Woke is dead

Comment un mot aussi fort est passé de vie à trépas en quelques années

jeudi 17 novembre 2022, par Gom Jabbar.

L’histoire d’un mot qui fleurit dans la presse et les conversations.

Le mot woke fait la une régulièrement dans la presse, et nous nous sommes demandé d’où il vient, avec quelques amis, et pourquoi il est si fréquent depuis quelques temps. Où plutôt, nous avons demandé à Leslie R, une journaliste américaine, de nous en dire plus sur son origine et son emploi.

Un peu d’histoire

A l’origine, l’usage du mot « woke » est un signal interne à la communauté noire, incitant les noirs américains à prendre conscience du système qui les oppresse – le mot lui-même apparaît dans les années 1920, sous la plume de Marcus Garvey le philosophe jamaïcain, exhortant les membres de la diaspora noire en Jamaïque, aux États-Unis et ailleurs, à rejoindre la cause pan-africaine, les appelants à « se réveiller » (Wake up !).
En 1938, c’est le musicien de blues Lead Belly, (de son nom de baptême, Huddie Ledbetter) qui relance le mot, dans une chanson intitulée « Scottsboro Boys », qui raconte l’histoire (vraie) de quatre jeunes Noirs accusés à tort du viol d’une femme blanche à Scottsboro, Alabama, qui furent condamnés à mort par un jury entièrement composé de Blancs. (Ils furent par la suite innocentés et libérés). Dans la chanson, Lead Belly dit « Je conseille à tout le monde d’être prudent, quand vous allez là-bas. Restez éveillés (stay woke). Gardez les yeux ouverts. Nous étions endormis, mais nous resterons éveillés, désormais ».

Woke apparaît pour la première fois dans les colonnes du New York Times, dans un articles de 1962, à propos des beatniks et de la pop culture, qui absorbait le jazz et l’argot noir de Harlem, selon le dictionnaire Oxford, dans un article de 2017 sur les mots nouveaux entrant au dictionnaire.
L’article du New York Times écrit par William Merlvin, s’intitulait « If you’re woke, you dig it » (Si vous savez, vous savez). L’article s’intéressait alors au fait qu’un mot d’argot devenait main-stream.

« Je pense que le mot woke entre dans le vocabulaire courant au début des années 1960 et 1970, avec le Black Power et les questions des droits civiques de l’époque », déclare Damariyé L. Smith, Professeur Assistant au Département des Études Contemporaines Noires/Américaines de Rhétorique et de Media, à l’Université de San Diego, où il étudie le pouvoir des mots et le discours persuasif.
« Ca ne s’appelait pas « woke », mais prise de conscience. Ainsi, la prise de conscience, ou cette idée de rester éveillé, cela concernait les Noirs, en particulier dans la réflexion et la remise en question des moyens par lesquels notre gouvernement ne nous protège pas nécessairement, en tant que citoyens, et ce, pas seulement dans le Sud, mais partout. »

Si « être endormis » nous empêche de résister collectivement aux injustices, alors nous devons nous souvenir du message de Malcolm X : « La plus grande erreur du mouvement a été de chercher à organiser un peuple endormi autour de buts bien déterminés. Il faut commencer par réveiller les gens, ensuite, nous pourrons agir. »
James Baldwin explique aussi « qu’être un Nègre dans ce pays et être relativement conscient, c’est être dans un état de rage quasiment tout le temps. »
Malcolm X « Il viendra un temps où les Noirs se réveilleront et seront assez indépendants intellectuellement pour penser par eux-mêmes… Cette façon de penser mettra fin à la brutalité infligées aux Noirs par les Blancs, et c’est même la seule façon d’y mettre fin. Aucune cour fédérale, aucune cour d’État ou locale ne le peut. »

