L’effondrement d’un ou deux collapsologues

vendredi 19 février 2021, par Heska.

1. Planter le décor

En publiant Comment tout peut s’effondrer, Pablo Servigne m’a ouvert les portes de l’étude de l’effondrement des systèmes complexes. Il m’a aussi montré, avec d’autres auteurs que j’ai ensuite découvert, à quel point les différentes crises que nous vivons (sociales, politiques, économiques, financières, monétaires, climatiques, énergétiques, des ressources minérales...) sont déjà profondes et interconnectées et comment l’aggravation de l’une peut entraîner l’aggravation des autres. Car c’est bel et bien tout notre environnement vivant, matériel et culturel qui est aujourd’hui menacé par un effondrement systémique.

Dans son deuxième livre, le Petit traité de résilience locale, il ouvre quelques pistes pour créer et entretenir des pratiques de solidarité et d’échanges moins dépendantes des grands ensembles. Il propose logiquement de « décomplexifier » nos relations pour les rendre plus stables face aux bouleversements à venir.

Anarchiste que je suis, j’ai apprécié l’entendre se déclarer être influencé par la pensée libertaire, au point de s’appuyer sur les travaux de Pierre Kropotkine pour écrire son troisième ouvrage, L’entraide, l’autre loi de la jungle, et offrir ainsi une relecture, une actualisation du remarquable L’Entraide, un facteur de l’évolution paru en 1902.

Pablo Servigne a, sans aucun doute, réussi son travail de vulgarisation. Il a su mettre à la portée d’un grand nombre de lecteurs francophones le thème peu intuitif, et parfois aride dans ses aspects scientifiques et mathématiques, de l’effondrement.

Mais nul n’est à l’abri de la sortie de route...

Un matin, j’ai voulu voir sur le site collapsologie.fr ce que ses animateurs pensaient de la crise sanitaire que nous vivons. Une crise que je vois comme la conjugaison de la pression sans cesse accrue de l’homme sur les derniers espaces naturels et du saccage de l’hôpital public au long de trois décennies de régime amaigrissant. Lien après lien, je suis arrivé sur le site Yggdrasil-mag.com. Je me suis alors rappelé de ce magazine Internet fondé il y a un an par Servigne et quelques autres. Je ne l’avait pas visité depuis sa création et je suis alors tombé de ma chaise en lisant un article écrit à quatre mains en juin 2020. L’un des auteurs est Servigne lui-même et l’autre s’appelle Loic Steffan.

Avant d’aborder l’article, je vais d’abord faire un rapide et nécessaire portrait de Loïc Steffan, bien moins connu que Pablo Servigne, qui habite notre beau Diois.

Steffan a écrit avec Pierre-Eric Stuffer un livre que je n’ai pas lu et dont le titre, N’ayez pas peur du collapse, résonne comme une injonction biblique. Il est aussi l’animateur d’une page Facebook nommée « LaCollapsologieHeureuse » (https://www.facebook.com/groups/LaCollapsoHeureuse/ ). Ceux qui, comme moi, se sont tapés des années de catéchisme et de cours de religion, reconnaîtront aussi dans ce nom une discrète référence au message évangélique .

Le contenu de cette page FB n’est accessible qu’aux membres enregistrés mais la charte d’utilisation est bien visible. Le point 9 de cette charte est selon moi un véritable manifeste anti-politique, une monstrueuse acceptation du fait accompli, une apologie de la résignation. Il y est écrit sous le titre « Oui à la récolte, non à la révolte » (!) que les administrateurs et membres de la page ne doivent pas inciter aux soulèvements, aux désordres, à la rébellion... » . Cela ne me choque pas, c’est bien normal pour qui veut éviter les ennuis judiciaires en tant que directeur de publication, mais il y a une suite, et quelle suite !! Le texte continue ainsi : « … ou autres accès de militantismes aiguës (sic !). Le monde étant ce qu’il est, il faut savoir composer avec plutôt que de lutter contre ».

