Ne soyons plus des hommes.

lundi 7 novembre 2022, par fifi.

Le patriarcat*1 fait des dégâts. Le cercle familial, les sphères sociales, le milieu du travail, les relations amicales, intimes et amoureuses en subissent universellement l’action. Le patriarcat touche et détruit indistinctement tout ce qui ne répond pas à sa définition simpliste et étriquée en la combinaison de l’autorité naturelle et du devoir de protection par la puissance de son être essentiel : l’homme qui bande, et qui bande dur.

Dès lors, et par extension, tout être ne répondant pas à cette stricte définition se voit tomber sous le joug de celui-ci : femmes, enfants, trans de tous genres, personnes souffrant d’handicaps variés, etc (nous ne prendrons pas le temps ici de développer ce que le système patriarcal fait subir au reste du monde vivant non-humain, mais il y a de quoi faire). Il existe des tonnes et des tonnes et des giga-octets de littérature et d’analyses sur le sujet, mais je vais aborder ici et maintenant une catégorie de personnes peu décrite dans la littérature analytique comme subissant aussi le patriarcat : Tadadammm…. : les hommes eux-mêmes.

S’il est tout à fait indéniable et vrai que nous jouissons d’une place particulièrement privilégiée dans le système patriarcal, nous tous en sommes aussi des victimes. A un niveau tout à fait différent bien-sûr : afin de répondre à l’injonction de nos pairs (et pères) eux-mêmes, afin d’obtenir la reconnaissance de ceux-ci, ou tout du moins à ne pas nous faire écraser par eux, nous cherchons à et nous devons nous inscrire pleinement dans la norme universelle du moule indéformable du modèle unique : être un homme, un homme qui porte ses couilles. Et pour cela, très tôt dans notre vie, il nous a fallu abandonner toute une partie de ce qui faisait de nous des êtres humains : sensibilité, sentiments, émotions, libre arbitre et autres réjouissances romantiques*2.

Afin de nous montrer plus oppressants que l’oppresseur, plus fort que le faible, plus rapide et plus productif que le lent et/ou rêveur, plus musclé et plus intimidant que le frêle et sensible, nous avons du devenir des hommes, des hommes tels que nos pères souvent et nos pairs invariablement nous ont limités à comprendre comme tels : des individus bipèdes et grands certes, pourvus de pouces préhenseurs, puissants et rudes pour sûr, équipés de téra-octets cérébraux multi-compétents évidemment, mais pas, mais alors surtout pas dotés de la capacité de verser larme à la vue abasourdissante d’une rivière déchirée par des buldoz, de tritons éventrés par la tonne virgule 5 d’une banale voiture électricolo ou devant des momies de bourdons ayant eu le culot de batifoler dans les fleurs piégées de nos prairies néonicotinoïdées. Il est même banal de constater que nous sommes souvent très fiers des capacités de massacre que nous sommes aptes à mettre en œuvre, capacités évidemment toutes droit sorties de notre devoir civilisationnel de dominer le monde et désormais même le ciel s’il vous plaît.

Mais je vous le dis : même si cela est difficile à croire, nous ne sommes pas que des machines. Dès lors, toute considération visant à s’émanciper de l’influence patriarcale systémique est bonne à prendre : les pensées féministes ont donc toute leur place dans ce que qu’il serait souhaitable, pour nous les hommes, d’utiliser comme brique dans les châteaux forts Lego de nos constructions mentales en tant qu’individus. Whaouuu ! Mais… mais… mais alors…. bienvenue aux féminismes ! Bienvenue à la reconnaissance de tes traumas, aussi.

Malheureusement, nombre d’entre nous, les hommes, imaginons le(s) féminisme(s) comme étant l’affaire des femmes, ou alors un sujet à propos duquel nous ne pourrions, voire ne devrions pas nous poser en sujets concernés et peut-être en vecteurs.

S’il semble évident pour la majorité d’entre nous (chapeau le daron, bon boulot) que les sentiments c’est pour les fragiles, il apparaît presque universel pour nous les hommes de faire exister nos émotions sous la forme exclusive de la colère : parfois cinglante, souvent tempétueuse, toujours par surprise, elle révèle cependant une chose : nous sommes donc bien capables d’émotions. Ouf ! Mais sommes nous satisfait d’être tant binaires ? OFF = tout baigne. ON = je vais tout défoncer si tu continues à me prendre la tête.

