Critiquer radicalement la société technologique et capitaliste, pour ouvrir des voies d’émancipation sociale inventant leurs propres techniques

S’émanciper de la domination technicienne et capitaliste, ce n’est pas retourner à la bougie, c’est inventer d’autres techniques, correspondant aux choix collectifs

jeudi 2 décembre 2021, par Lili souris de bibliothèque.

Voici un livre important, qui notamment montre que la critique radicale de la technologie et du mode de production capitaliste implique de tout réinventer, et qu’il est absurde et malhonnête de rabâcher « le retour à la bougie » pour conforter la fuite en avant suicidaire dans le modèle actuel et ainsi s’interdire toute émancipation.
Et, avis aux adeptes de la décarbonation de l’Economie, de la croissance « verte », du développement capitaliste durable et des énergies « alternatives » aux fossiles, il ne pourra JAMAIS exister de société vivable, soutenable et écologique en gardant une culture (la civilisation industrielle, le productivisme, l’Etat, le « progrès » par la haute technologie, le monde marchandise, l’argent, la valorisation du capital...) qui est en est l’antithèse et le bourreau.

Critiquer radicalement la société technologique et capitaliste, pour ouvrir des voies d’émancipation sociale inventant leurs propres techniques
Livre « Le mur énergétique du capital », de Sandrine Aumercier

- Extrait de la conclusion du livre de Sandrine Aumercier, « Le Mur énergétique du capital. Contribution au problème des critères de dépassement du capitalisme du point de vue de la critique des technologies » (Editions Crise & Critique, 2021) :

L’émancipation ne sera certainement pas atteinte sans un vaste conflit social, mais c’est de manière très pragmatique qu’elle peut dès maintenant être opposée aux tenants de la valeur-travail et de la fuite en avant technologique : qu’ils aillent eux-mêmes creuser dans les mines ou enfouir les déchets nucléaires dans leur propre cave, qu’ils modifient le génome de leurs propres enfants dans des laboratoires qu’ils auront d’abord construits eux-mêmes avec les matériaux qu’ils auront sortis de la terre…

Si la production cesse de s’organiser autour de la vente d’une force de travail « formellement libre » mais également autour de toute forme de travail forcé, alors il devient impossible de refourguer le sale job à un autre groupe humain et d’externaliser les nuisances. La production redevient confrontée à certaines limites non pas tant morales que matérielles et sociales, qui ne peuvent être arbitrées que par les intéressés eux-mêmes et qui incluent la prise en compte sensible de tout le cycle de production.

Critiquer radicalement la société technologique et capitaliste, pour ouvrir des voies d’émancipation sociale inventant leurs propres techniques
Se transformer en choses pour s’adapter au monde Machine, ou détruire la Machine pour vivre en tant qu’être humain ?

Cette concrétude-là n’est pas seulement celle de la qualité sensible des produits – qui ne peuvent faire l’objet d’un examen abstrait « dans l’absolu », c’est-à-dire dissocié de leur processus de fabrication –, mais celle du rapport social mis en œuvre pour les faire exister. S’il nous faut une poêle, c’est la configuration sociale, symbolique et matérielle de la production propre à cette société-là qui déterminera ses caractéristiques. Il se peut que cela restreigne – sans forcément les réprimer – les préférences personnelles, mais on ne peut pas à la fois porter une critique de la forme-sujet bourgeoise et à la fois défendre un anarchisme individualiste qui en est le sous-produit.

Une nouvelle forme sociale pourrait hériter de savoirs scientifiques accumulés avant elle, mais elle devra radicalement réinventer ses propres techniques à partir de nouvelles conditions et sur la base d’un rapport social émancipé. Ce que nous savons sur le fonctionnement d’un atome, d’une cellule ou d’un neurone n’est pas perdu. Mais cela ne légitime aucune des applications technologiques que nous connaissons. C’est une chose de comprendre le fonctionnement de l’atome, c’en est une autre de lancer une bombe sur Hiroshima. La capacité technique d’une telle entreprise repose entièrement sur les possibilités d’accumulation permises sous le capitalisme et ce n’est pas à la morale abstraite qu’il faut confier l’abolition de l’arme atomique, mais au démantèlement systématique de toutes les structures de production industrielles qui ont mené à ce point de rupture en ne faisant que suivre la logique de déploiement interne qui était la leur. Il ne s’agirait donc pas d’en finir avec la seule bombe atomique – parce que nous serions pacifistes –, mais avec tout le système technicien qui l’a rendue possible. Il n’y a donc pas lieu de parler d’un tri des technologies existantes ni d’une sorte de droit d’inventaire soumis au bon vouloir subjectif des héritiers du capitalisme.