Alors, les opposants, les indignés, les rebelles, les révoltés, les révolutionnaires, vous le sentez bien le mépris du « militantisme » politique ? Ne voulant pas atteindre trop vite le point Godwin, cet endroit où l’on ruine son argumentation en comparant son adversaire aux nazis, je poserai les questions suivantes : les ouvriers de l’industrie du XIXe siècle devaient-ils accepter sans broncher de travailler 12h par jour pour des salaires de misère puisque le monde était ce qu’il était ? Les esclaves des plantations de coton devaient-ils « récolter et non se révolter » et accepter leur sort sans se rebeller, puisque le monde était ce qu’il était ? Les Indiens d’Amérique devaient-ils accepter de voir leurs terres accaparées, les bisons massacrés et leurs familles déportées parce que le monde était ce qu’il était ? Et Mandela ? Et Spartacus ? Et Che Guevara ? Et Durruti, Raoni, Olympe de Gouges, John Ball, Louis Farrakhan, Jean Moulin (flûte, point Godwin ou pas... tant pis), l’équipage du Bounty, Louise Michel et... et Pierre Kropotkine ?? Et les centaines de millions d’anonymes qui se sont révoltés et battus, hier et il y a des milliers d’années, ici et partout sur la planète, pour un monde meilleur, moins oppressif, plus juste, étaient-ils atteints de militantisme aigu, incurable, méprisable. Fallait-il que elles et eux aussi courbent l’échine et composent avec le monde tel qu’il était ? Et les femmes ? Doivent-elles subir sans moufter les violences du patriarcat car le monde est ce qu’il est ?

Comment peut-on cracher ainsi sa suffisance sur tous ceux qui luttent ? Les envoyer, certes sans le dire explicitement, dans les poubelles de l’histoire en faisant semblant d’oublier ce que nous leur devons sur les plans pratique et symbolique. Comment s’autoriser à les psychiatriser puisque « accès de militantisme aigu » sonne comme un diagnostic médical ? Comment oser les enjoindre à chiquer leur condition misérable et d’avoir le bon goût de ne pas faire trop de bruit en mâchant ? Loic Steffan est sûrement un homme bien à l’abri dans sa tour d’ivoire : il n’a pas envie de voir des gueux marcher sur sa pelouse ou souiller le parquet ciré de son monde policé. A moins que... sa sympathie irait-elle en fait à la souffrance silencieuse, à la mortification ?

Dans un article de janvier 2019 (http://loic-steffan.fr/WordPress3/amis-macronistes-devenez-macroniens/ ), Steffan appelle « les macronistes à devenir macroniens » (Hahaha ! Excusez cet éclat de rire...). Dans ce texte, véritable manifeste de son système de pensée, il se dit être un chrétien opposé à la violence, il se félicite de défendre constamment l’Etat (pourtant producteur de violence de masse) et les forces de police (les trouvant peut-être irréprochables ?), il clame être un républicain convaincu (y compris par la National-Republik qui se bâtit sous nos yeux ?) et un démocrate modéré (pour ceux qui ont l’estomac sensible, le vomitorium est au fond à droite), une expression malheureuse qui témoigne soit d’une profonde incompréhension des systèmes politiques et de ce que recouvre historiquement le terme de « démocratie » (voir Démocratie, histoire politique d’un mot aux Etats-Unis et en France de Francis Dupui-Déry), soit d’un refus d’en tenir compte .

« Il est plus facile à un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche de rentrer au Royaume des Cieux » (Mt 19:24), « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » (Gn 3,19), et « Ce qui est à César rendez-le à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » (Mc 12,14-17) disent la Bible et les Evangiles. Voilà où semble siéger une partie de l’éthique de Steffan : dans l’idéologie de l’acceptation de la souffrance en ce bas monde car c’est elle qui ouvre les portes du paradis, et dans le refus de contester le pouvoir des Césars pour remplacer la lutte par l’espérance, là même où éclate le rôle de pacification sociale de la religion en tant qu’idéologie et non comme modeste pratique personnelle. On est loin de la théologie de la libération ! Si Jésus a chassé les marchands du temple, brisant leurs échoppes, ne comptez pas sur Steffan pour renouveler l’acte. Mais cela concerne une partie de son éthique seulement. La manipulation maladroite d’autres sources d’inspiration est encore plus problématique et c’est à celle-là (aussi ?) que Servigne s’est malheureusement livré.

Que des chrétiens inscrivant leurs croyances dans le champ (non-)politique, participent à la rédaction du magazine Yggdrasil, dont le titre est une évocation d’une religion païenne depuis longtemps disparue, n’est pas si étonnant.

