Ni petits gestes individuels ni transition gouvernementale, une écologie de la présence

Rattachements - Pour une écologie de la présence - Une écologie politique du conflit et de « l’habiter »

jeudi 18 mars 2021, par Bâtir d’autres mondes.

Voici un article original, qui pose bien certains problèmes de fond, et des pistes pour les dépasser.

- Rattachements - Pour une écologie de la présence
Nos amies de Contrepoints, depuis le Québec, nous ont transmis cet essai sur ce qu’elles appellent une « écologie de la présence ». L’enjeu est de renvoyer dos à dos une écologie individuelle (celle des petits gestes du quotidien ou celle du sacrifice activiste) et une écologie gouvernementale (celle des quotas, de la transition écologique et des taxes carbones) pour établir une autre voie. L’idée consiste à ne pas partir du problème de « l’urgence climatique » afin de ne pas tomber dans les éternelles « solutions » dont on s’aperçoit toujours en fin de comtpe qu’elles font partie du problème. Et d’assumer alors un risque : « nous préférons l’éventualité d’une crise climatique bien sentie, qui déborde les dispositifs d’État et qui impose une reconfiguration de la vie, la création de lien, la remise en question de nos manières de faire, à celle d’une extinc­tion de masse si bien gérée qu’elle passe inaperçue. À devoir choisir, nous préfé­rons la ruine de la métropole globale à la résilience poten­tielle de son virage vert. »

- Cet autre article pourrait être utilement mis en parallèle : Habiter - Instructions pour l’autonomie - Ce texte, écrit par des camarades américain.es fut traduit entre le début du Saint-Laurent, la fin des Appalaches et le delta du Mississipi. Distribué déjà aussi au Mexique et en France, nous espérons que sa version québécoise contribuera à ouvrir ici de nouveaux horizons révolutionnaires. - DEUX VOIES SE DESSINENT, LA FIN DU MONDE OU LEBUT D’UN AUTRE, IL FAUT CHOISIR

Ni petits gestes individuels ni transition gouvernementale, une écologie de la présence
Conflictualité et vie incarnée dans un territoire

- Extraits de Rattachements - Pour une écologie de la présence :

S’il faut se réjouir que des centaines de milliers de personnes ressentent le désir d’agir, s’engagent à changer leur vie, prennent des risques et sortent de leur zone de confort, cette énergie a été jusqu’à présent détournée. Il faut savoir que la bétonisation du monde et la destruction du vivant tout comme notre incapacité à produire pour nous nourrir ne sont pas des accidents de parcours, mais des projets politiques de dépossession pour l’enrichissement. Les enrayer ne sera pas chose facile. Jusqu’ici rien n’a changé parce que notre force a été capturée par toutes sortes de solutions aussi pathétiquement impuis­santes qu’irresponsables.

Face à la « crise », deux propositions nous sont ordinairement faites. D’une part, un environnementalisme activiste de revendications, où l’on exhorte nos gouvernements à agir pour sauver la situation, et de l’autre, un environne­mentalisme individuel où l’on change ses pratiques de consommation par des choix quotidiens.

C’est dans la faiblesse effective que se rejoignent ces écologismes. D’abord, le principal défi ne peut être de se faire entendre, d’être perçu par l’opinion publique : tout le monde est au courant de la catastrophe. Les médias, les ingé­nieurs, les politiciens, les patrons sont tous au fait de l’ampleur du problème et tous comptent tirer leur épingle du jeu. Et puis, une pratique politique écolo­giste ne peut pas se contenter de vouloir « prévenir » les changements climatiques.

Le climat est déjà changeant, comme chaque été et chaque fonte des neiges, chaque ouragan et chaque feu de forêt en témoignent. Dans une posture comme dans l’autre, notre capacité d’agir est si limitée que les gestes que nous posons n’ont pratiquement aucun impact sur l’ampleur du désastre.

Nous pensons que la lutte écologiste doit se mener sur deux fronts, qui sont en réa­lité indissociables l’un de l’autre. Elle doit nuire au déroulement de la normalité éco­nomique - celle de l’exploitation et de la destruction des êtres vivants. Nuire, et à travers ces formes de nuisances - ces blocages et réoccupations, ces grèves, ces sabotages - élaborer d’autres manières de vivre. S’attacher à des lieux, y inven­ter d’autres manières d’être, de nouvelles sensibilités, de nouveaux rapports à soi et aux autres, qui nous tiennent et aux­quels on tient. Apprendre à les défendre surtout, et depuis cette position nouvelle, nuire inévitablement. Apprendre à s’or­ganiser sur la base de nos besoins et puis tenter de répondre progressivement aux questions collectives que pose la conjonc­tion de la vie et de la lutte, en s’éloignant peu à peu de la séparation fonctionnelle propre au militantisme classique.

