Chimères et père Noël : les faux espoirs dangereux des CNNR & co concernant la civilisation industrielle éco-durable bio-démocratique

La noire civilisation techno-industrielle ne peut pas se transformer en joli carosse vert écolo et démocratique

lundi 23 novembre 2020, par Les Indiens du Futur.

Ce n’est pas parce que Noël approche qu’on doit croire aux contes de fées en s’imaginant que la civilisation techno-industrielle pourrait devenir éco-durable et démocratique.
On dit que « l’espoir fait vivre », mais là il pourrait bien être fatal.

Chimères et père Noël : les faux espoirs dangereux des CNNR & co
La civilisation techno-industrielle ne pourra pas se transformer en jolie carosse écolo et démocratique

ET TOUJOURS PLUS DE FAUX ESPOIRS, D’ESPÉRANCES ABSURDES ET NUISIBLES

Le CNNR, comme la plupart des gens et des groupes de gauche, promeut un rêve, une chimère : la transformation de la présente civilisation techno-industrielle, antidémocratique et mortifère, en une civilisation techno-industrielle éco-durable et démocratique.

(D’un côté, le Servigne nous dit que la civilisation industrielle va s’effondrer vers 2030, c’est sûr. De l’autre, qu’il faut que nous rendions la civilisation techno-industrielle biodurable et démocratique. Tout est possible. Choisissez vos croyances.)

« Salariat protégé », « secteur bancaire […] socialisé », « argent domestiqué », « droit à l’emploi » pour toutes et tous, « La France prend l’initiative d’une conférence mondiale pour refonder les institutions de la société globale sur les principes de la participation des citoyens et de la coopération loyale entre les peuples », État qui garantit un bon usage des technologies numériques, etc. (licornes qui paissent en toute liberté, dans les prés, aux côtés des leprechauns).

D’une part, ces gens-là — nostalgiques de l’État-capitalisme des géniales « Trente glorieuses » — semblent ne pas saisir grand-chose de ce qui pose problème dans la forme de vie (anti-)sociale moderne (défendre le salariat, l’argent, le secteur bancaire, la technologie, misère), et d’autre part, ils planent loin, très loin, beaucoup trop loin.

« Il est rare cependant que les croyances réconfortantes soient en même temps raisonnables », remarquait Simone Weil. Qui nous enjoignait par ailleurs, si nous voulons traverser dignement « cette sombre époque », à nous abstenir « de nous réchauffer avec des espérances creuses ».

Les espérances creuses du CNNR reflètent peut-être l’état d’impuissance, de dépossession dans lequel nous sommes tous englués. Le désastre ambiant génère un besoin de croire en n’importe quoi, et d’abord en des choses plutôt simplistes, faciles — comme en la possibilité de ne pas changer grand-chose, de conserver l’essentiel de la civilisation industrielle et de le rendre écologique et démocratique. Leurs espérances se fondent sur l’idée selon laquelle il est possible de rendre l’État (les structures étatiques) démocratique, de contrôler démocratiquement et de rendre soutenable la technologie, l’argent, le secteur bancaire, c’est-à-dire le capitalisme, sur l’idée selon laquelle le salariat est une condition désirable (le travail, une bonne chose), etc. Chacune de ces idées est terriblement contestable. Prises ensemble, il ne peut s’agir que d’une mauvaise blague. Theodore Kaczynski le souligne dans un livre que nous publierons bientôt aux Éditions Libre :

« Aujourd’hui encore, des personnes dont on aurait espéré mieux continuent d’ignorer le fait que le développement des sociétés [complexes] ne peut jamais être contrôlé rationnellement. Ainsi voyons nous souvent des technophiles déclarer des choses aussi absurdes que : “L’humanité est en charge de son propre destin” ; “[nous allons] prendre en charge notre évolution” ; ou “les gens [vont] parvenir à contrôler les processus évolutionnaires”. Les technophiles veulent “guider la recherche afin que la technologie améliore la société”, ils ont créé une “université de la Singularité” et un “institut de la Singularité”, censés “déterminer les avancées et aider la société à gérer les ramifications” du progrès technologique, et “garantir […] que l’intelligence artificielle […] demeure amicale” envers les humains.