Toutes les religions, comme tous les grands mythes, sont des syncrétismes, des assemblages et réarrangements. La religion chrétienne est un syncrétisme du judaïsme, de la philosophie grecque classique, du mithraïsme et de vieux fonds légendaires indo-européens. Zenon de Kition et le stoïcisme, Platon et la transcendance, Aristote et le libre-arbitre, ont d’ailleurs une telle influence sur elle que on devrait plutôt parler de judéo-hellénisme que de judéo-christianisme

Les Vikings abandonnèrent très vite Odin, les Ases, Bifrost et tout le reste, pour être autorisés à avoir des relations commerciales avec les marchands chrétiens. L’archéologie nous a révélé des moules modulables qui permettaient, au cours des périodes antérieures à l’achèvement de la christianisation des Scandinaves, entre la fin du Xe siècle et le début du XIe, de fondre, au choix, un marteau de Thor ou une croix chrétienne. Les Vikings avaient incontestablement le sens pratique et le sens des affaires. Leurs iarls se convertirent en vue d’obtenir des avantages politiques personnels, comme Rollon, ancêtre direct de Guillaume le Conquérant, qui se vit offrir la Normandie par Charles le Simple.

Mais cette assimilation n’aurait pas gagné aussi vite les couches populaires, même contraintes par leurs chefs, si la religion odinique et le christianisme ne présentaient pas de fortes et anciennes similitudes. Odin, que les Vikings appelaient « Père » (tiens donc !) et dont le nom est issu d’une racine indo-européenne signifiant simplement « dieu », est supplicié aux branches d’Yggdrasil, l’arbre-monde, pour atteindre la connaissance quand Adam et Eve sont chassés du paradis pour l’avoir trouvée sur un arbre ; l’Apocalypse et le Ragnarök permettent la renaissance d’un monde par la destruction ; il y a des motifs christiques chez le dieu solaire Baldr qui ressuscite après le crépuscule des dieux et leur défaite contre les Géants ; il y a Loki, le décepteur divin, et ses petits airs de Satan etc... Cela s’explique par l’ancienneté de certains mythes qui ont été colportés dans toute l’Eurasie (et même au-delà, en Amérique, comme le prouve par exemple l’étude des variations du mythe de Polyphème), ont été transformés, inversés, réinterprétés, incorporés à des théologies, tout cela au hasard des mouvements de population et des évolutions des structures productives, politiques et sociales. Il faut aussi reconnaître qu’entre le Père, le Fils, le Saint-Esprit, les archanges, les anges, les chérubins, les saint-e-s... le christianisme ressemble plus à un polythéisme qu’à un authentique monothéisme.

Ce qui était surtout officiellement insupportable pour les chrétiens de l’époque dans la religion scandinave, outre que ça se bousculait au panthéon, c’était, d’une part, le fait de gagner son séjour au Valhalla (« la maison de ceux qui sont tombés ») en mourant les armes à la main, et d’autre part, les sacrifices humains de temps en temps offerts au « Père ». Dans le christianisme, religion pleinement solaire (possible lointaine cousine du culte d’Aton, le premier monothéisme connu), le sacrifice est sublimé et réduit à sa plus simple expression. Un seul homme, Jésus, obtient la rédemption de tous par sa seule mort. C’est le sacrifice « one-shot », celui qui n’a pas besoin d’être répété à chaque solstice, ou tous les neuf ans comme chez les scandinaves païens, mais qui est simplement commémoré à chaque eucharistie au cours d’un rite catholique théophage. Nous verrons plus loin que, aujourd’hui, d’autres chrétiens semblent beaucoup moins gênés par la notion de « sacrifice effectif et répété ». Ils semblent même éprouver pour cela une inquiétante fascination.

En 2015, Frédérique Leichter-Flack, une universitaire de renom, spécialiste de littérature comparée et des questions éthiques dans la littérature, publie un livre qui va connaître un beau succès dans les milieux intellectuels. Qui vivra, qui mourra, quand on ne peut pas sauver tout le monde, aborde le problème de l’allocation des ressources disponibles en situation de pénurie. Quand on manque de greffons, qui doit être greffé ? Quand on ne peut pas sauver toutes les victimes d’une catastrophe, qui doit être soigné ? Elle y construit son propos en puisant des exemples dans des situations réelles et dans des œuvres de fiction littéraire ou des séries télévisées. Elle pose la question du caractère tragique d’une situation sur laquelle plane toujours l’ombre du sacrifice. De fait, la tragédie est toujours sacrificielle.

