Que faire ? disait Lénine...

Pour la construction d’un discours révolutionnaire saisissable

dimanche 24 avril 2022, par Heska.

Inialement ce texte était un simple commentaire. Au vu de sa longueur j’ai préféré en faire un nouvel article

Tout d’abord, je veux prévenir le reproche d’avoir une vision européo-centrée. Ce n’est évidemment pas un choix idéologique inconscient mais une simple question de connaissances. Je connais bien l’histoire de l’Europe et du bassin méditerranéen, et notamment son histoire sociale et je ne sais pas grand-chose des autres continents. C’est donc en raison d’une ignorance bien comprise que je concentre essentiellement mon propos sur le continent européen.

Pour que la majorité opprimée, ou une forte fraction de celle-ci, puisse constituer un mouvement social susceptible de perturber ou de transformer l’ordre social établi, il lui faut disposer d’un corpus de croyances fortes et partagées. Par exemple, les millénaristes du moyen-âge avaient pour ambition de réaliser sur terre le royaume de dieu, sans attendre de mourir pour bénéficier enfin des avantages de la Jérusalem céleste. Le socialisme du XIXe siècle répondait à la même logique de vivre dès aujourd’hui l’utopie du partage intégral des biens, des richesses et de la prise de décision. Une vision que l’anarchisme espagnol du début du XXe su raviver.

Que faire ? disait Lénine...
Pour la construction d’un discours révolutionnaire saisissable

Mais une révolte populaire ne surgit pas seulement de la pression des exploiteurs (sinon ce serait la révolution tous les jours) : elle est toujours liée à une profonde mutation des structures de production. Ainsi, avant le début du XXe, l’Espagne et la Russie sont les deux pays européens les plus féodaux où survivent tant bien que mal le « peon » et le « moujik ». C’est au moment où l’industrialisation commence dans ces pays accroissant la désocialisation et la pression foncière que surgissent la CNT et les socialistes révolutionnaires. La conjonction entre la crainte de l’avenir et une utopie révolutionnaire va conduire à la révolution espagnole et au renversement du régime tsariste. A partir du XIIe siècle, en raison du développement des villes et de leur capacité à siphonner les campagnes par des mécanismes que je ne décrirai pas ici mais qui sont parfaitement explicables, les banalités voient leur prix augmenter tandis que les communs sont privatisés. La détérioration des conditions de vie paysanne, l’exode contraint vers les villes, l’appétit croissant de l’aristocratie qui passe doucement du foncier au commercial, vont conduire à des explosions sociales jusqu’au XVIe, époque où la mutation économique est achevée.

Plus récemment, la révolte des mineurs anglais est évidemment liée à la perte de puissance de la sidérurgie, grosse consommatrice de charbon, face à des places plus rentables et à l’introduction du néo-libéralisme comme nouvelle doctrine politique, ces deux raisons étant intimement liées.

Les mouvements sociaux sont aussi vieux que la forme la plus élémentaire de l’Etat. Une lecture en creux de textes sumériens permet de faire l’hypothèse que la corruption des prêtres, accroissant le coût de la vie en société, le temple étant au centre de la vie de la cité, conduisit à de grands troubles il y a environ 4000 ans. Les autorités durent alors mener une politique agressive vis-à-vis des temples qui furent recadrés fermement. La chose s’arrêta là, peut-être parce que la population ne désirait concrètement rien d’autre que d’être moins pressurisée financièrement et qu’en l’absence de mutation de la production, il ne pouvait être question de renverser l’ordre établi.

L’équation, non inéluctable cependant, est donc : oppression + mutation de la production = mouvement social à visée transformatrice (et parfois révolution en présence d’un discours structuré objet d’adhésion massive).

Il existe aussi des conditions objectives qui vont conduire, en-deça et au-delà des mouvements sociaux qui les accompagnent, à un délitement total de la structure socio-politique. La plus fondamentale d’entre elles, et celle qui était jusqu’il y a peu la plus ignorée, c’est le changement climatique négatif (car il en est des positifs comme l’optimum climatique romain de -200 à +200 et l’optimum climatique médiéval) qui perturbe le cycle des productions agricoles. L’ensemble économique de la Méditerranée orientale du XIIe siècle avant notre ère et l’empire romain ont en font les frais. Une autre raison possible est la disparition d’une ressource, par exemple par la sur-exploitation, comme le bois sur l’île de Pâques.