Bien évidemment, les technophiles ne parviendront pas à “déterminer les avancées” du progrès technique, ni à s’assurer qu’elles “améliorent la société” et soient amicales envers les humains. Sur le long terme, les avancées technologiques seront “déterminées” par les luttes de pouvoir intestines entre les différents groupes qui développeront et utiliseront la technologie à seule fin d’obtenir plus de pouvoir. […]

Il est peu probable que la majorité des technophiles croient pleinement en ces âneries de “déterminer les avancées” de la technologie pour “améliorer la société”. En pratique, l’université de la Singularité sert surtout à promouvoir les intérêts de ceux qui investissent dans la technologie, tandis que les fantasmes concernant “l’amélioration de la société” servent à désamorcer la résistance du public vis-à-vis des innovations technologiques extrêmes. Une telle propagande n’est efficace que parce que le profane est assez naïf pour croire en toutes ces fantaisies.

Quelles que soient les raisons derrière l’ambition des technophiles souhaitant “améliorer la société”, certains d’entre eux semblent proposer des choses véritablement sincères. Pour des exemples récents, il faut lire les livres de Jérémy Rifkin (2011) et de Bill Ivey (2012). D’autres exemples semblent plus élaborés que les propositions de Rifkin et Ivey mais sont tout aussi impossibles à mettre en pratique. Dans un livre publié en 2011, Nicolas Ashford et Ralph P. Hall “offrent une approche unifiée et transdisciplinaire de la manière dont on pourrait parvenir à un mode de développement durable dans les nations industrialisées. […] Les auteurs promeuvent la conception de solutions multifonctionnelles au défi de la soutenabilité, intégrant l’économie, l’emploi, la technologie, l’environnement, le développement industriel, les règles juridiques nationales et internationales, le commerce, la finance, et la santé et la sécurité publique et des travailleurs.” Ashford et Hall ne proposent pas cela comme une abstraction type République de Platon ou Utopie de Thomas Moore ; ils croient véritablement proposer un programme pratique.

Pour prendre un autre exemple, Naomi Klein (2011) propose une “planification” massive, élaborée, mondiale, censée permettre de juguler le réchauffement climatique, régler nombre des autres problèmes environnementaux, nous apporter une “véritable démocratie”, “dompter le monde de l’entreprise”, résoudre le problème du chômage, minimiser le gaspillage des pays riches tout en aidant les pays pauvres à continuer leur croissance économique, nourrir “l’interdépendance plutôt que l’hyper-individualisme, la réciprocité plutôt que la dominance et la coopération plutôt que la hiérarchie”, “tisser toutes ces luttes dans un récit cohérent concernant la manière de protéger la vie sur terre” et, dans l’ensemble, promouvoir un agenda “progressiste” afin de créer “un monde sain et juste”.

L’on est tenté de se demander si tout cela ne constitue pas une sorte de blague sophistiquée ; mais non, à l’instar d’Ashford, de Hall, Klein est très sérieuse. Comment peuvent-ils croire un instant que les scénarios qu’ils imaginent pourront se concrétiser dans le monde réel ? Sont-ils totalement dénués de tout sens pratique concernant les affaires humaines ? Peut-être. Mais une explication plus réaliste nous est offerte par Naomi Klein elle-même : “Il est toujours plus confortable de nier la réalité que de voir votre vision du monde s’effondrer […]”. La vision du monde de la plupart des membres de la classe moyenne supérieure, qui comprend la plupart des intellectuels, est profondément dépendante de l’existence d’une société complexe et étendue, minutieusement organisée, culturellement “avancée”, caractérisée par un haut degré d’ordre social. Pour de tels individus, il serait extrêmement difficile, psychologiquement, de reconnaître que la seule chose pouvant nous permettre d’éviter le désastre qui se profile serait un effondrement total de la société organisée, une plongée dans le chaos. Ainsi se raccrochent-ils à n’importe quel programme, aussi fantaisiste soit-il, qui leur promet de préserver la société dont dépendent leurs vies et leur vision du monde ; et l’on suspecte qu’à leurs yeux, leur vision du monde soit plus importante que leurs propres vies. »