J’ouvre une parenthèse. On a ici, avec le mot « tragique », une intéressante illustration de la manière dont se construisent les imaginaires des groupes humains, comment ils se tissent de mots, et comment ils s’entrelacent. L’une des origines possibles de « tragique » est le mot grec « tragos », le bouc, dont le dieu Pan d’abord, puis Dionysos, sont investis des attributs physiques réels ou supposés (cornes, sabots et vitalité sexuelle). Le genre littéraire de la tragédie grecque est né au sein des fêtes dionysiaques où des auteurs comme Eschyle ou Euripide se mesuraient dans des concours populaires. Or, l’une des formes les plus importantes du sacrifice est le sacrifice expiatoire, au cours duquel un individu est chargé de la responsabilité de tous les maux du groupe et est rituellement exécuté. C’est ce qu’on appelle un bouc-émissaire ! Fin de la parenthèse.

Mais surtout, Frédérique Leichter-Flack s’inquiète de la fascination que provoque aujourd’hui les processus de sélection, dont le sacrifice n’est qu’un aspect, à l’intérieur de toutes les composantes de la société. Son objectif est clair : en parler aujourd’hui pour mettre en évidence ce qui est déjà à l’oeuvre, en parler aussi pour ne pas devoir exercer demain d’autres choix tragiques. Comme on le voit, elle est bien loin d’être en quête de solutions pratiques pour savoir qui, qui, qui, qui sera sacrifié (sur l’air d’Un Petit Navire !).

Vous pouvez découvrir le travail de Frédérique Leichetr-Flack en 7 minutes
( https://www.youtube.com/watch?v=Qgtwad64uVk ) ou en 52 minutes
( https://www.youtube.com/watch?v=FcQnoP5pF1k ) ou bien sûr lire son livre !

A la quatrième minute du second documentaire, et à propos du sacrifice délibéré, voilà ce que dit Leichter-Flack :
« Si, j’insiste comme ça... Cette question a une fécondité éthique, elle a quelque chose à nous faire partager..... si j insiste comme ça pour vous faire percevoir, avant.... c’est parce qu’elle porte en elle, de la démesure, de l’hubris, un sensationnalisme dont on doit se méfier, elle porte en elle beaucoup de cynisme aussi, et une sorte de supériorité morale, qui serait le propre de celui qui serait capable d’y répondre. »

L’avertissement est limpide. L’hubris est le sentiment de toute puissance qui entraîne la chute du héros. C’est le motif central de la tragédie. Désigner les sacrifiés, ou penser leur sélection en termes pratiques ou techniques, c’est se corrompre et chuter, nous dit l’universitaire.

Dans un article de mars 2017 (http://loic-steffan.fr/WordPress3/effondrement-qui-vivra-qui-mourra/ ), Loïc Steffan s’intéresse déjà au bouquin de Leichter-Flack. Il nous parle d’éthique d’urgence et d’éthique délibérative, nous entretient de la nécessité d’ouvrir le débat de la sélection des survivants en période de pénurie, mais reste quand même « dans les clous » de la pensée de Leichter-Flack. Il affirme en effet : « Cela peut concerner l’accès aux soins, aux ressources, à un toit ou à d’autres biens de base. Il faut cependant considérer ces éléments comme des exercices de pensée. De toute façon, pris dans l’émotion de la situation, il n’est pas sûr que nous sachions réagir de manière correcte. » Grosso modo, il dit qu’il faut en discuter mais que ce n’est pas la peine de chercher des réponses. Mais, première erreur, il ne semble pas vraiment sentir le danger. Il n’insiste pas sur ce pourquoi il faut se garder de répondre à ces questions.

Par ailleurs, Steffan fait une autre énorme erreur en naturalisant la situation actuelle qui implique déjà de tels choix. Il admet qu’il n’y a pas de ressources pour tout le monde comme si ce fait ne résultait pas de choix économico-politiques, comme si le capitalisme n’avait pas besoin de créer la rareté, comme si l’Etat ne manageait pas le troupeau humain en favorisant les forts, en étant toujours prêts à lâcher les faibles, en écrasant les indigents. Un berger peut garder une vieille brebis si il a de l’affection pour elle et tant qu’il est suffisamment à l’aise économiquement. Et puis, ça rassure le reste du troupeau. Mais si ça coince... couic !

Toutefois, globalement, ce texte ne pose pas à mes yeux de gros problèmes. Non, les problèmes surviennent avec le texte qu’il signera en 2020 avec Servigne dans Yggdrasil.

