Quand on parle du loup

les loups dans le vercors

dimanche 5 janvier 2020, par route67.

le point sur les loups dans le vercors, article issu du journal royannais « l’Effeuillé » numéro deux

Cet article a été publié dans le numéro deux du journal "l’Effeuillé", journal papier local indépendant, qui est diffusé depuis un an sur le territoire du Royans. A Crest, vous pouvez trouver "L’Effeuillé" au bar associatif "l’Hydre" au prix de 1,50 euros. Pour en savoir plus contactez-nous : effeuille chez laposte.net.

Lors du dernier printemps, de nombreuses attaques de brebis dans le Royans nous ont rappelé que des loups vivaient là, tout près de nous. Pour en savoir plus sur nos discrets voisins, nous avons interrogé Gilles Brun, agent de l’Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage spécialiste de la meute « Vercors ouest » (1).
Et pour prendre un peu de recul, cet article sera nourri des réflexions de Baptiste Morizot (philosophe-pisteur qui vient de publier « Les diplomates. Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant  ») et de Jean-Marc Landry (biologiste qui étudie les interactions loups-troupeaux depuis des années).

Loup, y-es-tu ?

Comme nous, le loup est une espèce qui cherche à coloniser de nouveaux territoires. Or les territoires qui lui sont favorables ont tendance à augmenter en France, puisque depuis un siècle la forêt progresse, et que les zones rurales sont globalement de moins en moins peuplées et cultivées. Les descendants des premiers loups arrivés en 1992 dans le Mercantour depuis l’Italie ont d’abord colonisé les Alpes. Puis le reste du pays progressivement jusqu’aux Pyrénées, au Massif central et aux Vosges, même si la reproduction n’est observée que dans les Alpes et en Provence. On estime leur population en France aujourd’hui à 530 individus (2).
Arrivés dans le Vercors en 1996, ils s’y organisent aujourd’hui en 3 meutes attestées : la meute « Vercors-nord » du coté de Villard-de-Lans, la meute « Hauts-plateaux », et la meute « Vercors-ouest ». Une quatrième meute, en cours de confirmation, serait présente sur le massif de la Raille (Gigors, Combovin). Elles ont donc des territoires immenses, mais comptent rarement plus de 6 individus en hiver lorsque les jeunes sont partis, et parfois seulement deux. Les jeunes issus de ces meutes partent à leur tour en recherche de nouveaux territoires, par exemple vers les vastes espaces peu peuplés du sud de la Drôme, où la présence de loups est elle aussi en cours d’étude et de confirmation.

La meute ouest sort du bois

Si vous voyez un loup dans le Royans, il fait donc partie des 4 ou 5 de la meute « Vercors ouest », dont le territoire va de Vassieux et Saint-Agnan jusque chez nous à l’ouest, et vers Léoncel au sud. Au printemps 2019, cette meute a fait parler d’elle avec pas moins de 16 constats d’attaques dans le Royans ! Des moutons principalement, mais aussi deux très jeunes veaux, et ce parfois tout près des habitations (quartier du Sert à St-Jean, St-Laurent, St-Martin le Colonel…). Le préfet a alors autorisé un tir : les louvetiers ainsi missionné ont blessé mortellement un loup à St-Martin le Colonel, et aperçu 4 individus un soir près d’un troupeau. Malgré cela les attaques n’ont pas nettement cessé, ce qui interroge sur l’efficacité de tels « tirs de défense ».
Pourquoi ces attaques au printemps ? Les hypothèses sont aussi nombreuses, que le comportement des loups est complexe : troupeaux moins protégés qu’ailleurs car proches des habitations ? Raréfaction des proies sauvages à ce moment-là, ou proies plus difficiles à chasser car la meute est réduite ? Jeunes loups inexpérimentés qui se sont rabattus sur des proies faciles ?
Les spécialistes considèrent aujourd’hui qu’il n’y a pas de comportement « du loup » en général mais plutôt des cultures de chasse qui diffèrent d’une meute à l’autre, dépendant autant de la composition et de l’histoire de cette meute, que des proies disponibles. Les loups apprennent en permanence de leurs expériences de chasse, et transmettent ce savoir aux jeunes générations. Dès lors, tuer un individu ne semble pas la solution la plus efficace pour limiter les attaques. En effet un loup mort ne transmettra pas son d’expérience à ceux restants, qui n’associeront pas forcément cette mort à l’attaque de troupeaux. Si le loup tué est un louveteau ou un jeune, cela ne changera rien à la culture de chasse de sa meute. Pire, si le loup tué fait partie du couple reproducteur de la meute, celle-ci risque fort de se fragmenter, multipliant les jeunes errants dépourvus de tactique collective et plus susceptibles d’attaquer des brebis (3). Déstructurer les meutes c’est également les empêcher de « régner sur un territoire », et donc d’y limiter la prédation venant d’autres meutes ou de chiens divagants (qui sont, rappelons-le, responsables d’un nombre non négligeable d’attaques).