Dix ans plus tard, dans sa pièce « Garvey est vivant ! », Barry Beckham, fait dire a un de ses personnages qu’il « n’ira pas dormir », mais bien plutôt va « rester éveillé » (« stay woke »). « J’ai dormi toute ma vie, dit-il, Garvey m’a éveillé, je vais rester éveillé et je vais l’aider à réveiller les autres Noirs. »

En 2088, Eryckah Badu répétait « Je reste éveillée » (I stay woke ») dans la chanson « Master Teacher », qui commence par ces mots « On sait que je reste éveillée ». « Stay woke » devint bientôt une expression commune parmi la communauté Noire, pour ceux qui était conscients, qui remettaient en cause le paradigme dominant et luttaient pour un monde meilleur. » selon le Merriam-Webster.

C’est en 2013 et 2014, après l’acquittement de Georges Zimmerman pour le meurtre de Trayvon Martin, puis la mort de Mickael Brown, impliquant des policiers à Ferguson, qu’une vague de d’activisme de « Black Lives Matter » a émergé à travers tous les États-Unis. Le mot est passé du statut de hashtag à celui de cri de ralliement.

Le début de la fin

“En 2014, 2015, beaucoup de Blancs ont commencé à se rapprocher (du mouvement BLM). C’est le moment où l’illusion d’une société post raciale touche à sa fin ; Obama est en fin de mandat, et beaucoup prennent conscience que ce président tant aimé ne sera bientôt plus là. En même temps, a lieu l’ascension de quelqu’un comme Donald Trump. L’idée de « woke » devient de plus en plus visible dans la communauté Noire universitaire. Je ne dis pas que ça commence dans les milieux universitaires, mais comme beaucoup d’intellectuels y bénéficient de la confiance d’une partie « éduquée » du public, de plus en plus de Blancs se mettent à dire – je suis blanc, mais je suis woke » dit encore Damaryié L.Smith.

La droite s’empare du mot « woke »

La plupart du temps, quand j’entends « woke, c’est la droite qui l’emploie comme synonyme de « liberal ».
Tous les mots peuvent être transformés en armes. Le problème, quand on entend le mot « woke », aujourd’hui, en tous cas sur Fox News, il est utilisé comme relatif à un agenda socialiste. Quand ils disent « woke », ils l’emploient comme une arme.

Pour ma part, j’ai toujours trouvé que lorsque les Blancs utilisent ce mot, ça sonne faux. C’est un mot qui appartient tellement au vocabulaire des Noirs, que lorsqu’un Blanc l’utilise, c’est comme s’il se prétendait assez cool pour dire « nègre »… en fait, ça les fait passer pour des bouffons. 
« Ce sont surtout des gens qui ne comprennent pas la connotation originelle du mot « woke », qui disent encore « woke ». Ils peuvent le garder. Qu’on parle de la « critical race theory » des universitaires noirs, de l’« identity politics » des féministes noires, ou de « woke » venant de l’argot noir, tous ces termes propres à notre façon de penser et de défendre nos idées ont été repris et affreusement détournés par la société mainstream » déclare Rebecca Solnit, dans le Guardian.

"Woke" kidnappé et assassiné

Ainsi, cette appropriation culturelle du mot « woke » est en train d’exploser au visage des Blancs, et finalement, ne veut plus rien dire, ou bien n’est plus qu’un piètre déguisement du mot « liberal » pour la droite.

Être woke signifiait jadis être conscient des réalités de l’oppression permanente, en particulier, celle subie par les Noirs américains. Mais aujourd’hui, son sens s’est perdu. « Woke » n’est pas et n’est plus depuis longtemps, un mot valide, pour décrire quiconque est porteur d’une critique des graves excès de la gauche, et reste tout de même déterminé à communiquer au-delà de son propre camp. Le mot a été adopté et son sens dilué par des idéologues paresseux et des gens de droite de mauvaise foi. C’est peut-être injuste, mais « woke » et « wokeness » signifient surtout que vous ne voulez pas faire ce travail rhétorique, et ceux qui ont le plus besoin d’être convaincus se permettent de ne plus faire attention.