2. Le retour vers l’enfer

Prométhée s’empare du feu et se brûle bêtement les boules

Et voilà, on y est ! Je vous ai proposé une longue promenade avant d’en venir au principal sujet de ce texte. Je voulais que vous ayez en tête un maximum d’éléments d’information, je voulais contextualiser au mieux la parution de cet article d’Yggdrasil qui m’a fait bondir et jeté bas de ma chaise. Servigne et Steffan vont complètement oublier les mises-en-garde de Leichter-Flack et vont, sous vos yeux ébahis et sous couvert d’éthique (LOL), atteindre les sommets de l’indicible. Ils vont, sans guère de précautions, toucher à un truc sale et dangereux et s’en foutre partout comme des malpropres.

Je vous propose d’ouvrir ce lien dans un nouvel onglet pour suivre mon propos en vérifiant la source.

https://yggdrasil-mag.com/blog/magazine/la-collapso-heureuse-un-choix-radical-et-delibere

Tout d’abord, le titre de l’article est parfaitement ambigu. Le « choix radical et délibéré » porte-t-il sur la « collapsologie heureuse » (le nom de la page FB de Steffan) ou sur ce qui va être développé plus bas ? Ou les deux ? Dans ce dernier cas, on va voir alors se développer une curieuse conception du bonheur.

Le premier paragraphe nous rappelle que, lors du naufrage du Titanic, les troisièmes classes allèrent nourrirent les poissons tandis que une partie des plus fortunés allèrent se geler le cul dans des canots. Rien n’est dit sur le fait que le nombre de canots était délibérément insuffisant, que ce choix du nombre de canots a surgi d’un système de pensée inféodé à un ordre économique, et peut-être de contraintes techniques elles-même soumises à la notion de rentabilité, mais aussi de l’hubris des ingénieurs puisque, après tout, le Titanic n’était-il pas insubmersible grâce à sa coque compartimentée ? Des canots ? Pour quoi faire ?

Le deuxième paragraphe nous entraîne sur le terrain du Covid-19 en oubliant de préciser que la rareté des lits de médecine, d’urgence et de réanimation est la résultante d’un programme de réduction de l’offre de soins mené par une classe politique qui n’a jamais été mandatée pour cela (70.000 lits supprimés en 17 ans) et que la situation de l’Allemagne, par exemple, fut bien différente.

C’est exactement comme si une situation donnée sortait de la cuisse de Jupiter ou relevait de la transcendance. Les processus politiques et historiques sont niés.

Fortunatus sum, non gladiator - J’ai de la chance, je ne suis pas gladiateur !

Avec le troisième paragraphe, on verse effectivement dans la simplification historique. A l’éventuelle décharge de Servigne et Steffan, c’est Leichter-Flack qui est à l’origine de la métaphore des « morituri ». Tous trois font référence aux gladiateurs qui clamaient dans l’enceinte du Colisée « Ave Caesar, morituri te salutant », Ave César, ceux qui vont mourir te saluent. La faiblesse de la comparaison vient en partie de la confusion de deux périodes historiques de la Rome antique et de deux types de « gladiateurs ».

Paul Veyne nous apprend que les gladiateurs, les véritables morituri « ...sont toujours des volontaires ; ce ne sont ni des condamnés, ni des combattants forcés ». « A Rome, la gladiature a commencé par être un rite funéraire. Comme les pleureuses qui se meurtrissaient la poitrine et s’arrachaient les cheveux, ils sont des professionnels du deuil : ils remplissaient à la place des fidèles du défunt le devoir de faire couler le sang et d’affronter la mort pour montrer un désespoir mortel. » (Paul Veyne, L’Empire Gréco-Romain). Le véritable gladiateur est donc un sacrifié potentiel, car il peut vaincre et même devenir célèbre, et volontaire. Lui, s’offre en sacrifice. Ce n’est que au cours des siècles que le rite funéraire se transforma en pur spectacle et que la fonction sacrée s’évanouit. Apparu alors, à la fin de la période républicaine, à côté des volontaires, un autre type de « gladiateur », le combattant forcé qui, puni ou prisonnier de guerre, ne pouvait que mourir dans l’arène. Armé d’une épée en bois ou au fil émoussé face à des gladiateurs professionnels sur-entraînés, ce sont ses vaines tentatives de survivre qui amusaient la foule. Des dizaines d’importantes civilisations ont pratiqué le sacrifice humain dans ses formes rituelles, c’est dommage de choisir comme exemple métaphorique le cas où le sacrifié involontaire résulte du détournement spectaculaire d’un rite. Debord aurait pu écrire « La Société du Spectacle » 2000 ans plus tôt.