Afin de dépasser le cadrage de l’actualité comme crise à la fois imminente et per­manente, il est nécessaire de construire contre les environnementalismes impuis­sants, une écologie politique à même de relever le défi auquel nous faisons face. Décortiquer la trame de fond sur laquelle se jouent les propositions citoyennes et étatiques de ceux qui veulent « sauver l’environnement », comme de ceux qui cherchent à contrôler les ressources pour mieux les gérer, c’est-à-dire à administrer la catastrophe.

Actuellement, l’ambiance générale se rap­porte à ce que nous nommons une écolo­gie de l’absence. Depuis cette perspective, il nous faudrait défendre « La Nature » : un objet mis à distance, constitué d’es­pèces et d’habitats qui sont éloignés et détachés de nous, de nos réalités. La pro­blématique est ici statistique, on nous balance des chiffres, des pourcentages de gaz à effet de serre, un certain nombre de degrés de plus, une certaine quanti­té d’espèces qui vont disparaître. Ce qui est mis sur la table est une représentation abstraite, une image de la Nature dont on nous dit qu’elle sera défigurée, que tout cela est bien triste et puis, que cette hor­reur est de notre faute. Cette catastrophe écologique n’est pas territorialisée : elle s’applique partout et puis « chacun doit faire son petit geste pour que les choses changent ». En pointant tout le monde du doigt, les coupables se fondent et dispa­raissent dans la foule.

L’usage même du terme « environnement » renvoie à la séparation entre l’huma­nité et le reste des êtres. Il désigne ce qui entoure « l’Homme », ce qui l’en dis­tingue. Cette conception du monde, loin d’être universelle, s’inscrit dans cette séparation, propre à la modernité colo­niale par laquelle on arrache l’humain à tout le vivant et le non-vivant. Si l’envi­ronnementalisme est le produit de cette séparation, c’est qu’une fois isolé, l’indivi­du a « le choix », il peut se défaire de toute responsabilité en regard de ce qui lui per­met de vivre, en oubliant le caractère fon­damentalement relationnel de toute exis­tence. Ou encore, il peut décider de consi­dérer l’environnement comme un objet à protéger, à sauver et croire créer ainsi un lien entre lui et « son environnement » par l’artifice de sa volonté. Dans les deux cas, il reste l’humain d’un côté et la « nature » de l’autre : soit on l’exploite, soit on la défend. Mais en aucun cas on ne l’incarne, on ne l’habite, on ne s’y retrouve. À exploiter ou à protéger, l’environnement nous reste tout aussi arraché.

Pour développer une pensée réellement politique de l’écologie, la notion de conflit doit revenir au centre de nos préoccu­pations. Elle doit être rapatriée hors du domaine économique, pour s’inscrire non seulement dans « la politique », mais dans la vie elle-même, comprise comme phé­nomène politique. Car il ne s’agit ni de convaincre ni de « mieux (se) vendre », il ne s’agit pas de l’emporter sur le plan du débat ou de la concurrence. Il s’agit de défendre les formes d’existence contre ce qui en nie les possibilités. Il s’agit de lut­ter et de vaincre de l’ennemi (qui prend plusieurs formes, en nous comme hors de nous).

Ces écologies de l’absence sont le produit du spectacle et ne concernent que la repré­sentation de la « nature », celle qu’on voit à la télé, sur internet. Elles carburent à notre manque de pouvoir sur nos vies, à notre absence de lien avec ce qui nous nourrit et ce que l’on produit, à notre amputation à un monde, à la douleur de l’arrachement. Elles s’inscrivent dans le désert qu’est l’économie, elles ont notre atomisation comme condition de possibilité. Dans ce contexte, défendre une position « écolo­giste » n’implique donc pas une réelle ter­ritorialité, une présence, un rattachement à un monde peuplé de rapports, bref, une possibilité de conflictualité concrète. C’est pourquoi ces environnementalismes, tant étatiques que citoyens, n’arrivent à dési­gner personne d’autre que nous-mêmes comme problème. Sur ce point, des ami.es écrivaient récemment : « C’est une lutte sans conflit, sans antagonisme (d’ailleurs, ce n’est pas une lutte). Ces citoyen.ne.s se pensent à la fois tous d’accord et tous coupables (d’ailleurs, c’est le propre de la citoyenneté) ».