Et bien non ! Vous autres ne me ferez plus croire qu’être un homme, c’est ce montrer indestructible H24 et de ne commencer à pleurer qu’une fois qu’on a tout pété, à commencer par ses phalanges.

Nous ne sommes pas qu’un assemblage de tissus musculaires plus ou moins fourni piloté par la raison des Lumières. Je répète : nous ne sommes pas chargés de ressembler à Hulk, ni quand il est blanc ni quand il est vert (de rage hein, pas de s’être convertit au veganisme). Je répète encore : nous n’avons pas comme seule destinée de bander nos muscles puis nos queues et si possible, de disserter sur le Bosón de Higgs tout en descendant deux pintes d’ambrée sans ciller des orteils.

Non. Nous sommes plus que cela.

Nous sommes en mesure, messieurs, d’aimer, de nous émouvoir, de toucher du bout du doigt le chaton d’un noisetier et, finalement, de trouver cela pas vraiment doux en fait. Nous pouvons nous laisser aller à rêvasser la vie d’une bergeronnette des prés lorsque la brise, dans un frisson, nous chatouille la nuque juste derrière l’oreille. Nous avons le droit de songer à la mort et d’être tristes, ou de considérer la mélancolie comme un poids d’équilibre dans la balance de nos vies. Nous pouvons aimer sans désirer, nous pouvons nous sentir bien, ailleurs qu’à la place du chef, nous pouvons ressentir le plaisir désintéressé de voir les non-hommes qui nous entourent prendre leur propres décisions et saisir les commandes de leur condition. Nous pouvons nous laisser aller à l’allégresse sans en contrôler le chemin. Finalement, nous pouvons baisser les bras.

Mais à regarder notre commun dans la masculinité, nous préférons visiblement nous vautrer dans la ‘facilité’ de notre culture viriliste.

Alors les gars...
Combien d’entre nous avons détruits nos amours en laissant la colère prendre toute la place dans la ‘résolution’ des conflits de couple ?
Combien d’entre nous avons renié nos amies parce que nos parents ou d’autres adultes se sont permis d’injecter leur venin hétéro-normalisant dans nos jeux innocents d’enfants ?
Combien d’entre nous avons mis en danger nos proches en tentant de rattraper cet abruti qui a eu l’outrecuidance de passer devant nous au péage ?
Combien d’entre nous avons rabaissé puis perdue cette amie, celle-la même qui avait placé en nous sa confiance rare et précieuse, nous complaisant dans les allocutions lourdingues de nos potos même pas forcément alcoolisés.
Combien d’entre nous avons guerroyé contre d’autres hommes parce que nous étions incapables de penser l’amour autrement que de manière possessive, perverse et stratégique ?
Combien d’entre nous avons craché notre dédain à la face des hommes différents ?
Combien d‘entre vos pères vous ont interdit de pleurer à l’issue de votre première relation amoureuse ?
Combien d’entre vos pères vous ont-ils appris qu’aimer, c’était battre et frapper ?
Combien de vos grand-pères ont vu l’armée et son exercice faire d’eux des murs de silence lorsqu’il s’est agit de parler simplement, au repas de famille, de la guerre X ou Y ?
Combien de vos oncles se sont permis de vous comparer vous et vos cousins dans la progression ou l’accomplissement de vos études ?
Combien d’entre nous avons laissé, en nous y complaisant, nos frères être rabaissés à une voix qui ne mue pas pour caractériser, en famille s’il vous plaît, leur ‘incapacité’ à sortir de l’enfance et donc à devenir des hommes ?
Et tiens, en passant…. Vous, les drômois ‘déconstruits’ qui ont inscrit leur fils dans une quelconque école alternative ou Montessori : combien de vos fils moquent déjà leurs pairs sous prétexte qu’ils apparaissent un peu ‘trop gros’ à la rivière ou un peu ‘trop chouchou’ de la classe ? Combien d’entre vos fils se disputent déjà le leadership de celui qui monte le plus vite aux arbres ou de celui qui construit la meilleure cabane, et par conséquent, ridiculisent l’autre garçon qui préfère jouer au marchand de fleurs ? Combien d’entre vos fils ont déjà fait de leur camarade moins fortuné un paria qu’ils ont pu trasher à leur guise ?