Les morituri sont donc parmi nous et leur portrait, « les réfugiés, les pauvres, les dominés », arrangent bien Servigne et Steffan : nul doute qu’ils ne sont pas dans ces catégories, ou qu’ils ne pensent pas en faire partie. C’est ce sentiment d’impunité qui leur permet de proférer leur première énormité. Je la copie ici, bien en évidence, tant elle est colossale :

« Ce qui est intolérable dans ces situations, c’est que la décision de les sacrifier n’est pas explicitement acceptée par tous, elle n’est pas délibérée, elle n’est pas juste. »

Donc, suivez bien le raisonnement, des pauvres crèvent mais comme on a pas démocratiquement choisi qui allait crever, qu’on avait pas délibéré, la mesure est injuste ! Que ce soit le complexe capitalisme-Etat qui génère la misère n’est pas envisagé, que la pénurie de moyens de subsistance n’est pas une donnée intangible mais découle d’un mode de production et de consommation est oublié, que aujourd’hui les sociétés de chasseurs-cueilleurs sont reconnues comme des sociétés d’abondance est balayé. Et enfin, les auteurs réussissent le tour de force de rendre le processus démocratique gerbant. Et ils osent appeler ça justice ! Mais où est la justice quand ceux qui ne sont pas morituri portent une part de responsabilité dans les conditions d’existence des morituri ? Ce qui apparaît ici, c’est l’horreur qui survient au coin de la dépolitisation qui naturalise, essentialise, la pauvreté. Rien de plus normal dans le chef de Steffan qui affirme que le monde étant ce qu’il était il faut le subir plutôt que de le combattre car Dieu aime les pauvres. Mais Pablo Servigne ? Vous aviez suspecté chez lui ce penchant mortifère, littéralement qui « porte la mort », qui la distribue aux élus sacrifiés ?

Pensons aux 25.000 morituri qui meurent des conséquences de la faim CHAQUE JOUR quand la planète pourrait nourrir 12 milliards de personnes. Pour beaucoup d’humains sur Terre, l’effondrement et la catastrophe sont déjà là, et depuis longtemps, même si nous refusons de les voir. Faut-il voter tous ensemble (Tous ensemble ! Tous ensemble !) pour choisir les victimes ou plutôt remettre en question un système de production-consommation aberrant et fondamentalement inégalitaire ? La pénurie est-elle une donnée brute et irréductible ou une construction sociale ?

Ce qui est rare est cher. une Ferrari à 300€ c’est rare, donc c’est cher !

Ainsi que nous le rappelle le film « 120 battements par minute », les malades du SIDA constitués en communauté ont refusé que l’attribution de la thérapie repose sur le tirage au sort. C’est ce système que comptaient mettre en place les laboratoires pharmaceutiques et les autorités politiques et sanitaires, au nom, disaient-ils, de la cherté et la rareté des produits. Le combat acharné des malades tua dans l’oeuf ce système absurde et il y eut des médicaments pour tous. Qu’était devenue la rareté quand un autre système de pensée que celui du profit guida l’action sanitaire ?Disparue ! Elle n’existait plus.

La communauté repose sur le don et le contre-don.
Une communauté ne peut pas éliminer une partie de ce qui la constitue sans se tuer elle-même. Cela relève au contraire de la capacité d’un système immunitaire, et le plus puissant des systèmes immunitaires c’est l’Etat, qui va définir ce qui lui appartient et ce qu’il doit rejeter comme étant néfaste. Dans une communauté, le sacrifié est un volontaire qui lui offre sa vie pour lui permettre de ne pas sombrer. Dans une structure immunitaire, le sacrifié n’est pas volontaire, il est désigné.

Sacrifier, c’est faire une offrande (sanglante ou non) à la divinité, c’est établir un rapport avec le divin, et à tout le moins avec le monde platonicien des idées.