De cette conception du monde - sans cou­pable sauf nous-mêmes - ne peut émerger qu’une politique sacrificielle. Une poli­tique de la repentance, du désolement. Arrêter de prendre l’avion pour voyager pendant que les riches se déplacent quo­tidiennement en jet privé, moins chauffer nos appartements et nos maisons balayées de courants d’air en hiver, refuser de prendre un tract papier dans une manif alors que les grands journaux capitalistes impriment quotidiennement des millions de pages vouées uniquement à la publi­cité. Ou autrement, de manière activiste, s’accrocher à des poteaux jusqu’à se faire arrêter, se torturer sur la place publique et tenter de choquer l’espace médiatique et les politiciens, qui oublient aussi vite qu’ils clignent de l’oeil.

De victimes des changements clima­tiques, on arrive rapidement à se dési­gner nous-mêmes comme coupables. Si le péché originel qui nous précède est celui d’avoir souillé la « Nature », nous avons aussi été mis au monde comme pécheurs répétant les gestes interdits. Les nouvelles formes sacrificielles pré­sentes dans le militantisme environne­mental, bien qu’elles puissent donner le sentiment d’expier les fautes commises, ne feront pas advenir un monde meilleur.

Cette logique politique s’inscrit elle aus­si dans celle de la revendication, celle des dépossédé-es qui quémandent, qui sollicitent, qui attendent en rêvassant. Celui qui revendique sait qu’il a déjà lais­sé tomber la prise qu’il avait sur la situa­tion, ou qu’on lui a arrachée des mains, bref il se sait dépossédé de la possibilité d’agir. Entre une pétition qui somme les gouvernements de faire quelque chose, et un auto-enchaînement devant les parle­ments, la différence en est une de degrés, les deux se rejoignant sous l’égide de la faiblesse.

C’est lorsque des communautés affir­ment qu’elles font elles-mêmes partie de ce territoire, de cette forêt, de cette rivière, de ce bout de quartier, et qu’elles sont prêtes à se battre, que la possi­bilité politique de l’écologie apparaît clairement. Rendre l’écologie vraiment politique nécessite de poser la question suivante : qu’est-ce qui permet à tel ou tel milieu de vivre une vie bonne, d’ac­croître son bonheur ? Et, au contraire, qu’est-ce qui le menace, qu’est-ce qui rend la vie difficile ? Le conflit, qui est présent dans toute configuration poli­tique, découle essentiellement de la réponse à ces questions. Sans distinc­tion entre ennemis et amis de la vie qui habite un territoire, sans prise en consi­dération de la puissance nécessaire à la victoire au sein d’un conflit, l’écologie est vouée à demeurer une question de principe.

Défendre les territoires veut néces­sairement dire apprendre à les habi­ter et inversement, habiter vraiment nécessite de défendre les territoires. Les expérimentations politiques vers lesquelles nous nous tournons pour trouver d’autres manières de vivre nous demandent de nous rattacher, de s’attacher. C’est que de bien vivre sous-entend toujours une vie au sens plus large que soi - « la vie » -, une vie multiple. Bien vivre nous implique toutes et chacunes dans une vie com­mune. Ce que nous entendons par une écologie politique de l’habiter, c’est aussi une lutte qui est inséparable de la vie. Inséparable d’abord puisque son élan - ce qui la pousse - émerge de la vie elle-même qui se défend, qui fleurit et tombe en graines. Inséparable, car cette écologie politique ne se pense pas sans le reste du monde qu’elle habite. Elle se sait y être liée. La lutte et la vie ne seront pas remises entre les mains de ceux qui la détruisent.

C’est pourquoi la non-violence bran­die en principe absolu par les groupes mainstream est à la fois irresponsable et inoffensive. Dans cette injonction au détachement, les questions tactiques et stratégiques qui se doivent d’être relatives à tout contexte, à toute situa­tion, sont remplacées par un lâche don de soi.

Mettre son nom entre les mains de la police et son corps entre les barreaux d’une prison sont deux manières assez efficaces de s’empêcher de pouvoir agir. La logique sacrificielle implique néces­sairement une délégation de la res­ponsabilité, et non pas une prise en main de la situation comme elle peut en donner l’impression. Une somma­tion à être faible, à remettre la pro­blématique la plus importante du 21e siècle entre les mains des coupables. Pour pouvoir se dire pacifiques, il est nécessaire d’être capable de déployer une force. Se dire pacifique sans avoir la capacité d’être violent signifie sim­plement être impuissant.

La totalité ne peut être que gou­vernée, gérée. Tenir à un vrai fragment de monde vaut mille fois mieux que de s’agiter dans le vide, en attendant de l’ennemi qu’il agisse contre ses propres inté­rêts. C’est que ce rattachement, en plus d’être la condition de possi­bilité de toute pratique effective et responsable, porte aussi la joie de redonner sa texture à la vie, de densifier notre présence au monde.


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