Si le nouveau rapport social consiste en une production organisée en associations décentralisées en l’absence d’argent, de travail et d’État, alors elle exclut évidemment les biens et services que nous connaissons, mais aussi de couvrir la planète de panneaux solaires et autres infrastructures « renouvelables » au détriment de l’alimentation et de l’autodétermination des populations.

Ni le réfrigérateur, ni le smartphone, ni le voyage en train, en voiture ou en avion ne constituent ainsi la moindre évidence à l’échelle du temps long, à un niveau planétaire et dans un contexte d’émancipation collective. Qu’ils subsistent en partie ou qu’ils disparaissent ne constitue d’ailleurs pas la question essentielle ; en revanche l’avènement d’une autre société suppose de cesser de les présenter comme des moyens d’émancipation qu’ils ne sont pas et comme des acquis du progrès qu’ils ne sont pas non plus. Ils sont apparus en l’espace de deux à cinq générations avec l’arrogance de prétendre apporter un progrès qui s’avère être tous les jours un peu plus le mirage et le témoin d’une société au bord du gouffre. Les tenants de l’innovation technologique et le philosophe en chef du transhumanisme avertissent eux-mêmes sans arrêt le monde et les plus hautes institutions des risques qu’ils manipulent.

Les solutions avancées, parmi d’autres, consistent à l’ « augmentation » de la morale humaine pour la rendre compatible avec la vulnérabilité de la société globale ou à la mise en place d’une surveillance globale . Le spectre du « retour à la lampe à huile » est un épouvantail fabriqué de toutes pièces afin de ne jamais douter de la trajectoire. Disons-le pourtant : même si le réseau électrique mondial disparaissait – comme les pyramides d’Égypte cessèrent un jour de représenter l’ordre symbolique qui les avait vu naître, ce qui n’a pas empêché qu’on continue à construire des tombeaux – alors les organisations sociales qui lui succéderaient ne ressembleraient en rien à un retour, car ni les ressources locales, ni les rapports de production, ni les rapports de genre, ni les savoirs mis en œuvre, ni les priorités sociales, ni les modes de résolution des conflits, ni les modes de répartition n’équivaudraient à une réhabilitation du passé. Tout reste à inventer – sur la base d’expériences déjà faites.

Le soupçon récurrent selon lequel une telle approche viserait un retour à une immédiateté naturelle fantasmée ou ferait le jeu d’une nostalgie primitiviste n’a pas de fondement : toutes les sociétés exterminées au cours de l’expansion du mode de production capitaliste avaient elles aussi un haut degré de savoir-faire technique – contrairement à la promotion moderne d’une individualité techniquement atrophiée livrée à des dispositifs qu’elle ne comprend pas – dont les médiations symboliques et sociales déterminaient les usages. Attribuer une sorte d’immédiateté naturelle aux rapports sociaux prémodernes n’est qu’une formation secondaire de la pensée des Lumières établissant le dogme du progrès sur la supposition raciste d’une sauvagerie à civiliser. Le primitivisme est en ce sens l’idéologie réactionnelle surgissant au cœur d’une société qui a elle-même inventé le primitif. Beaucoup plus grave : de telles positions nient la réalité non pas passée mais actuelle ou très récente et bien vivante de nombreuses sociétés hybridées, à la fois locales et globales , qui témoignent de formes de vivre-ensemble qui ne sont pas encore tout à fait celles qui dominent en Occident. Loin qu’il s’agisse de les défendre sur le modèle de la réserve indienne au nom d’un culturalisme bien-pensant – qui n’est lui aussi qu’une formation réactionnelle de la modernité–, il s’agit de rappeler que la logique de valorisation entretient un rapport d’assimilation exterminatrice, élevé à une métaphysique du Progrès, envers toute autre formation sociale que la sienne propre.

