L’eau si précieuse, la civilisation la pollue, l’accapare, la souille et la gaspille, en grand

L’eau douce accessible c’est 0.25 % de l’eau de la planète - L’argent ne se boit pas

mardi 1er décembre 2020, par Les Indiens du Futur.

À propos de l’eau (par Wade Davis) - Le texte qui suit figure dans l’introduction du livre de photographies Water d’Edward Burtynsky. Son auteur, Wade Davis, est un ethnobotaniste et anthropologue canadien. On ne le reproduit pas vraiment pour les esquisses de solution, à la fin, pour ses conclusions. On le reproduit bien plutôt pour le constat, l’exploration écologique et sociale. Toutes les photos sont d’Edward Burtynsky.

L’eau si précieuse, la civilisation la pollue et la gaspille, en grand
L’eau douce accessible c’est 0.25 % de l’eau de la planète - L’argent ne se boit pas

-  Extraits de ce panorama sur la beauté de l’eau et les horreurs de la civilisation : inégalités, pollutions, souillures, marchandisation, accaparement... Pour les civilisisés, l’eau n’est plus un fluide sacré et mystérieux, mais juste un décor, une ressource à gérer et une source de profit.

Pour tous les peuples du monde, les fleuves sont les veines de la Terre. Les Laotiens célèbrent le nouvel an par des offrandes au Mékong, la « Mère de tous les fleuves ». Les Olmèques vénéraient Epocatl, les Mayas Chaac, toutes deux divinités de la fertilité, des rivières, des lacs et des ruisseaux. Selon la cosmogonie hindoue, à l’origine des temps tous les dieux et les démons suspendirent leur combat et joignirent leurs forces pour baratter l’océan primordial, la mer d’abondance, Kshirsagar.

Du vivant de nos grands-parents, quasiment tous les fleuves s’écoulaient librement. En 1900, il n’y avait pas un seul barrage au monde qui s’élevât plus haut que quinze mètres. En 1950, on en comptait 5 270, trente ans plus tard, il y en avait 36 562. Aujourd’hui le monde compte plus de 800 000 barrages, dont 40 000 ont au moins quinze mètres de hauteur. Au cours des cinquante dernières années, chaque demi-journée a vu, en moyenne, la construction d’un barrage de dimensions encore inimaginables au tournant du XXe siècle.

Il y a encore un siècle, les déchets plastiques qui obstruent les cours d’eau en Asie et forment des îles flottantes dans les océans, visibles de l’espace, n’existaient pas, non plus que les fertilisants et les produits chimiques qui empoisonnent les rivières et étouffent les lacs en suscitant la croissance d’algues et de plancton.

Les fleuves chinois sont rouges des rejets d’usines. Le mercure des centrales au charbon rend le poisson qui survit impropre à la consommation. Les pluies acides polluent les lacs. Le Yang-Tsé déverse chaque minute quelque 1,8 milliard de litres d’eau dans la mer de Chine orientale, mais il est biologiquement mort, incapable d’entretenir la moindre vie aquatique. Comme le Colorado, le fleuve Jaune n’atteint plus l’océan. Dans la seule ville de Xi’an, il absorbe chaque jour plus d’un million de tonnes d’eaux d’égout non traitées. Comme plus de la moitié des fleuves chinois, le fleuve Jaune est si pollué que les eaux qu’il charrie, évidemment non potables, ne peuvent même pas être utilisées pour l’agriculture. Plus de quatre-cents millions de Chinois, le quart de la population, ne disposent pas d’un accès quotidien à une eau suffisamment propre pour l’usage humain.

