Le téléphone portable, un outil non neutre dont la fabrication et l’usage entraîne de multiples conséquences fâcheuses...

Vivre sans téléphone portable ? Filmer la police comme seule liberté ? Imaginer une autre société reposant sur des basses technologies ?

lundi 29 mars 2021, par Les Indiens du Futur.

Réléchissons à l’usage des téléphones portables, à leur production et diffusion, au type de société qu’ils entraînent.
Cet outil très récent est devenu incontournable pour la plupart, ce qui n’est pas sans graves conséquences dans divers domaines.
Deux articles creusent à leur manière ce sujet brûlant :

Le téléphone portable, un outil non neutre dont la fabrication et l’usage entraîne de multiples conséquences fâcheuses...
Vivre sans téléphone portable ? Filmer la police comme seule liberté ? Imaginer une autre société reposant sur des basses technologies ?

Vivre sans téléphone portable

- Vivre sans téléphone portable - Discours sur l’idolâtrie des machines qui accélère la destruction du monde
Pour un nombre sans cesse grandissant de personnes, ce titre est provocateur car il contient une contradiction fondamentale : il ne leur est plus possible de vivre sans téléphone portable. Cet instrument technologique est devenu un appendice indissociable au même titre que des fonctionnalités corporelles, une véritable extension du corps, alors que son invention est récente et n’a pas suivi les règles lentes de l’évolution darwinienne, mais celles bien plus immédiates des impératifs capitalistes.
(...)
On ne peut donc plus parler de recyclage mais plutôt de bonne conscience néo-coloniale, puisque de nombreux téléphones comptabilisés comme recyclés terminent dans des décharges surplombées de nuages noirs chargés de produits toxiques aux odeurs nauséabondes de chimie et de plastiques, parcourues par des enfants aux pieds nus, affamés et sans autre avenir qu’un horizon de montagnes de déchets.
(...)
Ce qu’on appelle encore téléphone portable n’est plus vraiment un téléphone mais un instrument aux usages multiples, un couteau suisse électronique. Nous croyons dominer le temps et la matière en ouvrant avec une certaine délectation les cartons qui nous ont été livrés par des chauffeurs de camionnettes soumis à un rythme de travail pressant et stressant, après avoir sélectionné et acheté en quelques mouvements de doigts sur un petit écran rectangulaire les objets de notre choix provenant trop souvent d’entrepôts pléthoriques, démiurgiques, dirigés par des IA, question d’efficacité et de rentabilité. Nous abordons les sujets qui nous préoccupent ou nous intéressent en quelques secondes pour les oublier quelques minutes plus tard et passer à autre chose, les plus jeunes d’entre nous s’identifiant tellement aux informations ainsi accessibles qu’ils sont persuadés qu’il n’existe rien d’autre, que leur rectangle plastifié leur ouvre l’ensemble des connaissances et vérités humaines. La réalité tangible et l’illusion pixellisée interagissent inextricablement, ce qui immanquablement ne peut que générer vérités alternatives, fake news, manipulations et autres miroirs déformants d’un cirque au sein duquel des communautés se constituent, s’agglutinent et adhèrent aux théories les plus farfelues ou aux présentations faussées et infantilisantes des journaux télévisés et autres médias détenus par des milliardaires. L’appauvrissement évolutif induit par ce Pic de la Mirandole électronique n’est presque plus dicible puisqu’il n’apparaît qu’en creux. Quel est l’intérêt d’apprendre, d’écrire correctement, d’exprimer ses idées, ses ressentis, ses émotions avec subtilité et poésie ?
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Nous croyons maîtriser notre vie quotidienne et notre environnement par l’intermédiaire de ce boîtier porté en permanence sur notre corps ou à proximité immédiate, et de fait cette société ne peut être viable qu’après le contrôle quasi-total des écosystèmes planétaires par une humanité persuadée d’être arrivée aux portes de l’Olympe. Nous croyons que cette machine nous confère indépendance et liberté car il nous est possible de correspondre au gré de nos envies et de nos besoins et quel que ce soit l’endroit où nous sommes, avec en prime une exigence d’instantanéité renforçant un ressenti individuel de toute puissance. En réalité le téléphone mobile est une régression infantilisante, pouvoir envoyer à tout moment un appel ou un texto est comparable au tout petit exigeant son biberon ou le sein, le contact étant davantage un impératif de la satisfaction du désir immédiat que l’on réponde à la sollicitation plutôt qu’une proposition d’échange. Cette infantilisation n’est d’ailleurs pas sans conséquences dans les rapports sociaux, qu’ils soient professionnels, personnels mais aussi politiques. Car simultanément nous devenons les serfs de cette machine impérieuse qui nous presse de répondre immédiatement à tout appel comme s’il s’agissait d’une convocation, son caractère tyrannique voire dictatorial s’insinuant ondulatoirement dans le fonctionnement de chaque individu. Les relations sociales et politiques se conjuguent dorénavant toujours davantage avec l’impératif et le péremptoire. En parallèle, nous opérons une translation qui nous fait perdre de vue l’instant présent, le rattachement au corps et à l’endroit où nous sommes pour reporter notre attention à distance vers notre interlocuteur ou avec un regard confisqué par les images qui nous sont transmises. Les personnes physiquement proches s’estompent dans un brouillard alors que le son et lumières de notre écran nous attire irrésistiblement vers un ailleurs chimérique.