J’ai expliqué plus haut ce qu’était le bouc-émissaire. Il se différencie de la victime expiatoire car il est souvent choisi aux marges de la communauté, voire à l’extérieur de celle-ci. Le fou, le boiteux, le bègue, la vieille femme de la forêt, la veuve, l’étranger sont au premier rang. Le groupe se tourne vers le bouc-émissaire quand ses outils culturels traditionnels ne peuvent l’aider à saisir et interpréter une situation nouvelle. Au contraire, la victime idéale du sacrifice expiatoire est désignée à l’intérieur même de celui-ci, comme Abraham sacrifiant son propre fils, avant d’être arrêté juste à temps par l’instigateur divin de ce jeu cruel . Le sacrifice expiatoire, codifié, ritualisé de longue date, est accompli pour une faute supposée commise par la collectivité à l’encontre d’une divinité, à la fois dans le chef de chacun et de manière indifférenciée ou par son représentant légal, faute que porte alors un seul individu, parfois plusieurs dans un nombre déterminé, car ni la communauté entière ni le chef ne peuvent être immolé. Le sacrifice expiatoire ne comporte donc souvent aucune charge contre le sacrifié, comme par exemple les 7 jeunes hommes et 7 jeunes femmes que les minoens ont sacrifié tous les neuf ans au Minotaure. Tiens, neuf ans ? Comme le laps de temps qui séparait chaque grande cérémonie à Uppsala en Suède paienne !. Au contraire, la communauté sacrifiait ses plus prestigieux représentants comme Ariane, la propre fille du roi, qui faisait partie de la dernière charrette vers le labyrinthe du monstre. Ici le sacrifice expiatoire est très proche du tribut, le paiement dû à la puissance supérieure. Plus le groupe humain devant sacrifier est communautaire, plus la victime est volontaire. Plus le le groupe est régi par des principes tyranniques et prédateurs, et donc immunitaires, plus la victime est désignée.

Le sacrifice n’est pas un accident, les pauvres ne sont pas des accidentés !

Ensuite Servigne et Steffan abordent le tri médical. Encore une fois, rien n’est dit sur les moyens à disposition, sur leurs origines, sur les causes de leur absence.

« Il faut avoir à l’esprit que le triage est une opération rationnelle, à visée éthique, dont le but est d’optimiser l’utilisation de ressources médicales pour le bien collectif. Le médecin trieur n’est pas là pour tuer des gens, mais pour sauver un maximum de vies ! »

Au niveau de la cohérence argumentaire, c’est une bouillie. Tenter de justifier le sacrifice délibéré de catégories de la population qu’on ne pourrait soi-disant pas sauver, et sans interroger le mode de vie à préserver, par le tri médical en situation de guerre ou de catastrophe est un non-sens. Je rappelle que le début de l’article définit les morituri de notre temps comme « les réfugiés, les pauvres, les dominés ». Les morituri sont le produit d’un système : une société sous la coupe d’ un Etat est inégalitaire, le capitalisme est inégalitaire. Si ce n’est toi qui souffre, ce sera ton frère ! pourrait-on dire pour paraphraser Lafontaine. L’accident, c’est justement ce qui n’est pas prévisible. Et en période de catastrophe, par exemple un tremblement de terre, il faut espérer que le médecin ne choisisse pas les patients à sauver sur base de leur CV et de leur feuille d’imposition mais sur base de données physiologiques. Et si il choisi le CV, c’est parce que il est alors lui-même un être anomié et zombifié au service d’un système de castes. Il est cynique au sens commun du terme. Pardon Diogène !

Et pourtant, toujours les collapsologues nous rappellent que l’effondrement est systémique. Il ne relève donc pas de l’accident. Alors pourquoi construire une pensée gestionnaire du quotidien qui nous est promis sur les bases de l’imprévisible ?

Madame Irma, dis-moi ce que tu vois !

Agrippés comme des phasmes tétaniques à la branche accidentalo-médicale, les auteurs poursuivent :

« Faisons un exercice de philosophie morale expérimentale :
Nous sommes au pic de la pandémie, un lit se libère et quatre malades attendent aux urgences : une infirmière de 35 ans spécialiste des urgences ; un jeune garçon de 22 ans, étudiant en droit ; une femme de 75 ans devenue le seul soutien de son mari atteint d’Alzheimer ; un pompier de 25 ans sans enfants. Vous êtes urgentiste et vous devez choisir : à qui attribuer le lit ? »

Là, ça devient drôle ! Passons sur le fait qu’il pourrait y avoir 4 lits... Mais ensuite, grâce à une boule de cristal, on va nous raconter la vie des quatre patients :