Et aujourd’hui donc ?

Et bien aujourd’hui nous cochons toutes les cases... ou presque.
Crise climatique, crise de mutation de la production, crise des ressources, crise monétaire, économique et financière, crise alimentaire...


Que nous manque-t-il donc ?
La vision partagée d’un autre avenir et la capacité de mourir pour celle-ci. Donc une vision transcendante à soi-même.

On voit pourtant encore beaucoup de gens prêts à mourir pour un état (et parfois pour l’argent), même si ce n’est pas le « leur ». Ainsi en va-t-il des volontaires et mercenaires étrangers en Ukraine ou des anarchistes (pas toustes) qui ont rejoint les unités de défense territoriale. Tous confondant révolution espagnole, avec une perspective sociale, et guerre inter-étatique, dont le vainqueur de toutes façons sera un état ou un autre. Donc mourir pour des idées de mort violente (au contraire de la chanson de Brassens) est encore possible. Le problème, c’est l’idée...

Après l’échec de la prise du Palais d’Hiver en 1905, menée je le rappelle par un prêtre orthodoxe, le père Gapone, les révolutionnaires battirent la campagne pendant des années pour instiller dans la population les idées socialistes. Des dizaines furent tués, lynchés, par les paysans auxquels ils s’adressaient, car ceux-ci craignaient, notamment suite aux manipulations des plus gros propriétaires d’entre eux, que la socialisation les conduise à perdre le peu qu’ils avaient. Ces missionnaires ont payé un prix fort mais, comme les CNTistes espagnols des années 20 menacés ou assassinés par les sbires des latifundaires, ils ont réussi à créer l’imaginaire nécessaire aux révolutions de 1917 ou 1936.

L’idée révolutionnaire doit être claire, et le confusionnisme ambiant n’est pas notre allié. L’idée révolutionnaire ne peut être totalement déconnectée du réel et du discours dominant. Ainsi les millénaristes s’inscrivaient dans la tradition religieuse pour la battre en brèche ; le royaume de dieu et l’égalité de toustes immédiatement, de leur vivant et pas la Jérusalem céleste après la mort.

Il faut donc nous appuyer notre discours et nos actes militants sur trois éléments essentiels et simples à saisir : la protection de notre environnement, et donc de nos vies, contre toute dégradation, l’inéluctable renchérissement de ressources plus rares et plus difficiles à extraire qui pose en creux la question de leur affectation et le caractère direct d’une vraie démocratie résonnant avec la nécessaire relocalisation des activités économiques.
Ils nous faut reconnaître que malgré l’urgence, nous en sommes aux temps missionnaires. Nous avons été, pris que nous étions dans les filets du modernisme et de l’image d’Epinal des Trentes Glorieuses, collectivement mauvais ces 30 dernières années. A notre décharge les changements se font de plus en plus rapidement et leurs conséquences à peine intégrées aussitôt bousculées.

Ces idées doivent s’exprimer sur des terrains de luttes adaptés. Les ZAD militantes sont de formidables lieux de partage, d’échanges, de transmissions de connaissance, de constitution de réseaux... mais la propagande doit se faire autour d’enjeux moins spectaculaires et à des états de lutte embryonnaires pour échapper à la propagande contre-révolutionnaire toute prête de l’état. La cible première doit être tout projet d’aménagement ou d’extraction « local », dans les réunions publiques, en évitant pour le moment la confrontation directe de manière trop isolée.

Par exemple, hic et nunc, les sublimes routes du Vercors sont un très bon terrain pour porter la double nécessité de la préservation de l’environnement et celle de l’allocation des ressources couplées à sa prise en charge authentiquement démocratique.

Il faut une attitude modeste car à vouloir intégrer dans le même discours toutes les problématiques nous finissons par nous enfermer dans une pensée nécessairement technocratique, froide et peu enthousiasmante.
Il nous faut être déterminés car nous n’avons au fond rien à perdre... sauf une vie de merde.


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