Les rebellions empêchées contre les tyrannies laissent le champ libre aux guerres et autres dévastations

Analyses autour de la guerre poutinienne contre l’Ukraine

mardi 29 mars 2022, par Camille Pierrette.

Voici quatre articles sur la guerre du régime poutinien contre l’Ukraine, pour tenter d’analyser les logiques à l’oeuvre et d’évoquer des pistes éventuelles pour sortir du carnage.
Avec quelques remarques et notes persos.

Les rebellions empêchées contre les tyrannies laissent le champ libre aux guerres et dévastations
La guerre faite avec des machines de mort - Des machines à produire qui servent la guerre économique

1. Le déni de la possible extension de la guerre en Ukraine

- Stéphane Audoin-Rouzeau : « Nous n’avons pas pris la mesure de l’événement guerrier qui vient de s’ouvrir » - L’historien spécialiste du phénomène guerrier analyse les raisons de notre sidération face au déclenchement de la guerre en Ukraine et de notre déni de sa possible extension. Entretien.

- Extraits :
(...)
À titre personnel, j’étais convaincu que la guerre allait éclater, parce qu’on ne masse pas 150 000 hommes aux frontières d’un pays sans être décidé à l’envahir. Mais j’ai bien senti que la plupart d’entre nous n’y croyaient pas, pensant que Poutine bluffait. Le fait que les renseignements américains étaient exacts en 2022, mais suspects d’être mensongers comme ils l’avaient été en 2003 avant la guerre d’Irak, a sans doute facilité pareil déni.
Toutefois, en tant qu’historien de la guerre, j’ai surtout été frappé par l’idée, souvent répétée, qu’il ne serait pas « rationnel » de la part du pouvoir russe d’envahir l’Ukraine. Je dois dire que j’ai été abasourdi par cet argument. Depuis le milieu du XIXe siècle, bien des penseurs ont expliqué que la guerre n’était plus un moyen raisonnable de résoudre les conflits entre États. Avant 1914, beaucoup ont souligné, avec d’excellents arguments, que toute guerre en Europe serait autodestructrice, y compris pour ceux qui la déclencheraient. Mais tout cela ne rend pas compte de la rationalité particulière de la guerre et de ce qui y mène, et, surtout, de ce qui conduit à sa radicalisation et à sa prolongation.
(...)
la guerre, rappelons-le avec force, nous n’y sommes pas. Pas du tout. Ceux qui y sont, aujourd’hui, ce sont les Ukrainiens, combattants et civils, déplacés et réfugiés aussi, ainsi que les soldats russes. Il existe aussi un « arrière » proche, voire très proche, constitué par des pays comme la Pologne, la Roumanie, la Moldavie. Pour notre part, nous constituons à l’heure où nous parlons un arrière lointain, ce qui n’exclut pas de devenir à terme un arrière plus proche, voire d’être embarqués dans un conflit qui se serait étendu. La France constitue la deuxième force armée de l’Otan, ses responsabilités militaires et nucléaires sont considérables, et notre position d’arrière lointain peut se modifier à tout moment.
(...)
nous assistons au retour de la guerre interétatique en Europe pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale. Je n’oublie pas la guerre qui a présidé à l’éclatement de l’ex-Yougoslavie, mais il s’agissait davantage d’un conflit intraétatique, de basse intensité : ce qui ne signifie pas une moindre violence, mais l’emploi de moyens stratégiques et tactiques limités. Quant aux risques d’extension du conflit, ils étaient sans rapport avec celui d’aujourd’hui.
(...)

Remarques :


La guerre, comme le capitalisme, n’est pas un fléau "naturel" inévitable.
Si le conflit fait partie des sociétés humaines, la guerre, ses massacres de grandes dimensions, surtout dans sa version moderne industrielle, est liée à l’existence des Etats et des intérêts économiques.
Donc sans Etats ni capitalisme ni civilisation industrielle, les conflits guerriers resteraient rares, circonscrits et de basse intensité, surtout si on va vers la démocratie directe, l’équilibre avec les mondes naturels, le bien vivre pour toutes et tous. Les conflits pourraient alors se résoudre par d’autres biais : contestations, grèves, émeutes, dialogues, diplomaties...

