Aslı Erdoğan : Mes récompenses vont aux femmes qui résistent

samedi 31 octobre 2020, par Minou.

Comme il est essentiel que les propos d’Aslı Erdoğan ne soient ni déformés ni interprétés lors de traductions hasardeuses, qui lui valurent des polémiques supplémentaires en Turquie il y a peu, Kedistan vous livre, avec son accord, la traduction française d’un entretien avec Eylem Kahraman, pour Yeni Özgür Politika.

Nous sommes heureux de pouvoir ainsi prolonger un soutien dont Kedistan ne s’est jamais départi.



“J’ai dépassé la cinquantaine, et je comprends tout juste que la haine contre la femme, sur nos terres, a orienté mon destin, elle aussi.
Par où commencerai-je ?”

Aslı Erdoğan est honorée dans de nombreux pays par des récompenses littéraires, et, dans le même temps, subit dans son propre pays de viles agressions. Chaque fois, l’autrice répond à ces attaques par des oeuvres littéraires qui dépassent sa personne et, il y a peu, Le bâtiment de pierre” fut publié, aux éditions Aryen, dans une version en kurde, sous le titre “Avahiya Kevirî û Ên Din”, traduite par le poète emprisonné Erd. Agron.

Aslı Erdoğan s’exprime auprès de Yeni Özgür Politika, sur les difficultés d’être une femme dans le monde de la littérature, sur son livre traduit vers le kurde, et sur une certaine période de sa vie dont elle n’avait jamais parlé.

Le Parlement des écrivaines francophones a décidé récemment, en solidarité, de vous désigner comme membre d’honneur. Avec quels sentiments avez-vous accueilli cette nouvelle ? En dehors des prix que vous avez reçus, à propos de ce que vous avez traversé dernièrement, pensez-vous que le monde littéraire vous soutient suffisamment ?

J’ai appris l’importance vitale de la solidarité des femmes, en prison. Pour celles qui sont dans une lutte pour leur existence, la solidarité ne peut s’interpréter comme une notion abstraite. Nous, les littéraires femmes, nous menons, partout au monde, une lutte existentielle.

Bien évidement que je suis reconnaissante pour les prix, mais j’ai appris aussi à rester à distance des châtiments. Ceux-ci sont les instruments du système pour nous rendre dociles. Dans mon propre pays, mes livres furent tellement maltraités que je recherche un peu de consolation avec ces prix. En dédiant toutes mes récompenses aux femmes qui résistent, aux femmes emprisonnées, j’endosse un habit de représentante difficile.

Dans mon pays, j’avais si peu d’attente des milieux littéraires qu’à vrai dire, je suis embarrassée de recevoir autant de prix. Mais le soutien provenant de l’étranger, particulièrement de la France et de la Suède fut d’une telle dimension incroyable. En France, dans des librairies, une soirée Aslı Erdoğan était organisée, mes textes mis en scène à Avignon… Le fait que cet intérêt évolue de ma vie personnelle vers mes livres est inouï.

Le métier d’écrivain est, même encore aujourd’hui, sous la domination des hommes. En parlant d’un écrivain, on n’utilise pas la définition “auteur homme”, mais s’il s’agit d’une femme qui écrit, on met l’accent sur son genre. Selon vous, quelle est la raison ?

Dans un monde qui parle la langue de l’homme, un auteur sera, quoi qu’il en fut, un homme… La règle incontournable de la domination est de rendre muet, de transformer en objet silencieux. Une sous-catégorie “auteur femme” est créée, des jugements sont définis. “Les femmes sont poétiques mais ne peuvent être poétesses, leurs mondes sont étroits, sentimentaux, ornés tel des broderies, elles ne sont pas enclines à l’abstraction, à la philosophie” etc… Le fait qu’une femme dise “je”, qu’elle veuille exister dans sa propre histoire, réveille tous les dieux de la colère. Particulièrement dans notre géographie…

Dans l’action d’écriture, alors qu’on offre une liberté sans limites aux hommes, les femmes sont freinées d’une façon absolue, en mettant en avant les responsabilités familiales et sociales. Lorsqu’on regarde l’histoire de la littérature, nous voyons que le monde des lettres se comporte aussi cruellement. Par exemple, les oeuvres des écrivaines brillantes sont considérées comme des “biographies” et méprisées, ou ignorées en les estimant comme un coup de chance. Quelle est la situation aujourd’hui ? Avez-vous vécu ce type de problèmes et de barrières ?