Avec quel mépris raciste et quelle montagne d’ignorance peut-on continuer, comme au plus fort de l’époque coloniale, à renvoyer dans le passé des modèles qui s’écartent du « patron » dominant, comme s’ils n’existaient pas ou témoignaient seulement d’un reste à éradiquer ? La réaction dégoûtée que s’attire immanquablement toute critique de la technologie soupçonnée de vouloir « retourner à la bougie » ne témoigne de rien d’autre que de son indécrottable suprématisme structurel. Les quelques 1,2 milliards d’êtres humains qui n’ont pas encore accès à l’électricité dans le monde sont-ils des sous-hommes, des sans-culture et des sans-joie ? Cette pensée est d’habitude imputée aux « suprématistes blancs » américains plutôt qu’à la structure de pensée coloniale inconsciente, qui est pourtant devenue à tel point la seconde peau du sujet de la marchandise qu’il ne la remarque même plus et se sent aussi justifié qu’avant d’aborder d’autres façons d’être au monde et d’autres organisations sociales présentes ou passées avec la pire condescendance.

Ce n’est donc pas une harmonie éco-technicienne pensée sur le modèle de celle de Bookchin dans Vers une technologie libératrice qui est défendue ici – ce qui n’enlève rien à l’intérêt de ses propositions autour du communalisme libertaire –, mais un rapport social dont les médiations incluent l’expérience sensible de ses propres excès et, par conséquent, la possibilité de leur révision collective.

Critiquer radicalement la société technologique et capitaliste, pour ouvrir des voies d’émancipation sociale inventant leurs propres techniques
Avec la guerre économique inhérente au totalitarisme capitaliste, voici la guerre des machines

- voir aussi :

  • L’émancipation sociale n’a rien à voir avec une gauche alter-capitaliste et alter-étatiste - Livre essentiel : « Sous le Soleil noir du capital. Chroniques d’une ère de ténèbres »
  • Qu’est-ce qu’une civilisation ? (par Cynthia Stokes Brown)
    Extraits :
    "Aux États-Unis, ceux qu’on appelle les digerati (mélange de « digital », désignant le numérique, et « literati », désignant les initiés, les lettrés, la classe des sachants), soit la crème de la crème des promoteurs de la numérisation et de l’informatisation du monde, célèbrent et prônent à peu près la même chose : la « totalité organisée » à laquelle ils nous enjoignent de nous soumettre, de « nous incorporer et de nous subordonner », ils la nomment « the hive » : « la ruche ». La grand-ruche électronique. Le grand ordinateur, le grand appareil informatico-numérique auquel nous sommes tous reliés, subordonnés, dont notre survie dépend actuellement. « La ruche électronique, composée de millions d’ordinateurs personnels bourdonnants et peu avisés, se comporte comme un organisme unique. L’apprentissage, l’évolution et la vie sont le fruit d’éléments mis en réseau, qu’il s’agisse d’insectes, de neurones ou de puces. D’un essaim planétaire de calculateurs en silicium émerge une intelligence autonome : le réseau [l’internet]. » (Kevin Kelly, rédac chef du magazine Wired)
    Cette aspiration à « faire bloc », à constituer un seul super-organisme planétaire, est relativement commune dans la civilisation moderne, et sans doute un produit de l’idéologie (du mythe) du progrès né au XVIIe siècle en Occident. Beaucoup de progressistes semblent, en effet, partager une aspiration mondialiste (ou altermondialiste) selon laquelle il serait très souhaitable que tous les humains et tous les endroits de la planète soient connectés entre eux, reliés, unifiés, d’une certaine manière, en une sorte d’humanité mondialisée, de technosphère globale. Leur rêve, un cauchemar pour d’autres, est en voie de réalisation. [...]
    Les humains, évidemment, ont le choix. Les humains ont toujours eu le choix. Mais la plupart des humains choisissent de se soumettre aux institutions existantes, qui sont toutes créations humaines, d’aller dans le sens du courant. Si la civilisation technologique paraît hors de contrôle, c’est parce que la plupart des gens ont renoncé à essayer de fournir de véritables efforts pour changer les choses. Bernard Charbonneau notait que « c’est sous la forme de la démission que se manifeste la vie politique : démission du peuple entre les mains de ses représentants, démission de la majorité parlementaire entre les mains de son gouvernement, démission des hommes de gouvernement devant la nécessité politique incarnée par les grands commis de l’administration » (L’État). « L’État totalitaire n’est pas autre chose qu’une concrétisation de la démission totale de l’homme. » Son ami Jacques Ellul remarquait pareillement : « L’État s’est développé par soi exactement dans la mesure où l’homme a cédé, bien plus : a désiré qu’il en soit ainsi. La force des choses fonctionne, aveugle, dans l’exacte mesure où l’homme démissionne. »
Critiquer radicalement la société technologique et capitaliste, pour ouvrir des voies d’émancipation sociale inventant leurs propres techniques
La technologie et la société capitaliste, c’est la réduction de l’humain à être une marchandise, puis les machines nous jetteront aux ordures (recyclables), avec ou sans l’aide des Terminator