C’est la concurrence, la prédation, la colonisation, l’accaparemment, les dominations, les pouvoirs, les hiérarchies, les frontières, qui attisent la guerre.
Ce sont les tyrannies, la militarisation, la répression policière et les société de masse dépossédées et manipulées qui créent du ressentiment
, qui créent de l’impuissance, du renoncement, de l’acceptation.

Quand les conflits libérateurs dirigés contre le capitalisme et les tyrans (Macron en fait partie) sont empêchés et réprimés par la force armée, les tyrannies et les régimes militaristes se renforcent, le risque de guerres destructrices entre pays augmente.
Quand la population laisse se développer la civilisation industrielle, le capitalisme et les Etats, les risques de guerre augmentent.
La civilisation industrielle multiplie et aggrave inévitablement les crises en tous genres (climatiques, écologiques, sociales, politiques...), si les minorités qui luttent contre ça restent trop petites, pas rejointes plus largement, alors les guerres et autres graves problèmes grandissent et empirent.
Faire l’autruche en espérant que ça se révolve tout seul, laisser s’échiner de trop petites minorités constestataires, c’est totalement suicidaire.
L’engagement pour l’émancipation, la lutte contre le système en place et la construction de sociétés vivables est indispensable. Pour que des basculements radicaux et positifs soient possibles, pas besoin de 100 % des personnes heureusement.
"Se reposer ou vivre libre, il faut choisir"

On s’inquiète surtout de l’inflation des prix et de comment maintenir à flot un système destructeur, non durable, chaotique, guerrier, inégalitaire et tyrannique. Il y aurait pourtant mieux à faire...
- Voir aussi : Défendre un fragile pouvoir d’achat qui enchaîne à la marchandise et à la destruction du vivant OU conquérir durablement la puissance de l’autonomie et de l’agir ? - Reconquérir les moyens de subsistance et les capacités d’autonomie populaire au lieu d’être soumis à l’Economie

Les rebellions empêchées contre les tyrannies laissent le champ libre aux guerres et dévastations
Vendre et prendre le marché, quoi qu’il en coûte

2. Penser à une « autre logique que celle des empires »

- Face à la guerre, construisons notre autonomie - L’invasion russe en Ukraine montre, selon Matthieu Amiech, l’importance du désarmement nucléaire. Penser à une « autre logique que celle des empires » est selon lui une nécessité.

- Extraits :
(...)
Dans un contexte de désillusion profonde quant à la « construction du socialisme », trente ans après la mort de Staline, il soulignait le poids croissant de l’imaginaire nationaliste-impérial aussi bien dans la nomenklatura que dans les autres strates de la population [1] : « La seule idéologie qui reste, ou peut rester vivante en Russie, c’est le chauvinisme grand-russien. Le seul imaginaire qui garde une efficace historique, c’est l’imaginaire nationaliste — ou impérial. Cet imaginaire n’a pas besoin du Parti — sauf comme masque et, surtout, truchement de propagande et d’action, de pénétration internationale. Son porteur organique, c’est l’Armée. [...] L’Armée est le seul secteur vraiment moderne de la société russe — et le seul secteur qui fonctionne effectivement. »
(...)
Devant l’alter-impérialisme russe de plus en plus agressif, le réflexe de défense observé en Ukraine, et de manière plus diffuse en Europe, a quelque chose de rassurant, même si le refus de se soumettre a un coût humain terrible pour les Ukrainiens. Et même si ce sursaut ne peut se suffire à lui-même.
D’abord parce que la guerre mène toujours au renforcement du système de puissance. Les valeurs internationalistes et libertaires peuvent très difficilement faire contrepoids au conformisme, au(x) chauvinisme(s) et à la centralisation dont est porteur un conflit armé. Même la guerre la plus légitime et la moins évitable, contre le nazisme et le fascisme japonais, a accouché d’un monstre : les complexes militaro-industriels-nucléaires de l’Est et de l’Ouest, ce que Lewis Mumford a appelé le « Pentagone de la puissance ».
Le retour de l’abîme nucléaire devrait ainsi réveiller une cause endormie depuis au moins la chute du Mur de Berlin : le désarmement, en premier lieu nucléaire. La lutte contre l’expansionnisme russe sera plus ou moins dérisoire, si elle ne fait que désigner à la vindicte un nouvel empire du Mal, sans remettre en cause l’existence de l’arsenal nucléaire, partout où il a été développé.
...)
On nous parle de « valeurs à défendre », et bien en voilà une : les sociétés occidentales doivent consommer moins, beaucoup moins d’énergie ; il est grand temps qu’elles (ré)inventent des modes de vie décentralisés, basés sur des ressources locales et sur un tout autre rapport au milieu naturel. Cela nous rendra vulnérables ? Ce n’est pas faux, mais on voit bien que nous le sommes déjà à tant d’égards. Choisir l’éthique de la non-puissance est un risque, mais celui-là au moins mérite d’être pris, c’est le seul qui amènera nos pays à ne plus se comporter en prédateur, à proposer de manière claire une autre logique que celle des empires.
Cela serait aussi un pont jeté vers ce qu’il y eut de meilleur dans la culture russe

