ce qu’on se contente de voter, de protester parfois, de réclamer de « meilleurs » dirigeants ou de « meilleures » lois à l’Etat ?

- Est-ce qu’on vie/fait la politique ou est-ce qu’on la délègue ?
- Est-ce qu’on veut la démocratie et la difficile et passionnante vie politique qui va avec, ou être délivré radicalement de la politique (et donc de la démocratie) via l’élection, l’Etat, les gouvernements et les représentants ?
- Est-ce qu’on préfère les interdépendances personnelles (entre humains à égalité de droits, dans une autonomie locale assumée) à une échelle accessible (commune, quartier...) avec des techniques conviviales maîtrisables, ou les dépendances impersonnelles (envers l’Etat, le capitalisme, la machinerie techno-industrielle mondialisée) à une échelle inaccessible (France, Europe, monde, chaînes industrielles et logistiques mondiales, procédés trop complexes...) avec des technologies autoritaires qui nous échappent ?
- Est-ce qu’on veut se délivrer des systèmes de dominations et de hiérachie ou est-ce qu’on veut s’y enfoncer encore davantage ?
- Est-ce qu’on veut se libérer du Pouvoir en se délivrant des structures oppressives centralisées (techno-industrie, Etat, système représentatif...) ou est-ce qu’on veut conforter le Pouvoir en souhaitant se délivrer de la prise en charge des réalités matérielles et politiques ?

- Est-ce qu’on veut goûter à la joie de la coopération, de la liberté et de l’autonomie ou s’abîmer dans la compétition, la soumission et la dépendance
- Est-ce qu’on veut la difficile autonomie collective, matérielle et politique, ou la « facile » liberté de choix de la consommation de produits industriels et du vote pour des représentants du Pouvoir ?

Fondamentalement, le problème n’est pas du tout dans le degré de moralité des représentants ou leur bord idéologique, mais dans l’existence même de la représentation, dans les fondements du système et pas dans l’écume de surface de dirigeants concentrants le pouvoir, qu’ils soient bons, purs, mauvais, pourris, vendus, méprisants, infâmes, gentils, brutaux, sociopathes, altruistes, élus par tirage au sort ou par vote proportionnel...

Au lieu de se résigner ou de protester dans le vide face au régime autoritaire en place, c’est ce genre de questions (et d’autres encore) qu’il faudrait creuser, seul et en groupes. Et ensuite, vite, passer à la pratique.

L’aristocratie élective, cette « démocratie » représentative, ça n’est pas la démocratie
Des systèmes complexes, comme le nucléaire, s’oppose à l’existence de démocraties

I. La Gueule Ouverte n°11 (septembre 1973)

[Un journaliste de La Gueule Ouverte demande à Jacques Ellul ce qu’il pense du livre de René Dumont, "L’Utopie ou la mort".]
Jacques Ellul : Je dois dire que j’ai été passablement déçu. J’ai une très grande admiration pour Dumont. La première partie de son bouquin répète tout ce qu’on a dit par ailleurs bien souvent. Mais ce qui me déçoit, c’est qu’il ne réalise absolument pas ce qu’en définitive il propose. Car si on veut bien faire le pointage, par exemple des organismes qu’il suggère sur le plan international, on se trouve en présence d’une bureaucratie absolument géante. Il proteste contre la bureaucratie dans son bouquin. Mais je voudrais bien savoir comment on peut arriver à faire des administrations gigantesques sans bureaucratie. Or, il effleure en une phrase le problème. Il dit « évidemment, ça va faire beaucoup d’organisations », et puis c’est tout. Il constate. C’est ça qui me paraît la chose extraordinairement faible, outre la difficulté concrète qu’il y aurait à mettre en action ce qu’il propose. Mais ça n’est pas ça qui m’effraie le plus, c’est que l’aboutissement lui-même, c’est en définitive une monumentale bureaucratie.

L’aristocratie élective, cette « démocratie » représentative, ça n’est pas la démocratie
Des technologies complexes déployées à très grande échelle, comme l’informatique et le cloud, s’opposent à la démocratie

Parce qu’au bout du compte, l’essentiel de nos problèmes découlent de la démesure. Dans un numéro ultérieur de LGO, un article dénonçait le « gouvernement mondial préconisé dans "L’Utopie ou la mort" de René Dumont » au motif qu’une telle utopie pourrait bien signifie la mort ! Si les États-nations modernes sont des organisations sociales bien trop grandes et populeuses pour être (véritablement) démocratiques, une organisation planétaire serait bien pire encore (sachant qu’une telle organisation est déjà en voie de consolidation depuis des années).