Réveillés par le sifflement des cailles qui nichaient dans les branches des prosopis, campant dans des vasières qui portaient encore l’empreinte de sangliers, de chevaliers à pattes jaunes ou de jaguars, les frères Léopold connurent le delta du Colorado, au rythme des marées, tel qu’il existait depuis toujours, vierge et sauvage. Il y avait des lynx langoureusement allongés sur les troncs morts de peupliers flottant sur les eaux. Des cerfs, des ratons laveurs, des castors et des coyotes, et des nuées d’oiseaux si abondantes qu’elles assombrissaient les cieux. Des avocettes et des chevaliers semi-palmés, des colverts, des canards siffleurs et des sarcelles, des légions de cormorans, des mouettes et tant d’aigrettes qu’elles faisaient songer Léopold, lorsqu’il observait leur vol, à « une tempête de neige hors saison ». Il décrit les grandes phalanges d’oies sauvages qui viraient de bord dans les cieux et s’abattaient comme des feuilles d’automne. Sur toutes les berges, il pouvait observer des râles gris et des grues du Canada et, en levant la tête, des colombes et des rapaces qui fendaient les airs dans un froissement d’ailes. Tout cela fut sacrifié lorsque fut achevé le barrage Hoover en 1935, et que le Colorado cessa entièrement, pendant six ans, de rejoindre son delta.

En Haïti, plus de la moitié de la population n’a pas un accès commode à un point d’eau potable. Sept familles sur neuf n’y disposent d’installations sanitaires d’aucune sorte. In Éthiopie, quarante-neuf millions d’habitants n’ont pas d’accès à une eau propre et bien soixante-quinze millions à des équipements sanitaires de base. Au Bangladesh, plus dé la moitié de la population se trouve dans la même situation ; les maladies diarrhéiques y tuent cent-mille enfants chaque année. En Inde, elles causent la mort de seize-cents personnes par jour.

Un enfant dans le monde meurt toutes les vingt secondes chaque jour du fait d’une maladie liée à l’eau ou au défaut d’eau, Les seules diarrhées tuent un million et demi d’enfants par an, plus que la malaria, le sida et la rougeole réunis. En une époque d’avancées médicales époustouflantes, une bonne moitié des lits d’hôpitaux sont occupés par des patients atteints de maladies qui pourraient pratiquement être éliminées s’ils avaient seulement accès à une eau de bonne qualité et à des sanitaires décents. En leur absence, des pathologies qu’il serait facile de prévenir emportent chaque année l’existence de plus d’hommes qu’il n’en meurt dans les guerres et les conflits qui empoisonnent la planète.

L’eau si précieuse, la civilisation la pollue et la gaspille, en grand
L’argent ne se boit pas

En 2025, cinq milliards de personnes réparties dans une douzaine de pays d’Afrique ou d’Asie seront sévèrement affectées par des pénuries d’eau. L’Inde aura besoin d’un billion de mètres cubes d’eau, soit le double de ce dont elle dispose actuellement et l’équivalent de vingt pour cent de la demande mondiale escomptée. Quatre-vingt-dix pour cent devra aller à l’irrigation, le pays peinant à nourrir une population qui en 2025 sera la plus vaste au monde, et ce alors que la mousson annuelle devient de plus en plus irrégulière sous l’effet du changement climatique. Le ministre indien de l’Environnement et des Forêts, Jairam Ramesh, résumait ainsi, dans des propos rapportés par le Washington Post du 3 avril 2013, les dures réalités auxquelles est confronté son pays : « Les glaciers de l’Himalaya reculent, les rendements agricoles stagnent, le nombre de jours sans pluie va croissant, et la mousson n’est plus aussi prévisible ».

La prospérité des États du golfe persique dépend de leur capacité à extraire les eaux fossiles souterraines, nappes dont l’exploitation représente soixante- quinze pour cent de la production d’eau dans la région et qui se réduisent au rythme de 5,2 milliards de mètres cubes par an.