(...)

3. Stop au gaz et pétrole russe, pour combiner les luttes pacifistes, écologiques et sociales

- Stop au gaz russe ?, par Anselm Jappe
(...)
Mais cherchons, malgré tout, un tertium datur entre « munichois » et « va-t-en-guerre ».
Il pourrait se trouver dans la demande d’un arrêt immédiat, complet et définitif de l’achat du gaz et du pétrole russe, mais également de toute autre ressource, et globalement de l’arrêt de toute forme de rapport commercial (exportation et importation) avec la Russie
(...)
Parmi les produits russes jugés « indispensables » se trouvent aussi les engrais chimiques (« En 2021, la Russie était le premier exportateur d’engrais azotés et le deuxième fournisseur d’engrais potassiques et phosphorés », « le Brésil restant le premier importateur d’engrais azotés russes », Le Monde du 15 mars 2022). Voilà comment faire d’une pierre deux coups ! Le même raisonnement vaut pour l’aluminium : la Russie fournit à la France 80% de l’alumine utilisée pour la fabrication de l’aluminium, mais pour l’instant aucune sanction n’est prévue de ce côté. Pourtant, l’aluminium est majoritairement utilisé dans le bâtiment et l’industrie automobile, et là encore il serait aisé de faire le lien entre la nécessité de cesser de faire appel à la Russie pour fournir ces matières premières (à un niveau plus faible, les enjeux sont similaires avec le palladium, le platine, le nickel, le minerai de fer et l’acier), et la nécessité d’une politique décroissante où l’on cesserait de détruire (et reconstruire ensuite) des immeubles qui pourraient être rénovés, où l’on cesserait de changer de voiture tous les cinq ans.
Évidemment, un tel choix, pour ne pas frapper unilatéralement ceux qui sont déjà pauvres, devrait s’accompagner de mesures drastiques de redistribution : des impôts très lourds pour les grandes entreprises, les grandes fortunes, les hauts salaires et retraites. Ceci ne constituerait pas encore une sortie de la société marchande, mais serait déjà une belle avancée.
(...)

NOTES :

Cet article d’Anselm Jappe (et aussi plus haut celui de Matthieu Amiech) est séduisant, cette guerre en Europe serait en effet l’occasion de faire ce qu’on aurait du faire depuis longtemps : réduire l’industrie et la production, réduire fortement l’utilisation d’énergies, décroître le système techno-industriel, produire local avec les moyens locaux en respectant les écosystèmes et les vivants qui les habitent...
Mais qui va vouloir ça ? Qui va l’imposer aux capitalistes, à l’Etat et aux technocrates ?

Quand on voit par exemple que les travailleurs des usines d’armement Dassault ou Thalès (qui tout récemment encore exportait du matos militaire vers la Russie) ne font grève ces temps ci que pour leurs salaires...