LA MACHINE S’ARRÊTE

Une nouvelle d’anticipation terrifiante qui décrit, en 1909, notre monde sans contact ultra-connecté avec télétravail, domotique, livraisons à domicile partout, en voie de virtualisation sous Metavers...
On dit STOP ou on laisse la Machine s’étendre encore, nous rendre obsolète et détruire toutes les bases du vivant ?
LA MACHINE S'ARRÊTE, nouvelle de 1909 qui décrit notre techno-monde {JPEG}Une fiction visionnaire, une alerte, qui est devenue réalité - Allons-nous nous révolter à temps pour changer la fin tragique de cette histoire d’ancitipation inventée en 1909 ?

- Avec cette nouvelle d’anticipation, écrite en 1909, E.M. Forster (1879-1970) décrit une société dans laquelle tous les besoins, physiques comme sociaux, sont désormais satisfaits par la Machine. La surface de la Terre, n’étant plus que « poussière et boue », chacun vit désormais cloitré dans sa chambre, enterrée quelque part. La civilisation antérieure utilisait « le système pour amener les gens aux choses, au lieu d’amener les choses aux gens ». « Les hommes partaient pour changer d’air plutôt que de changer l’air de leur chambre. » « Ni le jour ni la nuit, ni le vent ni la tempête, ni les marées ni les tremblements de terre n’entravaient l’homme à présent. Il avait attelé le Léviathan. Toute l’ancienne littérature, avec son éloge et sa crainte de la Nature, sonnait aussi faux que le babil d’un enfant. » Un jour, pourtant, il semble que la Machine commence à s’arrêter.
Alors que Vashti vénère la Machine à qui elle délègue l’organisation de toute son existence, et se complait dans ce « meilleur des mondes », comme tous ses contemporains, elle reçoit un appel de son fils, Kuno, qui souhaite qu’elle le rejoigne, elle, qui ne quitte jamais plus sa chambre. Il va lui annoncer qu’il a réussi à rejoindre l’extérieur, à échapper à l’emprise de la Machine…
Avec une lucidité troublante, E.M. Forster décrit une société hyperconnectée et totalement dépendante d’infrastructures démesurées, qui n’est évidemment pas sans évoquer la notre, plus encore à l‘heure où les contacts humains s’amenuisent et les relations virtuelles sont encouragées. Il dénonce une confiance absolue et irresponsable en la technique, une rupture totale avec le monde naturel. Il raconte aussi les pannes successives jusqu’à l’inévitable effondrement et ses conséquences sur une humanité complètement dépendante, chaque appareil étant devenu une pièce, une extension de la Machine. Inquiet face aux innovations technologiques pour lesquelles le monde s’enthousiasmait, en ce XXe siècle naissant, il a pressenti les menaces que leur développement pouvait entraîner, et décrit une société dans laquelle l’humanité a perdu le contrôle, s’est d’elle-même soumise aux machines.

Son texte, non seulement n’a pas pris une ride, mais semble être un miroir tendu à son lecteur par delà les révolutions technologiques, dans l’espoir qu’il soit réceptif à l’optimisme de Kuno : « L’humanité a retenu la leçon ».


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