Tout brûle déjà - Une analyse critique poussée du capitalisme, pour mieux connaître l’ennemi

Règne de la valeur et destruction du monde - Une revue pour améliorer l’analyse stratégique et les cibles des combats

samedi 28 mai 2022, par Lili souris de bibliothèque.

Cette éditorial du n°4 de la revue Jaggernaut constitue un très bon résumé de plusieurs questions vitales complètement occultées par les médias dominants, les politiciens « de gouvernement » et les « écologistes » médiatiques.
Pratiquer une analyse critique poussée du capitalisme, indispensable et ô combien urgente, car bien connaître l’ennemi, ses structures et son idéologie, en nous et autour de nous, c’est améliorer les capacités stratégiques et les cibles du combat, c’est un pas vers la victoire.

Le capitalisme, ça n’est pas seulement l’accaparement des richesses et du pouvoir par les plus riches, ça ne se réduit pas aux inégalités sociales, c’est bien pire que ça.

Tout brûle déjà

- Règne de la valeur et destruction du monde, Éditorial du n°4 de la revue Jaggernaut par Sandrine Aumercier, Benoît Bohy-Bunel et Clément Homs (Avril 2022)

- Revue disponible en librairie (France, Suisse, Belgique) ou en livraison sur le site Crise & Critique

Tout brûle déjà - Une analyse critique poussée du capitalisme, pour mieux connaître l’ennemi
Analyser les ressorts du capitalisme, pour le démonter, un pas vers la victoire

- Extraits de l’éditorial :

Le spectre qui hante le monde moderne est toujours moins la possibilité d’un futur radicalement différent qu’une dévastation irréversible. L’été 2021 n’aura pas été moins probant sur ce point que les années précédentes : inondations dévastatrices en Allemagne, en Belgique, à Londres et au Japon ; la température est montée à 49,6°C au Canada (dans un endroit semblable à la Bretagne en temps normal), 48°C en Sibérie, 50°C en Irak ; New Delhi a connu sa pire canicule depuis dix ans ; Madagascar subit une famine sévère due à la sécheresse ; la Californie, la Sibérie, la Turquie et Chypre sont en feu ; le Golfe du Mexique est recouvert d’une fuite de gaz géante ; la ville de Jacobabad au Pakistan et celle de Ras Al Khaimah dans le golfe Persique sont désormais considérées comme inhabitables à cause du réchauffement climatique ; plus près de nous, des incendies ont embrasé le Var. Le réchauffement climatique commence même à se renforcer en libérant un surcroît de gaz à effet de serre avec le dégel du pergélisol. Des sources de richesse sociale abstraite ouvertes par le capital, il ne s’écoule donc pas seulement une énorme quantité de marchandises, mais aussi son pendant : une quantité sans fin de pollutions et de nuisances. Le règne de la valeur, qui n’est rien de moins que la destruction de la socialité, remet en cause les fondements de l’existence terrestre en général et de l’humanité en particulier, laquelle se trouve ainsi confrontée à la nécessité absolue d’abolir la forme sociale capitaliste sous peine de disparaître. La contradiction n’est en effet que trop manifeste entre, d’un côté, les impératifs toujours plus agressifs de la croissance économique, et de l’autre, la finitude des ressources matérielles et l’incapacité du milieu naturel à absorber les déchets et pollutions produits par la civilisation animée par le mouvement du capital.

Certes, le déni de la crise écologique a heureusement presque disparu de par le monde et les mises en garde ne manquent pas depuis longtemps. Plus personne ayant un minimum de crédibilité scientifique ou intellectuelle ne remet en cause le fait que le changement climatique, la perte de biodiversité et l’épuisement des ressources naturelles nous conduisent vers une situation catastrophique. Personne ne met non plus en doute le fait que la marge dont nous disposons pour entreprendre des changements structurels afin d’atténuer le cours de la catastrophe est extrêmement faible. Mais alors que les conférences sur le climat échouent les unes après les autres, les émissions mondiales de gaz à effet de serre continuent, elles, d’augmenter allègrement sur fond d’un impératif de croissance inchangé.

(...)

Ainsi, bien que le diagnostic des scientifiques fasse l’objet d’un accord toujours plus large, bien que la conscience de la gravité de la menace soit toujours plus forte, le désarroi est généralisé et les désaccords se multiplient dès qu’il s’agit d’aborder la signification historique de la crise socio-écologique. Les batailles politiques féroces sur la façon d’y répondre témoignent en réalité d’une fausse unanimité et de l’incapacité persistante d’identifier le principe agissant de cette trajectoire.

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Nourries à la collapsologie, certaines couches urbaines et privilégiées de la population souffrent désormais d’une « écoanxiété » ou « solastalgie » indécemment confondue avec la détresse des populations autochtones dont les lieux de vie sont dévastés. La diffusion de ces notions achève ce tableau d’impuissance et de dépolitisation, où il s’agirait de traiter les nouvelles angoisses sur le même mode que les troubles du comportement. Il s’agirait en somme « d’apprendre à vivre avec » et de pratiquer la « résilience ».

