Une mégamachine faite d’individus rouages atomisés et dépendants, devenant incapables de penser et vivre autre chose

Livres et articles critiques de la civilisation industrielle et de la mégamachine

lundi 26 octobre 2020, par Camille Pierrette.

Plusieurs articles autour de l’analyse de la mégamachine de la civilisation industrielle, avec Lewis Mumford :

LAGAMACHINE ET SON CULTE DE L’ANTI-VIE

Le premier tome du Mythe de la machine (écrit par Mumford au début des années 60) a été retraduit et publié aux éditions de l’Encyclopédie des Nuisances fin 2019. Le second tome, que je trouve bien plus intéressant, bien plus riche que le premier, est en cours de retraduction. Je le relisais ces derniers jours (la version de Fayard en date de 1974). Lire ces ouvrages, près de 60 ans après leur rédaction, c’est quelque chose. L’analyse de Mumford et ses prévisions s’avèrent souvent très justes et toujours aussi actuelles. En attendant qu’il soit réédité, en voici un extrait :
« […] nous avons devant nous une société de masses dont les intérêts, les objectifs et les produits typiques ne fournissent pas une vie suffisamment significative, même à ses plus prospères bénéficiaires, et moins encore, bien sûr, à ceux qui sont exploités ou, pis encore, négligés.
Qui plus est, tout l’appareil de la vie est devenu si complexe, et les processus de production, de distribution et de consommation sont devenus si spécialisés et subdivisés, que la personne individuelle perd confiance en ses propres capacités non aidées : elle est de plus en plus soumise à des ordres qu’elle ne comprend pas, à la merci de forces sur lesquelles elle n’exerce aucun contrôle efficace, en route vers une destination qu’elle n’a pas choisie. À la différence du sauvage en proie au tabou, lequel a souvent un périlleux excès de confiance en les pouvoirs de son chamane ou de son magicien pour maîtriser de formidables forces naturelles, si hostiles soient-elles, l’individu conditionné par la machine se sent perdu, impuissant, tandis que, jour après jour, métaphoriquement, il pointe, prend sa place à la chaîne de montage, et finalement touche un chèque de paie qui se révèle sans valeur pour obtenir aucun des biens authentiques de la vie.
Ce manque d’étroite implication personnelle au sein de la routine quotidienne entraîne une perte générale de contact avec la réalité : au lieu d’un jeu mutuel continu entre le monde intérieur et le monde extérieur, avec une réaction ou un réajustement constants et avec un stimulus à la créativité nouvelle, seul, le monde extérieur, et surtout le monde extérieur collectivement organisé du système de puissance, exerce l’autorité : même les rêves personnels doivent être canalisés à travers la télévision, le film et le disque afin de devenir admissibles.
Ce sentiment d’aliénation s’accompagne du problème psychologique typique de notre époque, caractérisé en termes classiques par Erik Erikson sous le nom de “Crise de l’identité”. Dans un monde d’éducation familiale transitoire, de contacts humains transitoires, de situations professionnelles et de lieux de résidence transitoires, de relations sexuelles et familiales transitoires, les conditions fondamentales pour le maintien de la continuité et l’instauration d’un équilibre personnel disparaissent L’individu se réveille soudain, comme le fit Tolstoï au cours d’une crise fameuse de sa propre existence à Arzamas, pour se trouver dans une étrange chambre obscure, loin de chez lui, menacé par de sombres forces hostiles, incapable de découvrir où il est ou qui il est, épouvanté par la perspective d’une mort dépourvue de sens au bout d’une vie dépourvue de sens.
[…] Tolstoï avait le sentiment que l’étrange chambre obscure où il s’était réveillé, loin de chez lui, était un cercueil. Ainsi que dans le rêve enfantin de matrice, il se sentait flotter dans un néant opprimant. L’on ne saurait trouver meilleure image pour exprimer l’état de l’homme moderne. Ce cercueil collectif est aujourd’hui l’enveloppe de toute notre “civilisation” […].
En se soumettant sans condition au système de puissance, avec son “automation de l’automation”, l’homme moderne a renoncé à quelques-unes des ressources intérieures nécessaires pour le maintenir en vie : surtout, la confiance animale en sa propre faculté de survivre et de reproduire son espèce, biologiquement, historiquement et culturellement. Dans l’acte de rejeter le passé, il a sapé sa foi dans l’avenir ; en effet, ce n’est que grâce à leur convergence dans sa conscience présente qu’il peut préserver la continuité à travers le changement, et embrasser le changement sans renoncer à la continuité. Cela, et rien de moins, constitue le “chemin de la vie”.
Le psychiatre Viktor Frankl, qui survécut aux pénultièmes horreurs d’un camp de concentration nazi, en expliquant le vide existentiel de notre temps fait observer que si nul instinct ne dit à l’homme ce qu’il doit faire, “et si nulle tradition ne lui dit ce qu’il devrait faire, bientôt il ne saura pas ce qu’il veut faire”. L’abondance vide, l’oisiveté vide, l’excitation vide, la sexualité vide ne sont pas les vices ou les infortunes occasionnels de notre société orientée vers la machine, mais les produits suprêmes dont elle s’enorgueillit. Une fois que la vie est réduite à cet état d’impuissante inertie, quelle bonne raison peut-elle être proposée pour se maintenir en vie ? En un tel état le suicide pourrait être excusé sinon recommandé, en tant que dernière affirmation désespérée d’autonomie.
Nous avons donc à faire face à une culture hyperorganisée, hypermécanisée, hyperdirigée, hyperprévisible. À jouer aux jeux économiques et sociaux vides qui servent ce processus automatique, les êtres humains deviennent des “objets” ou des “pions” destinés à être traités de la même façon que n’importe quel échantillon fortuit de matière brute. À mesure que le système se rapproche de la perfection, les composants humains résiduels sont davantage absorbés dans le mécanisme : ainsi ne reste-t-il que de la non-vie, qui ne tarde pas à se transformer, avec ses énergies résiduelles, en une négation pleine de ressentiment de la vie. La manifestation concrète de ce processus est à la portée de l’expérience de chacun ; en effet, le culte de l’anti-vie — anti-ordre, anti-intelligence, anti-forme — domine aujourd’hui les arts. »
Et aussi, deux avertissement collapsologiques de Mumford (tirés du même ouvrage) :
— « Bien qu’encore aujourd’hui peu de gens semblent soupçonner la forme idéale et la destination finale de l’organisation industrielle qui s’est façonnée à notre propre époque, elle se dirige en réalité vers une finalité statique où la transformation du système lui-même sera si intolérable qu’elle ne se produira que par désintégration et destruction totales. »
— « Aussi, à long terme, et par ce long terme on entend une période sans doute inférieure à un siècle, notre système mégatechnique en expansion, s’il continue sans changement dans sa direction présente, rendra-t-il probablement la planète entière inhabitable pour tout ce qui ressemble à sa population actuelle, et en fin de compte, si l’on n’arrête pas les forces insensées qui sont maintenant à l’œuvre, même une population réduite sera condamnée. »
On est 60 ans après. Non seulement on n’a pas arrêté ces forces insensées, mais en outre, entretemps, elles ont énormément grandi, se sont largement développées, et elles continuent de s’étendre.

