Quelques réflexions sur l’engagement et le non-engagement

L’engagement pour l’émancipation sociale et l’écologie, indispensable pour faire bouger positivement les lignes

lundi 4 octobre 2021, par Camille Pierrette.

Un atelier d’écriture à Die au cinéma occupé en mai-juin a posé un peu à la question de l’engagement, un sujet complexe et important. Voici en vrac quelques débuts de réflexions que j’en ai tirées.

On pourrait définir l’engagement comme des actions personnelles qui sortent du pur intérêt égoïste et qui se mettent au service altruiste de questions collectives et du bien commun.
Il peut exister toute sorte d’engagements personnels : pour LREM, pour l’extrême droite, pour le techno-capitalisme, pour l’anarchie ou l’écologie radicale, contre la 5G ou pour les intelligences artificielles. L’engagement devient concept fourre tout, même des entreprises « s’engagent » pour le climat, des financiers s’engagent pour une finance « verte »...
Il existe donc fatalement des engagements opposés, ce qui est source de débats et de conflits.
Qui a raison, où est la voie la plus juste ou la plus démocratique, comment cohabiter et faire des compromis, qui décide, au nom de quoi, etc. ?
Les voies pour s’engager dans une cause ne manquent pas, elles sont mêmes infinies. Il faut donc faire des choix entre nos possibilités, nos envies, ce qui nous semble le plus urgent ou le plus pertinent, etc.
C’est pas la même chose de s’engager pour que le club de foot local ait un local que de s’engager pour faire avancer la révolution anticapitaliste...

Ici je m’intéresse surtout aux engagements pour la justice sociale, pour l’écologie et les droits humains, pour l’émancipation populaire et politique, pour des sociétés vivables pour toutes et tous. Des engagements qui sont donc libérés du contrôle intéressé par des lobbies ou institutions (mairie, département, ministère...).

Quelques réflexions sur l’engagement et le non-engagement
S’engager ou pas ? Pour faire quoi ?

Souvent, on s’engage d’abord sur ce qui nous touche, sur des sujets forts localement, des questions qui résonnent en nous pour une raison ou une autre.

A notre époque, on constate une perte de l’engagement sur la durée. Les personnes papillonnent, peuvent être là pour une action ponctuelle, mais ne veulent pas s’engager sur des taches récurrentes avec un suivi régulier et des responsabilités.
On pourrait expliquer ça par :

  • Un goût pour une liberté très individuelle, libérale, encouragée par cette société et ses organes d’éducation et d’information. On confond la liberté avec l’absence d’attaches et de responsabilités
  • Le rejet du côté parfois « sacrificiel » du militantisme, ou simplement la peur de cette possibilité
  • Une précarité et une instabilité plus grande, due aux difficultés de l’emploi et du logement

Plus généralement, le non-engagement pourrait s’expliquer par :

  • La dépossession des communs, de la vie politique et des espaces où on vit, par l’Etat et le capitalisme. Difficile de s’engager pour quelque chose sur lequel on n’a pas de prise directe
  • La peur (du qu’en dira-t-on, du licenciement, de la répression...)
  • L’égoïsme et le chacun pour soi
  • Celleux qui ont des compétences ou des diplômes valorisables sur le Marché vont plutôt s’investir dans un emploi ou l’auto-entrepenariat plutôt qu’une activité bénévole engagée. Chacun.e devient une petite entreprise.
  • L’habitude enseignée et déresponsabilisante de laisser faire dirigeants et experts
  • L’accaparement des énergies par le travail et la survie quotidienne
  • L’éclatement des classes sociales en îlots individualistes de plus en plus petits, en clones qui croient exister par la consommation "personnalisée", et incapables de lutter de concert pour des objectifs partagés
  • La préférence pour supporter un maximum les problèmes tant que c’est possible
  • La valorisation des loisirs, des vacances, de l’insouciance et la dévalorisation de l’engagement (surtout de l’engagement contestataire, l’engagement consensuel est au contraire valorisé, comme l’aide humanitaire ou sociale non critique, ou encore les auxilaires "citoyens" de police)
  • Le découragement face à notre impuissance dans le cours de la société. Le constat que toutes les luttes d’envergure échouent depuis des années sur le mur de la répression et de l’indifférence des gouvernements (49-3, passage en force, mépris, mensonges, manipulations...) n’encouragent pas à s’engager collectivement. Alors on s’occupe de soi, ou de micro-luttes sectorielles.
  • La disparition des dispositifs d’éducation populaire et politique qui forgeaient une culture commune et un goût, une habitude, pour la lutte, notamment en l’intégrant à la vie quotidienne

Dans nos sociétés très séparées et non démocratiques, où règnent la concurrence économique permanente et la compétition, où les inégalités profondes s’étendent, où les classes sociales et aussi les personnes (règne du distanciel numérisé) se croisent de moins en moins, les conflits et les intérêts sont exacerbés, les décisions sont accaparées par des pros, des experts et des capitalistes.