« Imaginez-vous maintenant après la pandémie, comme si vous pouviez lire dans l’avenir : l’infirmière de 35 ans est guérie, mais reste longtemps en convalescence à la suite d’un burn-out, elle ne pourra pas reprendre son travail avant longtemps. L’étudiant développe une infection et meurt un mois plus tard. La vieille dame sort assez vite des urgences et vivra jusqu’à 90 ans. Le pompier se rétablit très vite, mais mourra en mission six mois plus tard. Maintenant que vous connaissez la durée de vie des personnes, cela change-t-il votre précédent triage ? »

Donc les auteurs nous démontrent qu’il est vain de trier les patients sur des critères comme l’âge ou la formation tout simplement parce que on ne lit pas dans le marc de café (ouf !) mais ajoutent aussitôt que l’on ne connaît pas dans les temps futurs quels services la personne pourra rendre à la société (plouf !!!). Ils parlent même d’utilité. Cette pensée mécanique, cette pensée de boutiquier, a un nom : c’est l’utilitarisme. Sexy, non ? Et comme, plus bas dans le texte, Servigne et Steffan se revendiquent effectivement de l’utilitarisme, je choisis moi de donner à cette pratique un nom moins « éthico-philosophique » et de l’appeler sans pudeur « darwinisme social », tout en ayant conscience que ces mots sont une trahison de la pensée de Darwin. Pardon, mec !

Ce qui apparaît ici c’est l’horreur algorithmique d’une technocratie à vernis démocratique. Seuls les algorithmes peuvent décider sans affect, or il n’existe pas de situation qui en soit totalement dépourvue. Ce qu’ils prônent, c’est le pire de ce que nous vivons déjà ! La pensée-machine, l’horreur technocratique ! Imaginent-ils le chaos qui pourrait résulter du refus d’une minorité de valider le choix des morituri, le surcroît de violence qui prospérerait sur une violence injuste ? Imaginent-t-ils combien devrait être ritualisé le choix des sacrifiés pour faire passer la pilule ? Conçoivent-ils combien grand est le risque de voir alors ce rite, comme il en fut de la gladiature, évoluer vers une forme purement spectaculaire ? Ne voient-ils pas Le Prix du Danger ou Hunger Game se profiler à l’horizon de leurs élucubrations²²²²²²²²²²²²²² ?

Le but fondateur de l’Etat c’est de permettre l’extraction maximale de la valeur productive d’un peuple domestiqué. Une société qui élimine les éléments inefficaces ou les moins efficaces ne répond-elle pas à la même logique ? Nos deux collapsos devraient sérieusement, pour ne pas dire sacrément (!), creuser la question.

3. Morituri, Loïc et Pablo sont sur un taureau. Morituri descendent, qui reste ?

Il faut maintenant conclure. Les auteurs de cet texte aussi stupide qu’abject en ont eu peut-être pour leur compte. Je vais donc me radoucir un peu et j’invite Pablo Servigne et Loïc Steffan à méditer sur l’histoire suivante.

Il y a plus de 2500 ans, le tyran Phalaris régnait sur Acragas en Sicile, aujourd’hui Agrigente, et il était connu pour sa grande cruauté. Un jour, peut-être lassé des supplices existants, il exigea de Perillos d’Athènes qu’il lui fabriquât un nouvel instrument de torture. Perillos avait pas mal d’imagination. Il construisit alors un taureau d’airain, c’est-à-dire de bronze, dans lequel pourrait être enfermé le condamné. Ensuite, un brasier serait allumé sous la bête dont les flancs seraient portés au rouge. Par un habile dispositif acoustique, les hurlements du supplicié donneraient l’impression que le taureau mugissait tandis que de la fumée s’échappait de ses naseaux. Assurément, le spectacle était garanti. Un vrai « son et lumières »... Alors, sur ordre de Phalaris, sûrement pressé d’essayer son nouveau jouet, Perillos fut la première victime de son ingénieux et horrible procédé. Il fallu 1000 ans pour se débarrasser de cette monstrueuse fantaisie, dont la dernière utilisation documentée remonte à la fin du Ve siècle de notre ère à l’initiative du roi wisigoth Alaric II. Pablo et Loïc, il est des idées qui, pour le bien-être de leurs inventeurs, ont tout intérêt à rester à l’état d’idée, non ?


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