Je pense que la discrimination entre femmes et hommes est celle qui est la plus enracinée. C’est la plus permanente des discriminations. Elle date au moins de cinq-dix mille ans… Tout au long des siècles, la femme fut une esclave exploitée d’une façon systématique, elle ne possédait pas la lecture et écriture, sa vie ne passait pas dans les registres. Elle existait autant qu’elle rentrait dans les imaginaires, les notions de l’homme. Les mythes, les contes, la littérature orale, créations des femmes, ont en grande partie disparus. A part Sapho, et quelques rares noms de l’époque de la Renaissance, le fait que les femmes sortent de l’anonymat et signent en dessous de leurs écrit, a, à tout casser, deux siècles… Dans le courant du premier quart du 20e Siècle, les femmes n’étaient pas acceptées à l’université. Le fait qu’une femme du 19e Siècle puisse posséder une connaissance et expérience pour écrire un chef d’oeuvre comme La guerre et la paix était rendu impossible. Les thématiques importantes concernant l’humain étaient laissées au monopole des hommes. La phrase dont je ressens le plus de fierté dans ma vie, fut écrite par Ruth Klüger, pour La ville dont la cape est rouge : “Ce que l’autrice n’a en fait jamais perdu, c’est sa capacité à dépeindre une chute dangereuse, une ruine complète, que jusqu’à présent, en littérature, seuls les hommes pouvaient vivre jusqu’à la fin.”

Aujourd’hui aussi, nous sommes estimées dans une balance qui n’est absolument pas équitable, ignorées, méprisées. Regardez les vies des femmes comme Virginia Woolf, Clarice Lispector, Jean Rhys, Tezer Özlü, dont la valeur n’a pas été reconnue en leurs temps… Si mon prénom n’était pas Aslı, mais Ali, encore mieux Albert, mes livres seraient considérés différemment. Mais, j’assume aussi bien mon nom que mon sort.

Aslı Erdoğan, en tant qu’écrivaine et militante des droits humains mondialement connue, vous avez reçu des prix littéraires dans de nombreux pays, pourtant, dans votre pays, non seulement vous n’avez pas été estimée, mais, à chaque occasion, noircie. Cela n’a pas suffi, vous avez été jugée pour une perpétuité, exilée. Evidemment, tout cela a ouvert des blessures en vous. Pourriez-vous nous en parler ?

J’ai dépassé la cinquantaine et je comprends tout juste que la haine envers la femme, sur nos terres, a orienté mon destin, elle aussi. Par où commencerai-je ?

Le mépris, la méconnaissance, sont transformés avec le temps en exclusion et humiliation, et, finalement, parviennent au lynchage et à l’anéantissement. La violence psychologique et économique, la violence pratiquée sous emballage légal, des campagnes de lynchage… Je fus déclarée d’abord femme immorale, menteuse, névrotique, puis schizophrène, terroriste, traitre à la patrie. Je suis en jugement depuis quatre ans, mes livres sont considérés comme inexistants depuis trente ans. La ville dont la cape est rouge est traduit en quinze langues. Dans la littérature internationale il existe des centaines d’articles sur ce livre. Avec celui-ci, en France, je fus élue dans les cinquante écrivainEs qui passeraient à la postériorité, je fus comparée à Kafka et Artaud. Lorsqu’un écrivain homme est comparé avec Kafka, même les plus sourds l’entendent. Combien d’articles avez-vous lus en Turquie, à propos de La ville dont la cape est rouge ?

Particulièrement, après mes chroniques dans Radikal, et mon licenciement, les portes se sont fermées sur mon visage. Je fus entourée d’un silence mortel. Un livre à mon propos, annoncé avec des hurlements, rempli de dénigrements sur la femme, fut porté à la une des manchettes, je fus jetée devant les masses pour un viol collectif. Je me souviens comment, mises à part les écrivaines femmes, notre intelligencia est devenue gardienne de la masculinité. Dans ces jours, je fus invitée dans une initiative littéraire à Izmir. On m’a dit qu’il n’y avait plus de place dans les hôtels. Je ne pouvais séjourner qu’à Basmane1. Comme je ne connaissais pas Basmane, j’ai du passer outre à cet affront, j’ai passé une nuit mémorable. Dans ce même temps, je fus annoncé en Norvège dans la série MARG, composée de vingt auteurs comme W.G. Sebald, H. Cixous. Nous avons une intelligencia qui ne lit pas ses pairEs contemporainEs, qui se bloque sur une phrase et attrape sa plume, qui aime trop le pouvoir. Et puis, qu’a-t-elle pu écrire cette femme ?