Elections et institutions ne servent qu’à reconduire plus ou moins la même chose.
L’engagement est donc indispensable pour faire bouger positivement les lignes, mais il est très difficile, ne disposant pas de bases légales ou reconnues pour exister et peser. En effet, seuls les élus, les technocrates et les capitalistes ont du pouvoir, les autres ne peuvent que protester, en vain, dans la rue ("ce n’est pas la rue qui gouverne" rappellent les puissants).

Quand peu de personnes s’engagent, les choses deviennent encore plus difficiles et pèsent sur les épaules de quelques unes, qui alors sont débordées, fatiguent. L’engagement devient alors moins attractif. Et ce cercle vicieux tant à réduire l’engagement contestataire, l’action suivie pour des changements radicaux, profonds, utopiques. Les micro-gestes, les happenings ponctuels, les mini-pas, les actions symboliques et la communication remplacent de plus en plus souvent les luttes fortes sur la durée porteuses de changements.
Ces types d’actions « communicationnelles » défavorisent les classes populaires et favorisent les classes ayant eu un certain niveau d’éducation, une aisance et une culture de communication.

- D’autant que les puissants et le capitalisme ont fait en sorte, mécaniquement ou volontairement, de réduire certaines bases utiles à l’engagement contestataire : droit de grève et syndicats affaiblis, précarisation générale, statut des chômeurs ou des fonctionnaires affaibli, destruction des contrats aidés aux associations, moindre soutien aux associations (surtout les plus remuantes), pressions immobilières du marché et expulsions des squats qui nuisent aux envies de lieux autonomes partout...

L’engagement pour le bien commun, l’engagement politique et social, n’étant pas prévu et intégré dans l’organisation de la vie quotidienne, des engagements pour des intérêts privés prennent une grosse place, ils sont souvent le fait soit de gros groupes d’intérêts, de lobbys qui ont les moyens de payer des locaux, des salariés et des campagnes de com (ce qui favorise les riches et le capitalisme).
Les engagements plus "altruistes" sont le fait de personnes vraiment motivées prêtes à passer du temps et de l’énergie bénévolement (les ONG avec salariés étant souvent "tenues" par les subventions étatiques et dons de multinationales). Cette asymétrie fondamentale en faveur des possédants et puissants du système en place favorise le statu quo.
Comme la précarité s’étend, le bénévolat devient plus difficile, et ce sont souvent des retraités qui s’engagent.

J’observe aussi que l’engagement, au delà de traditions culturelles ou familiales, n’est pas du à des questions de classes sociales, d’âge, de genre, d’origine. Certain.e.s réagissent ou pas face aux mêmes faits. Le fait de s’engager ou pas est donc largement du à la part de liberté irréductible qu’on porte en nous.

Même quand, rationnellement, lucidement, on constate qu’il n’y a pas d’espoirs de changements profonds, certains s’engagent quand même, pour rester debout et vivant, pour mieux supporter cette société en luttant, d’autant que de petites avancées permettent de tenir.

Pour contrebalancer l’impression que l’engagement pour l’émancipation sociale et pour des sociétés vivables est faible, écrasé, on peut se rappeler que les révoltes et changements positifs et conséquents sont quasi-toujours initiés par des minorités.
Encore faut-il bien sûr que ces minorités existent et agissent avec pertinence, ...et qu’elles recoivent des formes de soutiens consistants des "non-engagés".

Comment favoriser l’engagement ?

Quelques idées :

  • créer des lieux autogérés de rencontre et d’organisation, d’éducation populaire et politique
  • Retrouver la maîtrise de communs, reprendre la main sur la vie locale (prise de mairie, assemblées de lutte...), s’occuper collectivement d’espaces et de lieux
  • chercher à rencontrer et écouter des personnes d’autres classes sociales
  • réoccuper les rues et les espaces populaires par diverses activités au lieu de rester sur internet et entre-soi
  • gagner des luttes, être plus offensif (on est plus attiré par les « gagnants »)
  • développer la contre-information, parler frontalement des problèmes pour contrecarrer la propagande officielle du « tout va bien on s’en occupe »
  • se répartir les taches pour ne pas s’épuiser
  • favoriser les activités d’autonomie matérielle et de solidarité collective pour être un peu moins sous le coup de la précarité et de l’isolement, et du même coup s’entraîner à agir collectivement

Mais pour favoriser l’engagement il faut des personnes engagées, on en revient au problème « de la poule et de l’oeuf »...

P.-S.

- Article initialement publié dans la version papier N°18 de Ricochets, en juin 2021 - Publié ici avec quelques mises à jour.


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