(post de Nicolas Casaux)

Compléments

  • Lewis Mumford et la critique de la civilisation (industrielle) - Un des plus brillants analystes de nos sociétés industrielles (ou plutôt, de la société industrielle, elles forment un grand ensemble) et de leur (de sa) trajectoire (progrès technique, croissance, développement, destruction du monde et totalitarisme) s’appelait Lewis Mumford. En France, à l’exception de quelques spécialistes, très peu le connaissent, et aux États-Unis, son pays d’origine, pas beaucoup plus. Né en 1895 et mort en 1990, il a vécu l’incroyable et effrayant bouleversement du monde induit, entre autres choses, par les deux Guerres mondiales. Son œuvre la plus célèbre, Le Mythe de la machine, deux tomes pour un ensemble de près de 1000 pages, est en cours de retraduction et devrait bientôt être rééditée (d’ici quelques mois, espérons) en français. Tous ses livres traduits en français, parmi lesquels Les Transformations de l’homme (dont vous trouverez un long extrait ici) et Technique et Civilisation, valent la lecture.
  • Livre "La fin de la mégamachine" de Fabian Scheidler - Énorme succès à l’étranger, ce livre haletant nous offre enfin la clé de compréhension des désastres climatiques, écologiques, pandémiques et économiques contemporains. Accuser Sapiens, un humain indifférencié et fautif depuis toujours, est une imposture. Notre histoire est sociale : c’est celle des structures de domination nées il y a cinq mille ans, et renforcées depuis cinq siècles de capitalisme, qui ont constitué un engrenage destructeur de la Terre et de l’avenir de l’humanité, une mégamachine.
    Mais ces forces peuvent aussi être déjouées et la mégamachine ébranlée. Alors que les alternatives ne manquent pas, quel déclic nous manque pour changer de cap et abandonner une voie manifestement suicidaire ? La réponse est dans ce récit. Car seul celui qui connaît sa propre histoire peut être capable de l’infléchir.
  • Interview de Fabian Scheidler - Il revient sur le concept de « mégamachine », forgé par l’historien Lewis Mumford (1895-1990) et qu’il reprend pour désigner ici une forme d’organisation sociale semblant fonctionner comme une machine. En fait, montre-t-il, il s’agit d’un système fait d’êtres humains déguisés en rouages.
  • et présentation du livre sur France Culture - En réalité, le néolibéralisme n’est que l’aspect d’un système qui fit son apparition il y a environ 5000 ans, au temps des premières villes-états de Mésopotamie et du passage à la sédentarisation et aux structures de domination qui en résultent de manière inédite. L’auteur montre que, contrairement à ce que l’on apprend à l’école, les Temps Modernes constituent une époque bien plus violente que le Moyen Age. Une manière de retracer l’émergence du capitalisme et de montrer les limites et les alternatives à la mégamachine qui en est résulté.
https://www.youtube.com/watch?v=5R1ZHZVXkDE&feature=youtu.be