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Même s’il est encore réalisable de désactiver le GPS, ce qui est assez rarement effectué par indifférence (« on n’a rien à cacher ») ou parce qu’alors il n’est plus possible d’accéder aux applications nécessitant des cartes de navigation, le positionnement individuel reste effectif grâce aux antennes-relais, aux bornes WIFI gratuites qui permettent de suivre le parcours de chacun dans un centre commercial, aux smarts grids et autres small cells et IoT (internet des objets) dont la généralisation prochaine est rendue inéluctable par le déploiement de la 5G. Une 5G dont nous célébrons la puissance comme une prouesse à même de répondre à des désirs dont nous ne percevons plus la futilité, l’incessante propagande dont nous sommes bombardés ayant eu raison de nos facultés de discernement. Le contenu des conversations est espionné par de nombreux pays à l’aide d’algorithmes contenant notamment des listes de mots clés. Tous les réseaux télécoms sont capables d’intercepter les SMS et MMS et d’en examiner les métadonnées. Le destinataire de chaque appel est identifié, ainsi que la durée de l’appel, la fréquence des communications avec une même personne, l’heure de l’envoi. Chaque individu portant un téléphone est donc susceptible d’être surveillé, suivi, tracé à distance sans même qu’il ne s’en rende compte. La pandémie du covid-19 accentue davantage encore cette pression à l’encontre des libertés individuelles fondamentales par le traçage des « cas » et « cas contacts » dont la définition extrêmement large et imprécise confère à une surveillance globale. Les citoyens acceptent (et les plus conditionnés d’entre eux en font même la demande) une traçabilité, ainsi que c’est déjà la règle pour une pièce de viande, un yoghourt ou toute marchandise périssable. L’accessibilité à certains lieux va être permise sous conditions, les garants de ce système de contrôle n’étant plus seulement les forces dites « de l’ordre » dont les tâches se recentreront plus facilement sur la répression des manifestations et délits d’opinions, notamment les oppositions politiques que l’on cherche à diaboliser et à enfermer dans des formulations binaires. Les nouveaux matons seront restaurateurs, hôteliers, barman, organisateurs de concerts, employés de musées, et rien n’empêche qu’ils soient boulangers, commerçants, conducteurs de bus ou de taxis.
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À n’en pas douter les réfractaires organiseront une société parallèle dont les prémisses existent déjà assez largement, leurs téléphones laissés dans un tiroir, se soustrayant aux drones et aux moyens de surveillance électroniques, une société souterraine rappelant les rencontres clandestines des premiers chrétiens dans les catacombes.
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En tant qu’instruments de pouvoir, les téléphones portables servent d’autres maîtres que leur apparent titulaire. Toutes nos connections, toutes nos recherches et curiosités, tous nos centres d’intérêts, tous nos achats sont enregistrés par les serveurs des opérateurs téléphoniques, par les cookies qui pistent les habitudes de navigation internet, par des entreprises commerciales avides d’informations. Ces centaines de milliards de minuscules renseignements sont voracement collectés et recoupés afin de dresser un profil de chaque utilisateur. L’intérêt de cette récolte pléthorique sans précédent dans l’histoire humaine est basé sur un constat simple : connaître une personne donne la possibilité d’agir sur son attitude. Les informations recueillies au jour le jour sur chaque individu permettent ainsi de modifier leur comportement sans contrainte, sans obligation ni coercition, mais en faisant intervenir différentes formes de suggestions. Des recherches ont été menées sur les biais cognitifs et leurs incidences notamment économiques pour déboucher sur une technique de manipulation concernant aussi bien les foules que les individus, appelée la théorie du nudge (ou paternalisme libéral).
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L’utilisation du téléphone portable est donc loin d’être neutre, l’aspiration des informations personnelles permettant une irruption dans l’intimité, en instaurant un esclavage joyeux, une chaîne de galériens consuméristes. On pourrait objecter qu’il s’agit d’une stratégie « gagnant-gagnant », le propriétaire d’un téléphone portable bénéficiant de nombreux avantages fonctionnels, pendant que les opérateurs télécoms et autres exploitants de bases de données exercent une activité économique classique. C’est sans compter que ces entreprises deviennent des léviathans qui façonnent la société et les humains à leur convenance. En tant que compagnies privées, elles possèdent un droit de censure illimité et souverain, ce qui donne lieu à des situations ubuesques et terrifiantes, où l’on peut avoir accès à des décapitations, des tortures sexuelles et autres scènes ignobles, alors qu’une œuvre d’art célèbre, une manifestation de contestation, des opinions politiques ou médicales sont arbitrairement supprimés sans l’intervention d’aucune instance régulatrice indépendante.
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Certaines dystopies d’hier sont devenues des réalités ordinaires. Lorsque l’on se penche sur les dystopies d’aujourd’hui et aussi sur les préoccupations angoissées de nombreux scientifiques, les réalités de demain sont très souvent désertiques, stériles, mortes. Àcertains égards, notre société est devenue un mélange entre 1984 de George Orwell et Le Meilleur des Mondes d’Aldous Huxley, ces deux œuvres étant même dépassées sur certains points par plusieurs aspects de notre quotidien. L’évolution de la société industrielle et de la méga-machine peuvent laisser penser que les humains ont déjà abdiqué une partie non négligeable de leur règne au profit des machines. Le téléphone de Matrix était fixe. Désormais, il est portable, intégrable dans des robots aux déplacements fluides dotés d’IA (intelligence artificielle) communiquant entre elles de manière indépendante. Pour le moment incapables de décider de se répliquer automatiquement, les machines ont encore besoin des humains, lesquels ont pris la décision de ravager la planète pour élaborer et construire toujours plus de machines.