Des territoires à négocier

Mais alors, comment faire pour détourner une meute durablement des troupeaux ? Comment lui faire comprendre (car elle en est capable) que là commence « notre territoire » d’êtres humains ? Cela implique de mobiliser à la fois nos connaissances scientifiques sur les loups et nos capacités humaines d’empathie, pour réussir à se mettre à leur place : penser, sentir, regarder comme eux. Ce que le philosophe Baptiste Morizot appelle « faire de la diplomatie » avec le loup. Puisque nous sommes deux espèces à la fois sociales, apprenantes et territoriales, habitant le même espace, et en conflit d’usage sur une même ressource de nourriture.
Morizot évoque plusieurs pistes de dispositifs qui permettraient d’effaroucher plus efficacement un loup, en lui faisant vraiment associer un mauvais souvenir au troupeau lui-même (pas juste à un endroit et un moment précis comme pour les tirs de défense) : lumière violente et sons stressants aléatoires déclenchés lors de l’attaque (le loup s’habitue apparemment très vite à la radio qu’allument certains bergers), colliers à phéromones portés par les brebis, capture lors de l’attaque puis relâchement avec un collier GPS... Ou encore lui signifier une limite territoriale par des « fausses crottes », ou des cris simulant la présence d’une meute dominante. Autant de mesures qui ne sont encore que peu testées en France, mais mériteraient de l’être ?
Sur le Vercors, la tendance est plutôt de changer de chiens de protection : remplacer les patous pas (ou plus) très dissuasifs, par des bergers d’Anatolie. Ces grands chiens venus de Turquie sont capables de sortir du troupeau et de suivre un loup, jusqu’à le mettre à mort s’ils le peuvent ; cela a été le cas par exemple en septembre 2018 sur les Hauts plateaux. Efficace ? Sans doute, même si utiliser ces chiens comporte les mêmes risques que pour les patous, puisque ce même été 2018 un randonneur avait été gravement blessé par un berger d’Anatolie sur un autre secteur des Hauts plateaux… Mais sortons de la rubrique faits-divers, pour rappeler que le nombre de constats d’attaque est globalement stable sur le Vercors depuis quelques années, et que là comme ailleurs la combinaison chiens de protection + parquage nocturne semble fonctionner.