Remarques

Depuis les livres de Mumford, la mégamachine s’est considérablement étendue, inscrustée, renforcée, et ses dégâts dans tous les domaines se font croissants.
Poutant, beaucoup de personnes, et en premier les gouvernants et dirigeants capitalistes/étatistes, continuent à s’accrocher aux mythologies écocidaires, antisociales, anti-démocratiques et anti-écologiques du progrès technique, du progrès par la technique, de la Croissance, de l’industrialisisme et de l’économie de marché, de la bureaucratie et de l’Etat protecteur.

A présent, ce ne sont plus les aciéries et les mines de charbon qui font jubiler les puissants et les actionnaires, mais plutôt les nanotechnologies, les drones, les logiciels dits intelligents, le numérique, le virtuel, les « smart cities », la 5G, les fermes photovolataïques géantes...
Mais les principes d’aveuglement, d’aliénation, de volonté de puissance, de profit, de dénigrement des critques sont les mêmes et utilisent les mêmes ressorts éculés et creux : « on ne va pas retourner à la bougie (ou à la lampe à huile Amish version Macron 2.0) », « je suis moderne je suis pour le progrès par la Croissance et les hautes technologies », « les technologies numériques c’est l’avenir », « on ne peut pas se laisser distancier par les pays concurrents », « le creuset de la République », « défendre l’Etat de droit et la-démocratie contre les factieux », etc.

Cette répétition de mantras simplistes et manipulateurs donne la nausée.

Pendant ce temps, la plupart des gens ont peur de tout, se cloîtrent chez eux, même les plus pauvres deviennent incapables d’agir ensemble et se recroquevillent comme les autres dans leur survie privée et individualisée de plus en plus difficile.
Tandis que le séparatisme méprisant et égoïste des plus riches s’accroît et s’institutionnalise.
Il n’y a plus guère en occident de communauté de vie et de lutte, mais seulement des agrégations éphémères d’individus séparés incapables de faire corps au quotidien contre la mégamachine et tout son monde.
On est tellement séparés les uns des autres et tellement dépendants de la mégamachine dont on n’est qu’un rouage interchangeable sans pouvoir qu’il devient même impensable de rompre les innombrables liens qui nous retiennent à elle.
Les écrans et le virtuel, au mieux la fête, nous tiennent lieu de vie sociale, l’expression en tous genre remplace la démocratie et l’auto-organisation collective, la consommation tiend lieu de sens.

Par moment, heureusement, lors du soulèvement des gilets jaunes, lors des luttes contre les destructions libérales du système de retraite, des formes éphémères de solidarité, de communauté de lutte émergent et reconnectent un peu à la vie réelle.

Mais la gestion autoritaire/sécuritaire de la rise sanitaire pousse au tout numérique, aux loisirs virtuels chacun chez soi, les GAFA jubilent, l’espace public n’est plus qu’un champ de manoeuvre policier et marchand.
Bientôt, s’il n’y pas de fortes résistances, les voyages virtuels en 3D (en essai dans la Vallée pour des personnes âgées), les puces individuelles sous la peau, la livraison par drones sans contact, la monnaie virtuelle imposée, la reconnanissance faciale automatisée, etc.

Alors :
- Acceptation de la gestion autoritaire et policière des catastrophes et pandémies produites par la méga-Machine sans tête ? OU luttes acharnées pour la liberté, l’autonomie et la démocratie directe ?


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