(post de Nicolas Casaux)

- Pour éviter de croire aux contes de fées une fois adulte, et agir dans des directions salutaires :

Présentation du livre "Danger d’extinction" de Noam Chomsky par son éditeur :

Tandis que la civilisation étale ses métastases cancérogènes, mutagènes et reprotoxiques de tonnes de plastiques, de métaux lourds, de déchets nucléaires, de substances chimiques diverses et variées toutes plus nocives les unes que les autres (des bisphénols aux perfluorés), de pollutions atmosphériques « systématiques et persistantes » et même de « déchets spatiaux » à en saturer l’orbite terrestre, tandis qu’elle continue inexorablement de détruire les derniers milieux encore relativement préservés au travers de ses entreprises de déforestation, d’extractions minières, d’exploitation de tout ce qui existe, de son étalement urbain, de son agriculture industrielle, tandis qu’elle massacre à la chaîne des milliards d’animaux d’élevage en usine pour nourrir ses « ressources humaines » tout en précipitant quotidiennement l’extinction de nombreuses espèces vivantes, tandis qu’elle engendre un dérèglement climatique aux conséquences assurément désastreuses pour tous les terriens, qu’elle finit d’anéantir l’ethnodiversité (les autres cultures humaines) comme elle anéantit la biodiversité, que, ce faisant, c’est l’avenir de toutes les espèces vivantes et de l’humanité qu’elle gangrène durant que les inégalités et les aliénations sociales déjà colossales qui la constituent continuent de croître, et avec elles l’inhumanité du système marchand, que le développement technologique figure de toute façon la fin de l’humain, HEUREUSEMENT, à gauche, de courageuses voix s’élèvent pour s’inquiéter du « sort de la civilisation », « de préserver, et pourquoi pas d’améliorer, la vie organisée sur Terre » (« la vie organisée sur Terre », c’est-à-dire, dans le vocabulaire de Chomsky, la « civilisation »), et ainsi en appellent à un audacieux New Deal vert, « à effectuer une transition vers les énergies renouvelables », j’en passe et des meilleurs.

(Pour ceux qui n’auraient pas saisi, il ne s’agit pas de la vraie présentation du livre par l’éditeur, seulement d’une remarque ironique sur une perspective largement trop répandue à gauche.)
- Pour en savoir plus : Le narcissisme pathologique de la civilisation

Marie Geffroy formule ici une idée assez répandue dans les milieux écologistes, selon laquelle il serait ridicule de vouloir « sauver la planète », puisque celle-ci survivra quoi qu’il en soit, qu’en revanche l’homme (nous-mêmes, notre espèce) risque d’y passer, et qu’il s’agit donc de le sauver (idée parfois formulée autrement, « la vie » remplaçant « la planète » : il serait ainsi absurde de vouloir préserver « la vie », puisque « la vie » nous survivra, c’est donc l’homme qu’il s’agit de sauver). Cette idée repose sur une mécompréhension évidente : l’expression « sauver la planète » n’a jamais signifié « sauver un caillou sans vie flottant dans l’espace », mais toujours « mettre un terme à la destruction des espèces et des espaces naturels, au ravage des communautés biotiques, à la dégradation de tous les milieux ». Cette idée repose fondamentalement sur un souci des autres, de l’autre, de l’altérité, contrairement à sa critique, qui repose sur le narcissisme, l’anthropocentrisme (voire le sociocentrisme) et la psychopathie habituels (il n’y a que nous qui comptons, nous sommes la chose la plus importante, nous devrions avant tout nous soucier de nous-mêmes). Se contrefoutre de l’extermination en cours des êtres vivants, des espèces vivantes, ou la considérer comme tout à fait secondaire, au motif qu’il pourrait bien rester « de la vie » (dans un sens quantitatif : de la vie, du beurre, du fric) une fois que la civilisation industrielle (nous-mêmes, ce et ceux qu’il faut sauver à tout prix, rappelez-vous) aura abouti au désastre ultime qu’elle préfigure, voilà une bien belle philosophie, indubitablement digne d’HEC.