J’ai toujours marché seule, sur mon chemin. Je ne suis jamais entrée dans une communauté, une clique. Je me suis tenue à distance des relations de pouvoir que je trouve féodales. Je n’avais pas de quoi m’adosser, je n’étais même pas sous le patronage d’un homme. Il leur était facile de me manger, mais, je pense, je leur ai pesé sur l’estomac.
“La Convention d’Istanbul, est un arrêt coincé dans leur gorge.”

Vous suivez l’actualité de Turquie de très près. Comment voyez-vous la situation actuelle ? Que pensez-vous de l’attitude de l’Etat à propos de la Convention d’Istanbul, des attaques et oppressions ciblant les organisations de femmes, les militantes ?

Nous sommes dans une époque où la violence d’Etat ne connait aucune limite. La persécution et la tyrannie pratiquées sous étui légal, s’étend, strate par strate, dans la société, et les victimes augmentent. La Convention d’Istanbul est un arrêt coincé dans la gorge d’une mentalité qui déclare que la femme et l’homme ne peuvent être égaux… Ils se font les dents contre les femmes, les femmes, les femmes qui résistent d’une façon organisée… En vérité, derrière ce propos machiste il y a une peur profonde des femmes. La Turquie est le pays qui emprisonne le plus de femmes pour des prétextes politiques. Je trouve la réaction provenant de KADEM2importante. La femme ne doit pas être “loup de la femme”, mais son avenir.
“Ecrire sur la prison est ma dette envers les prisonnierEs”

La période de prison que vous avez vécue fut dans votre vie, un tournant. Vous avez annoncé il y a peu de temps que vous pensiez la transformer en un livre. L’avez-vous réalisé ?

Comme je me bats avec une maladie impitoyable, dans la dernière année, je n’ai pu me focaliser seulement pour rester en vie. Je suis en exil, je suis loin de ma table d’écriture, de ma bibliothèque, mes bras sont comme coupés… Le plus terrible est le fait d’être arrachée à ma langue , qui est ma seule patrie… Ecrire la prison est ma dette envers, à la fois Aslı l’autrice, mais aussi envers Aslı la prisonnière, que j’ai laissée derrière les barreaux, et qui attend encore, silencieusement entre des murs… Et plus que tout, ma dette envers tous les prisonniers et prisonnières… En ai-je la force ? Me reste-t-il des forces pour entrer dans le Bâtiment en pierre, encore une fois, une éternelle fois, je ne sais pas.

Le bâtiment de pierre fut publié récemment, aux éditions Aryen, dans une version en kurde. Comment est venue l’idée de cette traduction vers le kurde ?

Je le souhaitais depuis des années. Différents traducteurs/trices ont tenté sur différents livres, mais cela ne s’est pas fait. Une tempête a projeté tout le monde, oppression politique, crise économique, pandémie… J’avais arrêté d’espérer. L’autrice du livre Le bâtiment de pierre a fait connaissance avec la prison, son traducteur, est aussi emprisonné depuis longtemps…

Aslı Erdoğan kurdeVotre traducteur Erd. Agron est aussi un prisonnier poète. Comment avez-vous fait sa connaissance ? Est-ce votre premier livre traduit vers le kurde ?


C’est mon premier livre. Avec Erd. Agron, nous nous sommes pas rencontrés, et tant que les conditions ne changent pas, nous ne pouvons malheureusement pas nous connaitre face-à-face. Mais il est un de ceux et celles qui connaissent le mieux ma langue. Et moi, malheureusement, je n’ai pas pu lire encore ses poèmes. Cette rencontre s’est réalisée grâce à notre éditeur.

Vous avez laissé les revenus de ce livre à la maison d’édition pour être consacrés à la publication d’oeuvres en kurde…

Les interdictions pratiquées sur le kurde, les oppressions qui perdurent encore aujourd’hui, nous rendent tous et toutes responsables envers cette langue. Exister à travers leur langue, dans leurs propres histoires, est le droit des Kurdes, comme il l’est pour tout le monde…

Je pense qu’en Turquie, il existe une très puissante littérature underground, une littérature de prison. En 2007, dans les prisons de type F, nous pouvions faire des ateliers de littérature. Or, aujourd’hui, ils arrachent des mains des prisonnierEs, même leurs livres. Dans la période où j’étais incarcérée, le nombre de livre en possession des prisonnières était limité à dix, maintenant c’est descendu à cinq. Les bibliothèques que les quartiers protègent comme leurs prunelles sont confisquées. Si celles et ceux de l’intérieur continuent encore à écrire, malgré ces conditions, nous qui sommes à l’extérieur, nous devons faire tout notre possible pour que les livres retrouvent des lecteurs et lectrices.