Revenons à nos moutons

Si le loup est tant décrié par les éleveurs, c’est sans doute qu’il cristallise les doutes et difficultés d’une filière ovine fragile, et déjà en crise avant son retour. En 1985, l’affaire du « Rainbow Warrior » ouvre le marché français à la viande néo-zélandaise (4), et fait s’écrouler les prix de l’agneau. Le loup débarque juste après en 1992, obligeant les éleveurs qui se remettent à peine du choc économique, à changer leurs manières de travailler. Ils doivent ré-apprendre à « faire avec » le prédateur, eux dont le travail est déjà difficile et peu rémunérateur.
Malgré tout, il ne faut pas assimiler l’ensemble de la profession à ceux qu’on a entendu au printemps dans les media réclamer que tous les bergers soient armés. Comme le dit Jean-Marc Landry, biologiste menant des recherches sur les interactions loups/troupeaux depuis de nombreuses années : « Quand je discute avec les éleveurs sur le terrain, je suis toujours surpris par leur ouverture d’esprit à la recherche de solutions. Beaucoup pensent que l’on ne viendra plus en arrière et qu’il faudra bien cohabiter avec les loups. »(5)
Et si on se mettait à chercher en quoi le loup pourrait aussi, aussi étrange que cela puisse sembler, avoir apporté quelque chose à la filière ovine ? Jean-Marc Landry : « Paradoxalement, on n’a jamais autant parlé du métier de berger. Avant, c’était le moins que rien. Depuis que le loup est là, les gens semblent redécouvrir cette profession. On parle plus de leurs conditions de vie pas toujours faciles, des relations parfois conflictuelles avec leur patron, le manque de confort et d’équipement des cabanes, des salaires souvent peu élevés, etc. ». On pourrait aussi évoquer comment certains jeunes ont découvert le beau métier de berger.e, suite à leur engagement (parfois bénévole) comme aide-berger.e pour aider à protéger les troupeaux ; autant de vocations qui ont apporté du sang neuf, « grâce au loup »…
Le loup a même parfois un pouvoir encore plus grand, celui de nous faire changer de manière de percevoir le monde. Le berger et éleveur Thierry Geffray raconte : « Il y a la nature qui vous propose des choses, comme le loup. Le loup, moi j’ai été un des leaders pour dire : « il ne faut pas que le loup arrive, c’est l’empêcheur de tourner en rond, de nous, chefs d’exploitation. »[...] Dans ce rapport distancié que vous avez avec un petite montagne, avec une vallée, tout d’un coup, le loup à travers ses attaques (nous, 18 en un an) vous regardez plus du tout la vallée, le groupe d’arbres, la forêt, de la même façon. Tout d’un coup, vous êtes dans la peau du mouton pour savoir par où le loup va arriver, quelle est sa stratégie, son intelligence. Au fond, il y a un être aussi intelligent et très malin qui peuple les mêmes espaces que vous, et qui vous initie à un rapport sensible à la forêt, à la pente, à tous les endroits, que vous n’aviez pas avant.[...]C’est assez génial. C’est complètement inattendu.[...]C’est l’empêcheur de tourner en rond, n’empêche que, il repeuple, il recolonise, il défend un petit peu ses droits, malgré tous les moyens qu’on a pour l’éliminer. » (6)

Le sauvage, parmi nous

Impossible à éradiquer, moralement et techniquement. Impossible à domestiquer. Impossible à maintenir dans des sanctuaires comme les parcs nationaux, car il voudra toujours aller voir ailleurs : ainsi est le loup, qui habite de nouveau tout près de nous, dans les friches et interstices de notre territoire, mais en poursuivant ses propres intérêts. Pour le philosophe Baptiste Morizot, « le sauvage » serait cette manière bien particulière qu’ont certains êtres dont les loups, de vivre « par soi-même parmi nous ». Une définition qui a l’avantage de sortir des deux stéréotypes du « sauvage sanguinaire » et du « sauvage sacralisé », deux fantasmes encore présents dans l’imaginaire de certains opposants et défenseurs du loup.
Pour lui, l’enjeu d’apprendre à cohabiter avec cet animal est primordial : « D’abord parce que […] si nous parvenons à cohabiter avec le plus stigmatisé, […] le plus difficile à gérer, le plus nettement rival dans la pyramide trophique, alors nous pourrons cohabiter avec les autres. Ensuite, parce qu’il est l’archétype du nuisible, et questionne ce faisant notre construction du vivant comme ce qui doit nous servir, ou disparaître. »
Faire avec ce que nous propose le vivant, plutôt que chercher à le contrôler : saurons-nous répondre au défi que nous lance le loup ?

Lucas

NOTES :

(1) merci à lui pour les données sur les meutes et constats d’attaque sur le Vercors. Précisons que les différentes opinions développées dans l’article proviennent de l’auteur et de l’ouvrage de Baptiste Morizot.
(2) d’après le bilan génétique sur 10 ans publié par l’ONCFS en avril 2019, 90 % sont apparentés génétiquement aux premiers « colons » italiens, les autres issus d’une hybridation avec des chiens.
(3) d’après le projet de recherche CANOVIS sur les interactions loups-troupeaux-chiens de protection dirigé par Jean-Marc Landry, 2014.
(4) ce bateau de Greenpeace a été dynamité par les services secrets français dans un port néo-zélandais ; l’ouverture du marché français au mouton néo-zélandais sera une sorte de compensation diplomatique de la france envers la nouvelle-zélande.
(5) grand entretien donné à la revue Sesame de l’INRA et disponible en ligne, février 2018.
(6) Thierry Geffray, berger et exploitant ovin, cité par Morizot dans « Les diplomates ».


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