L’écologie grand public, celle des gouvernements, des entreprises et des grandes ONG, reproduit le narcissisme culturel de la société industrielle : la nature doit être gérée par l’être humain, au mieux, mais toujours selon ce qui arrange l’économie de marché, le Progrès.

La web-série NEXT et la collapsologie en général s’inquiètent avant tout de la survie des êtres humains (et surtout de ceux qui vivent au sein de la civilisation industrielle). Tout leur discours s’articule autour de la nécessité pour eux de préparer la catastrophe à venir en se concentrant sur la « résilience » des communautés humaines, des villages, des communes, des villes. Le problème qui préoccupe le réalisateur de la web-série NEXT, Clément Montfort, c’est que l’effondrement de la civilisation industrielle va potentiellement causer « des millions de morts et beaucoup de souffrance ». Il va sans dire qu’il fait référence à des millions de morts d’êtres humains. Que des milliards de non-humains meurent chaque année, directement ou indirectement tués par la civilisation industrielle, qui pollue, contamine ou détruit par ailleurs tous les écosystèmes du globe, et dont l’expansion mortifère anéantit inexorablement, aujourd’hui encore, les peuples indigènes qui subsistent, ça ne pose pas problème, ça n’incite pas à agir. Que la destruction planétaire entreprise par la civilisation industrielle finisse par se retourner contre elle — Mon dieu, nous allons y passer nous aussi ! — ça, c’est inadmissible. Il faut agir ! Vite, sauvons notre peau.

Le respect pour la vie implique bien évidemment le respect de la nôtre propre. Mais il y a un abîme entre avoir du respect pour notre propre existence et le narcissisme culturel qui nous pousse à nous soucier exclusivement et avant tout de nous-mêmes, de la « civilisation » (surtout quand il devrait être clair qu’elle est le problème[3]). D’autant que la préservation de la communauté naturelle élargie dont nous faisons partie, qui comprend l’ensemble des espèces animales et végétales, et leurs habitats, est la meilleure garantie de notre propre survie (ce qu’un certain nombre de peuples autochtones comprennent et comprenaient).

La destruction de la nature n’est pas un crime contre l’humanité. C’est un crime commis par l’humanité industrialisée (ou en voie d’industrialisation) contre la vie sur Terre. La destruction de la nature, c’est un crime contre la nature — contre toutes les formes de vie qui la constituent, et certainement pas contre la seule humanité, qui en fait partie, évidemment, mais qui est l’auteure du crime avant d’en être une victime.

Pour bien faire, nous devrions commencer par nous soucier de la nature pour elle-même, des autres pour eux-mêmes, par nous soucier des autres tout court, par nous soucier du monde, par réaliser qu’il y a un monde au-delà de notre microcosme industriel capitaliste (ou qu’il y avait un monde, avant que nous ne le détruisions), par nous défaire de cette psychopathie qui nous mutile et qui détruit la planète (par quoi il ne faut évidemment pas entendre un caillou flottant dans l’espace mais une multitude d’espèces vivantes, de paysages et de communautés biotiques), par dépasser le narcissisme et la relation au monde utilitariste et abusive qu’il encourage, afin de réaliser que la nature, que chaque espèce, que chaque espace, que chaque être vivant, possède une valeur intrinsèque, indépendamment de toute utilité potentielle vis-à-vis des seuls êtres humains. Cette réalisation constitue l’essence d’une écologie digne de ce nom.

La chose « la plus importante au monde », pour nous tous, cela devrait — évidemment ! — être la santé du monde, la santé de la biosphère, la prospérité de la vie sur Terre, la vie sur Terre — et non pas la survie de « la vie humaine organisée », de la civilisation.


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