A cette occasion, j’envoie mes salutations à celles et ceux qui sont en prison, mes amies de quartier. Nibel Genç était une amie de quartier. J’ai lu son entretien dans votre journal, ça m’a fait chaud au coeur. Je m’impatiente pour lire son livre. Mes sentiments me disent que c’est un livre extraordinaire.

Le bâtiment de pierre est, avec son expression et technique de trame, un livre très différent. Pourriez-vous en dire plus pour nos lectrices et lecteurs, sur cette oeuvre qui est le fruit d’un travail très pointu ?

Le bâtiment de pierre traite de l’enfermement et de la déstructuration, métaphore des traumatismes dont on ne parvient pas à sortir. Mais, en vérité, il est aussi métaphore de la mémoire, de l’ego3, et quelque part, de l’histoire… Une mémoire qui se remplit des eaux d’inondation, de la boue, une histoire qui ne n’autorise pas à exister dans aucun de ses caractères, y compris pour sa narratrice, son autrice. Un ego qui éclate constamment sous les traumatismes : qui meurt, et qui reste en vie, qui se dénonce, et qui est dénoncé… Un terrifiant éclat de rire, un cri désert… Un ange tombé parmi les humains, et une folie qui porte la même cicatrice que lui…

Dans ce livre, j’ai utilisé une technique de narration que je n’avais jamais tentée auparavant. La narratrice-je est comme une coquille vide par laquelle les voix ruissellent… Les caractères du livre, c’est à dire les voix, sont comme des membres d’un choeur qui, bien que chantant la même mélodie, ne s’entendent pas les uns et les autres. J’ai composé ce livre avec des histoires sans début et fin, cycliques, et même en lambeaux tissés comme une toile, avec des principes d’harmonie et de contrepoints, telle une musique de chambre… Je me suis tenue à l’écart des techniques de narration classiques, des caractères qui, plus la trame des faits, les limites se définissent, s’épaississent. Ce qui force la lectrice et lecteur est, je pense, une torture. Le fait que les thématiques, dont le poids affectif est lourd, comme la trahison, la folie, l’éclatement, soient traités avec une langue poétique… J’attire la lectrice et le lecteur dans un vortex affectif, en vérité dans un vide, et les prive d’une libération qu’une tragédie pourrait offrir, et même d’une catharsis. Je leur rappelle que, dans le bâtiment en pierre, ils-elles paieront un prix pour chaque chose vue, rêvée.

“Les blessures sont silencieuses mais terrifiantes”

Aslı Erdoğan, dans quel état d’âme avez-vous écrit ces textes si graves et littéraires, comment avez-vous fait face à tant de souffrances ?

Dans ma vie aussi il y a une réelle perte, et je pense que les lecteurs/trices ressentent également la douleur de celle-ci. Il y a des vérités dont je n’ai jamais parlé, n’ai pas pu parler…

Dans les années 92-93, à Istanbul, j’ai vécu avec des migrantEs africainEs. Ce n’était pas du à un positionnement politique, ou par curiosité. J’étais juste tombée amoureuse. Je me suis immiscée au milieu d’eux-elles, j’ai appris le bambara. J’ai rencontré alors une violence que je ne pouvais même pas imaginer jusqu’à ce jour. La violence et le racisme pratiquées sur celui-celle qui est tout au fond, et ceux et celles sans papiers. Je comprends maintenant trente ans plus tard, que dans cette année 93, j’ai vécu le plus grand amour de ma vie, et que je l’ai perdu. Vous pouvez voir ce livre, comme une lamentation chantée trop tardivement pour une personne, perdue depuis 22 ans. En écrivant ce livre, j’ai trouvé, non pas cette personne, mais son absence, et je m’étonne que mes blessures soient, même maintenant, si profondes et silencieuses. Je voudrais terminer avec un extrait du livre : “Les blessures sont souvent silencieuses, mais lorsqu’elles parlent, leur voix est terrifiante”…

Voir en ligne : http://www.kedistan.net/2020/09/26/...


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