Les féminismes sont aussi notre affaire. Que nous ayons perpétré l’oppression psychique ou physique sur d’autres garçons ou hommes que nous… Que nous ayons été des victimes de la ‘masculinité’ des autres, subissant leurs sévices sexuels sur nos corps de jeunes garçons, subissant la violence de leur caractère alpha-dominant ou érudit-intello-alors-que-pas-moi… Que, depuis la seule place qui leur ait été accordée, même nos mères parfois aient été des forces au service de ce cis-tème, ici en nous ordonnant de nous conformer aux desiderata du paternel avant qu’il ne rentre sinon ça va chauffer, là en coiffant nos sœurs dans une douleur capillotractée parce que les filles doivent souffrir pour être de vraies filles pendant qu’il nous ait autorisé de nous passer de douche pendant une semaine entière, parce qu’un ado qui pue c’est ‘‘normal’’...

Le(s) féminisme(s) concerne(nt) tout le monde, car un avenir sans patriarcat (soyons foulles) se construit avec TOUT le monde ET avec les théories et pratiques féministes.

Aujourd’hui, je danse. Je danse et j’aime ça.
Je danse mais leur façon jugeante de me regarder bouger me donne l’impression que je suis sale, que je ne suis pas comme eux. Alors… Je m’entraîne aussi.
Je m’entraîne à boxer leur détestable petite gueule s’ils venaient à approcher leur mépris trop près de mon sourire. Non pas que je me complaise à imaginer bastonner un connard quelconque mais parce que CE connard existera TOUJOURS, et qu’il me faudra donc perpétuellement être en capacité de me défendre face à sa capacité à vouloir me ramener dans son foutu chemin de l’homme viril.
Je m’entraîne à les aimer parce que certains d’entre eux veulent ne plus être des hommes mais leurs pairs, et ce système comparable à une raclure de fond de chiotte, les en empêchent ou s’ils y parviennent, les jettent aux tréfonds de leur considération.
Je m’entraîne à m’aimer moi-même en me faisant ce cadeau dont on m’a privé tout jeune : retrouver la force de mes émotions, leur diversité, leur beauté, leur vérité et leur authenticité. Retrouver l’amour, les amours, donnés et reçus. Revoir mes rêves prendre forme et se tenir aux côtés de mes luttes.

Messieurs : ne soyons plus de simples hommes. Soyons des hommes féministes.

Philippe

P.-S.

*1 Type d’organisation sociale où l’autorité domestique et l’autorité politique sont détenues et exercées par les hommes, dans lequel le Masculin incarne le supérieur et l’universel, occupant une position mythique de « père fondateur » supposé lui octroyer une autorité et des droits naturels sur les personnes censées être dépendantes de lui.

*2 Romantique est à comprendre ici comme la qualification d’un courant de pensée d’abord littéraire puis artistiquement plus global qui a mis en avant l’importance de la prise en compte des choses sensibles, naturelles, émotives et parfois sombres de la vie. Rompant avec la philosophie des Lumières qui arguait pouvoir tout rationaliser, le Romantisme apporte la libération de l’imagination exaltant le mystère et le fantastique, cherchant l’évasion et le ravissement, l’expression du moi à travers la mélancolie, les passions ou la souffrance, la valorisation de l’amour, de la nature, du voyage et de la spiritualité. Il affiche ainsi la volonté de retrouver de la liberté et de s’affranchir des règles contraignantes par un engagement aussi politique.


Forum de l’article

  • Ne soyons plus des hommes. Le 11 novembre à 09:34, par Hulk

    Un tissu de généralités déconstruites reste un tissu de clichés !
    Je suis un homme, et ça ne va pas changer. Mais, en revanche, je peux reconnaître (je le sais depuis longtemps), qu’il y a bien des façons d’être un homme et je peux à tout moment opter pour la façon la moins dévastatrice pour mon environnement (social, familial, naturel...).
    Au final, ce qu’il y a de tuant, avec les clichés déconstruits, c’est qu’ils sont aussi bêtes que les clichés pas déconstruits ! L’idée que favoriser ma sensibilité et mes émotions feront de moi un être moins dominateur, c’est ignorer que la colère est une émotion, que les dictateurs aussi, ont des émotions...
    Il s’agit moins de ne plus être des hommes, que d’être des hommes raisonnablement ouverts et capables d’opter pour le meilleur en eux-mêmes.

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