Depuis trois siècles maintenant, nous avons consommé les énergies fossiles, nous avons dévié et asséché les fleuves, vidé les mers de la vie qu’elles abritaient, abattu des forêts ancestrales, causé des trous dans la couche d’ozone. Nos modèles économiques sont des projections ascendantes et des courbes de croissance en forme de flèches quand ils devraient ressembler à des cercles. Prendre une croissance perpétuelle sur une planète finie comme seule mesure du bien-être économique revient à s’engager dans la voie d’un lent suicide collectif. Nier ou exclure des calculs économiques ou des plans de gouvernance les coûts engendrés par la violence exercée à l’encontre des équilibres naturels, c’est s’abandonner à une logique illusoire.

En dépit de la montée des préoccupations écologiques, nous n’avons au fond cessé de considérer la nature comme une ressource brute qu’il nous appartient d’exploiter selon notre bon plaisir. Quand s’ouvre une mine, nous tenons pour normal que des gens qui n’ont jamais vécu sur cette terre, qui n’ont d’attaches d’aucune sorte avec la contrée environnante, puissent en toute légalité s’assurer le droit de s’implanter et de laisser à leur suite, par la nature même de leur entreprise, un site entièrement transformé et dégradé. En outre, en octroyant ces concessions minières, souvent pour des sommes modiques à des spéculateurs de villes lointaines, nous n’attribuons aucune valeur culturelle ou de marché à la terre elle-même. Le coût que représente la destruction d’un site naturel, ou sa valeur inhérente s’il est préservé, n’a pas de traduction dans les calculs économiques qui président à l’exploitation industrielle de la nature. Aucune entreprise n’a à dédommager les habitants pour le tort infligé aux res communes, aux fleuves, aux montagnes, aux forêts, qui par définition appartiennent à tous. Dès lors qu’existent promesses d’emplois et de rentrées monétaires, les permis continueront à être accordés.

En Colombie-Britannique, j’ai appris jeune homme que les forêts existaient pour la coupe. C’était là le fond de la sylviculture scientifique que j’ai étudiée puis appliquée comme ingénieur forestier. Cette perspective culturelle différait profondément de celle des Premières nations, qui habitaient l’île de Vancouver à l’époque de la rencontre avec les Européens et qui l’habitent encore aujourd’hui. Si l’on m’envoyait dans la forêt pour la mettre en coupe, le jeune Kwakiuti du même âge était dépêché dans cette même forêt pendant le rituel d’initiation hamatsa pour s’y mesurer au Huxwhukw et au Bec-crochu-céleste, esprits cannibales de la pointe-Nord-du-monde. S’il en triomphait grâce à sa bravoure et à sa discipline spirituelle, la sagesse et la puissance de la nature viendraient habiter à son retour les hommes de sa tribu dans la célébration du potlatch. Le problème n’est pas de trancher laquelle de ces visions du monde est bonne ou mauvaise. La forêt se réduit-elle à de la cellulose et à des stères de bois de sciage ? Quel est vraiment le domaine des esprits ?


1 Message

  • L’eau si précieuse, la civilisation la pollue, l’accapare, la souille et la gaspille, en grand Le 1er décembre 2020 à 19:25, par Tara Taggle

    En 2025, cinq milliards de personnes réparties dans une douzaine de pays d’Afrique ou d’Asie seront sévèrement affectées par des pénuries d’eau, auxquels il convient de rajouter quelques millions d’Étasuniens (et de Canadiens) dans la mesure où les exploitations de gaz et pétroles de schiste génèrent des pollutions des nappes phréatiques et autres réserves d’eau fossile (du fait des inévitables fuites de gaz résultant des fracturations ou de l’injection dans les puits de forage d’un impressionnant cocktail de solvants nécessaires à leur extraction), sans parler du gaspillage lié à l’arrosage des greens (les USA sont bien un des pays du golf, non ?)

    Le greenwashing et ses principes de recyclage/retraitement destinés à masquer une surproduction/surconsommation coupables procure à certains la fausse sensation de ressource ’durable*’. Qu’ils essaient donc de boire l’eau à la sortie d’une station d’épuration...

    *durable est une mauvaise traduction de ’sustainable’ qui signifie ’soutenable, à même d’être supporté, viable’

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