Jean-Jacques Rousseau notait, dans son Projet de constitution pour la Corse, rédigé en 1765 :

« Un gouvernement purement démocratique convient à une petite ville plutôt qu’à une nation. On ne saurait assembler tout le peuple d’un pays comme celui d’une cité et quand l’autorité suprême est confiée à des députés le gouvernement change et devient aristocratique. »

Dans une interview, en date de 1973, Lewis Mumford remarquait pareillement :

Interviewer : Durant les années trente, vous étiez en première ligne du combat intellectuel contre ce que vous appelez l’attaque massive contre la démocratie. Vous vous battiez pour que la démocratie fonctionne. Êtes-vous déçu de notre démocratie actuelle ?
Lewis Mumford : Je me battais pour ce qu’il restait de démocratie. Parce que je comprenais que la démocratie est une invention de petite société. Elle ne peut exister qu’au sein de petites communautés. Elle ne peut pas fonctionner dans une communauté de 100 millions d’individus. 100 millions d’individus ne peuvent être gouvernés selon des principes démocratiques. J’ai connu une enseignante qui avait proposé à ses élèves, au lycée, de concevoir un système basé sur une communication électrique, avec une organisation centrale, permettant de transmettre une proposition à l’ensemble des votants du pays, à laquelle ils pourraient répondre « oui » ou « non » en appuyant sur le bouton correspondant. À l’instar de ses étudiants, elle croyait qu’il s’agissait de démocratie. Pas du tout. Il s’agissait de la pire forme de tyrannie totalitaire, du genre de celle qu’impose le système dans lequel nous vivons. La démocratie requiert des relations de face-à-face, et donc des communautés de petites tailles, qui peuvent ensuite s’inscrire dans des communautés plus étendues, qui doivent alors être gouvernées selon d’autres principes. Je défendais la démocratie parce qu’il s’agit de quelque chose de fondamental. […]
Interviewer : Qu’avons-nous aujourd’hui ?
Lewis Mumford : Le chaos. Un chaos étendu, reposant sur une super-organisation. Quelques journaux, quelques chaînes de télévisions, quelques personnes à la Maison-Blanche et au Pentagone contrôlent nos opinions en contrôlant l’information dont nous avons besoin pour les former. C’est pourquoi, à moins que nous ne parvenions à être particulièrement sobres, à garder nos distances avec ces médias, à éviter les journaux et les programmes télévisés et radiodiffusés suffisamment longtemps pour penser par nous-mêmes, nous ne parvenons pas à former une opinion qui nous soit propre.

Dans son livre Le Mythe de la machine, il écrivait :

« La démocratie, au sens où j’emploie ici le terme, est nécessairement plus active au sein de communautés et de groupes réduits, dont les membres se rencontrent face-à-face, interagissent librement en tant qu’égaux, et sont connus les uns des autres en tant que personnes : à tous égards, il s’agit du contraire exact des formes anonymes, dépersonnalisées, en majeure partie invisibles de l’association de masse, de la communication de masse, de l’organisation de masse. Mais aussitôt que de grands nombres sont impliqués, la démocratie doit ou succomber au contrôle extérieur et à la direction centralisée, ou s’embarquer dans la tâche difficile de déléguer l’autorité à une organisation coopérative. »

Dans son livre “Nous n’irons plus aux urnes”, le politologue Francis Dupuis-Déri souligne :

« Le philosophe Jean-Jacques Rousseau savait que “[l]’idée des représentants est moderne ; elle nous vient du gouvernement féodal”. D’autres philosophes aussi célèbres que Platon et Aristote, dans l’Antiquité grecque, ou encore Spinoza et Montesquieu, aux XVIIe et XVIIIe siècles, considéraient l’élection comme un moyen aristocratique de choisir des chefs. Selon Rousseau, il existe au moins trois formes d’aristocratie : l’aristocratie naturelle issue des talents individuels, l’aristocratie héréditaire des familles nobles et l’aristocratie élective. En référence à l’élection des parlementaires anglais, le philosophe déclarait : “Le peuple anglais pense être libre ; il se trompe fort, il ne l’est que durant l’élection des membres du Parlement ; sitôt qu’ils sont élus, il est esclave, il n’est rien.” Cette réflexion du philosophe était connue dans les débuts de la République française par des députés comme Pierre-Louis Roederer, qui, sous le règne de Napoléon Bonaparte, a lancé cette question à l’Assemblée nationale :

“Qu’est-ce qu’une aristocratie élective ? Il faut le dire, au risque de causer un profond chagrin aux modernes politiques qui croient avoir inventé le gouvernement représentatif, l’aristocratie élective, dont Rousseau a parlé il y a cinquante ans, est ce que nous appelons aujourd’hui démocratie représentative […] Et que signifie maintenant le mot élective joint au mot aristocratie ? Il signifie que ce petit nombre de sages, qui sont appelés à gouverner, ne tiennent leur droit que du choix, de la confiance de leurs concitoyens ; en un mot, d’une élection […]. Aristocratie élective, démocratie représentative sont donc une seule et même chose.” »

(&, vu que les technologies modernes requièrent une organisation sociale très vaste, très complexe, très spécialisée (importante division et spécialisation du travail), elles sont, selon toute logique, totalement incompatibles avec la démocratie.)

Du progrès en veux-tu en voilà.

(Pas étonnant qu’on mange bio à l’Élysée, tout en continuant de prétendre que l’alimentation industrielle ne pose pas foncièrement problème.

Pendant ce temps-là, les écologistes et la gauche en général continuent de croire que, de quelque manière, les grandes organisations de taille inhumaine, démesurées, sur lesquelles nous n’avons et ne pouvons avoir aucune prise — l’État, les organisations supra-étatiques, etc. —, qui précipitent le désastre social et écologique que l’on constate, pourraient être réformées et rendues véritablement démocratiques, socialistes, communistes, durables, vertes, propres, etc.)

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Post de N. Casaux


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