Les rebellions empêchées contre les tyrannies laissent le champ libre aux guerres et dévastations
Dans un monde fini, la croissance infinie mène à la guerre totale pour les dernières ressources

4. Notes sur l’invasion russe de l’Ukraine

Un résumé historique des évolutions inter-étatiques dans la région :

- Notes sur l’invasion russe de l’Ukraine - Carnets de Guerre #1
par Jean-Marc Royer

Et même dans ce cas, il demeure que face à la barbarie, la seule manière de rester humain c’est d’y résister, au jour le jour. Il y a plus : face à tous les effondrements et à la déshumanisation généralisée, il n’y a pas d’autre existence possible du sujet que dans l’opposition politique radicale à ce qui mène le monde à sa perte.
(...)
Vladimir Poutine a tous les moyens de rester maître du jeu durant l’invasion de l’Ukraine, car plusieurs données militaires déterminent le devenir de cette affaire. La première, c’est que la Russie a, sur le plan régional, une supériorité militaire écrasante et ce que l’on appelle, dans le jargon stratégique, la maîtrise de l’escalade : quelle que soit la réponse militaire qui pourrait lui être opposée, elle a les moyens de dominer son adversaire à chaque niveau de l’escalade, y compris jusqu’au feu nucléaire. La seconde donnée, c’est que Poutine a déjà montré par le passé – de la seconde guerre de Tchétchénie à Alep – qu’il est prêt à raser les villes en commettant crimes de guerre et génocides pour s’imposer. L’inconnue reste la détermination de toute une population face à ces agressions barbares ; mais quoi qu’il en soit, elle est cruellement assignée à payer le prix fort d’une guerre dont les tenants et les aboutissants lui échappent, du moins pour le moment.

NOTES :

D’après cet article de Jean-Marc Royer, Poutine est prêt à l’escalade guerrière, y compris nucléaire, à raser sans pitié des villes ukrainiennes comme en Tchétchénie et à Alep.
Le régime russe essaiera de commercer avec l’Asie, avec l’Inde et la Chine pour compenser les pertes avec l’occident.
Pourtant, les négociations de ce mardi semblent démentir la volonté jusqu’au boutiste du régime poutinien ?
...à suivre


4 Messages

  • Les rebellions empêchées contre les tyrannies laissent le champ libre aux guerres et autres dévastations Le 1er avril à 12:13, par max jacot - pogographie

    Le réel n’est pratiquement visible par personne. Ce que nous voyons ce sont les scénarios de fabrication à émotions / story telling (chez nos amis américains grands spécialistes).
    La grande scène du spectacle est multipliée par les médias.

    Cet article - comme plusieurs que vous avez publiés sur le sujet - semble croire à l’identité de la fabrique à émotions dont nous sommes victimes avec quelque chose qui serait le réel.

    Quand on confond les deux, on renonce à tenter de s’approcher humblement d’une compréhension des choses.

    Pourtant, pour ce qui touchait aux gilets jaunes, il me semble que nous étions parvenus à un dépassement de la fabrique à émotions engluant les médias du pouvoir. Ici non.

    Je n’ai aucune vérité à opposer, tous les détails sont insignifiants. Mais je constate que l’auteur de l’article « parle » entièrement depuis la scène de la fabrique à émotions officielles.
    Il n’a donc à mon avis même pas commencé de penser la chose ...

    Il faudrait pour le moins commencer par renoncer à l’usage de tous les « mots divinisés » (démocratie, liberté, ...) ainsi que tous les « mots haîne » (dictateur, barbarie, ...).

    Rien d’autre à dire. Face à l’adrénaline médiatique, aucune parole ne peut être entendue.
    A dire aussi que depuis bien 25 ans j’ai coupé tous les ponts avec les média image, audio ou texte. Comme le jeûne de nourriture, tu peux ainsi recommencer à regarder la lumière, la nuit, le réel non médiatisé et te concentrer sur la vie et l’action dans ta proximité. Et aussi sur les choses du monde mais en te bouchant les oreilles à tous les hurlements des chacals médiatiques ...

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  • Les rebellions empêchées contre les tyrannies laissent le champ libre aux guerres et autres dévastations Le 30 mars à 12:17, par simon

    Ben , hélas, pour massacrer ses semblables, il ,’n’y a pas forcément besoin de « technologies mortifères sophistiquées », Au Rwanda, en quelques semaines, on a éliminé, tué, éventré
    800 000 personnes à coup de machettes et autres contondants. 800000 personnes !!! ( presque dans le silence et dans l’oubli qui se profile , c’est colossal et ça doit battre de nombreux autres faits de pogroms. Finalement, le rustique a démontré sa compétitivité en la matière- y a matière à analyser la valorisation de la valeur dans ce cas ??

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