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« Ils ne savent pas ce qu’ils font, mais ils le font » – c’est ce que dit Marx au sujet de l’activité sociale fétichisée médiée par les marchandises, dans laquelle il convient de voir la clé d’une compréhension critique de l’anthropocène.

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Noyant la responsabilité dans une humanité en réalité inégalement responsable et inégalement impactée, la notion d’anthropocène met manifestement mal à l’aise et suscite de nombreuses discussions sur les « seuils » historiques et de nombreuses négociations terminologiques, chacun y allant de sa propre tentative de nommer l’agent et le patient du désastre. Donna Haraway lui substitue par exemple le terme de plantacionocène pour viser la colonisation des Amériques comme marqueur de cette nouvelle époque et, plus récemment, celui de chtulucène pour nous inviter à « habiter le trouble », c’est-à-dire à investir les ruines : « nous sommes tous du compost », affirme Haraway. On ne saurait mieux esthétiser la catastrophe et diluer la responsabilité de cette situation récente dans la grande histoire bactérienne de la planète Terre.

Toutes ces tentatives conceptuelles ratent l’occasion de problématiser l’origine logique de cette transformation ainsi que le sujet qui la porte. En va-t-il autrement avec le terme de « capitalocène » proposé par Andréas Malm ou Jason Moore pour essayer de rendre compte des limites de la notion d’anthropocène ?

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De manière générale, une partie du marxisme exsangue s’est recyclée depuis une vingtaine d’année dans un écosocialisme qui n’a rien lâché du dogme du « développement des forces productives » : mais il faut maintenant se jeter à corps perdu dans la production de panneaux solaires et d’éoliennes et en arracher la propriété aux griffes des capitalistes cramponnés à leur cheminées à charbon et leurs puits et pipelines de pétroles. Il s’ensuit une conception pas seulement « léniniste » mais aussi lénifiante des « énergies renouvelables ». C’est d’elles en effet que Malm et les écosocialistes attendent maintenant le salut écologique – en parfaite congruence avec les discours officiels qui promettent un avenir vert et durable sans rien dire de l’intensification extractiviste et de la multiplication des ravages miniers qu’elle suppose. Pendant ce temps, Total Energies joue sur les deux tableaux, vert et fossile

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Sans dédouaner les « élites » de la part qu’elles prennent à ce double langage, on ne peut que s’interroger sur la nature de cette compulsion aveugle qui ne connaît aucune interruption et semble devoir inexorablement nous jeter tous en enfer, pendant que la jeunesse révoltée par l’inertie du système cherche à faire pression sur le débat parlementaire, au risque de renforcer la gestion technique et l’adaptation au désastre. Nombreux sont ceux ‒ et pas seulement les experts ‒ qui sont ainsi convaincus qu’un heureux mélange de technocratie, de décarbonisation de l’économie, de géo-ingénierie, de transition énergétique, de petits gestes écologiques, de bonne volonté et d’innovation commerciale suffira à réaliser la « transition » vers un nouveau capitalisme verdâtre. En réalité, celui-ci s’engage plutôt dans la voie d’un état d’exception permanent auquel chacun sera prêt à concourir pour prolonger l’agonie.

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C’est ainsi qu’avec l’avancée de la crise écologique, l’angoisse s’empare aussi de ceux qui, il y a peu, niaient encore la réalité du changement climatique : tout le spectre politique est désormais entiché de « l’urgence climatique » devant un électorat aux abois. Il n’est pas jusqu’à l’extrême-droite qui n’ait commencé à accommoder l’écologie à ses thèmes favoris. Néomalthusianisme, darwinisme social, défense armée des territoires et de l’identité nationale, survivalisme, actes de terrorisme à vocation écologique : ces tendances montantes signalent la néo-fascisation d’une frange de la société qui n’est que la pointe avancée des tendances politiques transversales. L’érection de murs et l’abandon à leur sort de populations superflues ne méritent d’ailleurs même plus de justification au niveau mondial et se banalisent dans l’indifférence.

(...)

La « nature » moderne a été soumise à une logique de mathématisation qui permettait, entre autres choses, de réduire le non-humain à l’état de ressource exploitable, composante du capital constant. De même, le temps de travail doit être mesuré, sa qualité concrète est niée en vue de sa gestion rationnelle et de l’extraction d’une survaleur relative. Le point commun entre les sciences naturelles et les sciences économiques est leur tendance à quantifier systématiquement ce qui est pourtant hétérogène à l’ordre du quantitatif : elles sont incapables de saisir ce qui reste non-identique aux formes homogènes de la rationalité et de la production modernes, à savoir la souffrance des vivants sensibles et conscients, le contenu qualitatif de la forme abstraite.

(...)