Pour conclure avec Rebecca Solnit, sur le « wokisme » :

« Il fut un temps où le passé composé de « wake » se changea en adjectif, un mot qui décrivait ceux qui avaient pris conscience, en particulier de l’injustice et du racisme. Comme d’autres mots du langage courant en anglais, la jeunesse « Woke » était la jeunesse Noire. Mais le mot s’est affaibli lorsqu’il a été kidnappé par les vieux conservateurs blancs. Ils étaient souvent en colère contre les mots, surtout les mots nouveaux, et en particulier les mots qui les perturbaient dans leur sommeil, qui les éveillaient, en quelque sorte – et Woke était un de ces mots.

Le conte de fées se termine mal. Plutôt que de tuer « woke », ils ont cherché à le transformer en un mercenaire zombifié, et l’ont envoyé ricaner de ceux qui luttaient contre le racisme et l’injustice. Woke devint, par contrecoup, un signal du « Boomer pas OK », un mot dont le sens était plus porté par celui qui le prononçait que par sa signification propre. En d’autres mots, « woke » mourut. Les jeunes gens cools n’en furent pas tristes : ce n’était plus leur mot – les vieux méchants n’en furent pas tristes non plus, puisqu’ils ignoraient que « woke » est mort.

Fin de l’histoire.


Forum de l’article

  • Woke is dead Le 28 novembre à 08:30, par Sandrine

    Cet article, dont on aurait aimé connaître la source, est parfaitement anglo-américain. Il s’inscrit dans un cadre implicite que la plupart des Français.e.s ignore, et qu’a repris comme une évidence - le poisson ne voit pas l’eau qui l’environne - la critique originelle venant des communautés noires : ce paradigme est celui de l’apartheid – ou ségrégationnisme, ou encore communautarisme - une dimension présente déjà en Grande Bretagne, pays où la Chambre haute est réservée à l’aristocratie.

    Fondamentalement, la société US est ségrégationniste, qu’il s’agisse de couleur de peau (il n’existe pas de races humaines, concept pourtant largement utilisé par le wokisme), de genre, de classe sociale, de religion, d’activité sportive, et potentiellement n’importe quoi (n’importe quoi, qui dans le domaine du genre est nommé « fluidité du genre » si bien que la liste « LGBTQIA+ » peut être étendue indéfiniment à loisir, plasticité qui pourrait un jour devenir fort utile à quelque dictature .

    Ainsi le wokisme n’a-t-il pas su dépasser l’aporie raciale et n’a fait que l’amplifier vers d’autres domaines : sexe, genre, religion, mode, etc. Ainsi, fondamentalement, un peu à la manière dont en France l’ensemble des forces politiques institutionnelles glisse vers le conservatisme (PC, LFI et Verts compris), le wokisme est-il un racisme polymorphe. Note positive toutefois : la Marine Le Pen verte, Sandrine Rousseau, vient de se prendre une déculottée à l’occasion du congrès des Verts. Très bonne nouvelle pour un féminisme d’émancipation.

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  • Woke is dead Le 27 novembre à 15:41, par Gom Jabbar

    Le mouvement « woke » est une forme plutôt insidieuse de police de la pensée, qui cherche à supprimer le débat et le questionnement. Loin de la « culture » libertaire pour laquelle le débat est ouvert, les « wokistes » sont les nouveaux stals, ou les nouveaux fascistes : pour chaque opinion divergente exprimée, une volée d’injures est émise, l’émetteur est blacklisté, rendu au silence...
    À quoi il faut ajouter que ce mouvement sert surtout à diviser la sphère militante, en imposant un agenda fait de particularismes, dressant les uns contre les autres des groupes qui auraient tout intérêt à s’allier. Aujourd’hui, le « wokisme » est le meilleur allié du capitalisme.

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