Dans le même temps où le capital fait du temps de travail la source et la mesure de toute richesse, il tend à ramener ce temps de travail productif à un minimum toujours plus précaire. Cette contradiction est au cœur de chaque sujet du capital. Toute l’horreur du capitalisme réside en fin de compte dans le fait que personne n’est assis derrière le rideau ni ne tire les ficelles. Personne ne contrôle le mouvement de valorisation du capital à l’échelle de la société mondiale : il se déroule par l’intermédiaire du marché, comme un processus par lequel l’argent doit devenir plus d’argent par la production de marchandises et leur consommation. Même les capitalistes les plus puissants sont livrés à cette contrainte ‒ que Karl Marx a résumée par le terme de fétichisme social. La responsabilité des dégâts ne peut donc être ressaisie uniquement à partir de l’identité de classe des individus, mais bien plutôt dans l’analyse d’une identification plus ou moins consentie de chacun à la forme de vie capitaliste.

(...)

Le sujet solipsiste qui porte le projet naturaliste-capitaliste est structurellement le sujet masculin, occidental, blanc. La science naturelle, qui construit techniquement une nature quantifiable modelée par la forme-marchandise, consolide d’abord la dissociation sexuelle. La nature « informe » et « chaotique » qu’il s’agit d’encadrer et de discipliner a été associée (dès Bacon) au féminin. Comme l’explique Roswitha Scholz (1992), la dissociation forme-contenu est une dissociation spécifique au sexe. Au sein de la dissociation sexuelle moderne, la forme-valeur renvoie au sujet de la concurrence, compétitif, rationnel, éclairé, qui est typiquement un sujet masculin, là où le contenu irrationnel, qui peut renvoyer à la sensibilité, au soin, à la sphère reproductive, et à l’érotisme, est assigné au (non-)sujet féminin. Cette structure de la dissociation est inséparable d’une économie désencastrée moderne, qui sépare fonctionnellement les sphères de la production de valeur (masculine) et de la reproduction privée (féminine). La domination de la nature extérieure est indissociable de la domination d’une nature intérieure, féminisée, déclarée sensible, informe et irrationnelle. De même, les indigènes ne sont pas censés disposer de la rationalité critique qui triomphe avec Kant et les Lumières. Le naturalisme s’impose alors comme une véritable unité excluante et comme une totalité brisée. On ne saurait donc aujourd’hui distinguer rigidement l’histoire de la surexploitation coloniale des enjeux liés à la domination de la nature « extérieure », car c’est un même sujet abstrait qui développe, dans la modernité, ce naturalisme capitaliste multidimensionnel.

La critique de la destruction du vivant suppose donc aujourd’hui la critique radicale des sciences positives et des techniques modernes, mais aussi la compréhension d’une connexion intime entre crises écologique, sociale, économique. Elle suppose également la critique du patriarcat producteur de marchandises et d’un racisme structurel, naturalisant. Aujourd’hui, les spécialisations et compartimentations empêchent d’apercevoir ces phénomènes multidimensionnels.

(...)

La critique du capitalisme ne saurait adopter la perspective naturaliste et vitaliste qui est au fondement de la modernité. Elle ne vise pas à sauver une « nature » idéalisée, ni une « humanité » idéalisée comme espèce, et encore moins un capitalisme qui se conçoit lui-même comme une force de la nature. Elle ne saurait s’allier avec les différentes variations politiques de ce naturalisme, dont les contradictions tendent actuellement à être surmontées à travers une gestion toujours plus totalitaire de la vie, de la santé et de la population. Cette critique s’appuie au contraire sur une épistémologie de la nature qui prend en compte le fait qu’on ne peut en parler qu’en position seconde et qu’on ne peut donc défendre la nature qu’en défendant la possibilité d’une société véritablement humaine. Établir de manière critique les conditions d’émancipation de la société est l’unique voie pour une écologie radicale, même si devant l’urgence et la montée des catastrophes beaucoup seront tentés de se réfugier dans les idéologies de crise dont nous venons de donner quelques aperçus. La critique épistémologique du concept de nature représente un détour théorique qui n’est pas un vain raffinement ni « du temps de perdu pour l’urgence de l’action », mais qui au contraire prend en compte le statut de la « seconde nature ». Elle vise également à articuler la critique marxienne de l’économie politique à une critique des technologies, des sciences, et des forces productives modernes.
(...)


NOTES :
Je n’ai pas lu encore lu cette revue N°4, juste des extraits.
Là je n’ai pas tout compris le dernier paragraphe cité au dessus, il faudrait lire les articles s’y rapportant pour y voir plus clair...
Le seul "inconvénient" de cette revue, c’est que parfois (souvent, ça dépend des sujets) il y a une forme de langage, de concepts et de vocabulaire qui est difficile à comprendre pour des non-universitaires. Il faut s’y immerger. Est-ce que ça devient par moment du verbiage, de la théorie hors sol éventuellement vide, du jargon, je sais pas, à voir, à suivre...

P.-S.

- En complément, la nouvelle « La nef des fous »


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