Le téléphone portable, un outil non neutre dont la fabrication et l’usage entraîne de multiples conséquences fâcheuses...
Vivre sans téléphone portable ? Filmer la police comme seule liberté ? Imaginer une autre société reposant sur des basses technologies ?

Sans smartphone, pas de liberté ?

- Sans smartphone, pas de liberté ? - N’est-il plus possible d’imaginer préserver des libertés publiques sans avoir recours à un « smartphone », à une caméra et à toute l’infrastructure numérique que cette quincaillerie alimente et génère ? N’est-il pas contradictoire et singulièrement imprudent d’attribuer à un instrument symbolique de la start-up nation, un rôle central dans le combat pour la liberté ? Retour critique sur la contestation de la loi Sécurité Globale.
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La manifestation parisienne du 21 novembre3 avait déjà laissé poindre, derrière des mots d’ordre liés à la sauvegarde des libertés fondamentales, la relation que tout un chacun entretient désormais avec son smartphone4 – puisque c’est à celui-ci qu’on doit l’immense majorité des vidéos réalisées en manifestation – et ce qu’il en attend.
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Plus honnête sans doute, quoique pas plus rassurant sur l’état des forces en présence, la pancarte « Vos armes contre nos caméras … plus rien » confirme ce que l’on craignait : sans smartphone, nous ne sommes plus rien. Ce terrible aveu révèle et prend acte d’une forme d’impuissance grandissante (d’un manque d’imagination ?), dans le camp progressiste7 – mais pas seulement, à esquisser un monde plus vivable, ou a minima une résistance, en l’absence de l’appareillage technologique que la société industrielle nous a collé dans les mains. Il trahit donc le sentiment dégradé que nous avons de nous-mêmes et de nos capacités à agir. Ce n’est malheureusement pas la perspective de ne bientôt plus pouvoir se passer de smartphone pour effectuer la moindre démarche administrative (consulter son compte en banque, s’inscrire à l’université, acheter un billet de train, régler ses achats, etc.) qui viendra contrer ce sentiment et cette dépossession qui nous gagnent.
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s’agit-il de récuser la société de surveillance ou d’y occuper la place à laquelle on a droit ? Il ne semble question, au chapitre des libertés publiques, que d’ assurer celle de filmer un pouvoir et ses policiers à qui on reproche dans le même temps de truffer l’espace public d’innombrables dispositifs de surveillance (caméras de vidéosurveillance, reconnaissance faciale, drones, hélicoptères, etc.). Ce souci premier de réciprocité dans la surveillance est-il vraiment de nature à nous mobiliser ? On peut à juste titre contester cette énième tentative de fonder en droit une inégalité de traitement entre policiers et citoyens (assez ancienne au demeurant) mais ça n’a finalement que peu à voir avec un questionnement sur le fond d’une société qui consent à ce que tout le monde filme et surveille tout le monde.
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On est cependant obligé de constater que la défense de notre liberté est devenue progressivement compatible puis indissociable de l’utilisation des gadgets qui nous en éloignent pourtant chaque jour davantage, et pas seulement au contact des forces de l’ordre (mais encore au travail, dans les services publiques, chez soi, etc.).
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Depuis l’apparition des cortèges connectés, c’est un « usage bien établi » : les policiers filment les manifestants, et réciproquement. Cette mise en abyme a-t-elle vraiment pesé favorablement sur l’issue des luttes sociales ? Rien n’est moins sûr.
Elle contribue en tout cas à mettre en doute, avec l’assentiment du mouvement social, l’idée qu’on peut accorder au témoignage humain, sans médiation technologique, un crédit suffisant pour compter vraiment. C’est aussi contre cela que Jacques Ellul, évoquant la parole humiliée, avait tenté de mettre en garde. Le recours à ces appareillages ne nous protège de rien mais nous confisque la parole et fragilise sa légitimité en lui préférant implicitement une preuve par l’image, censément plus délicate à contester.
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Villages du cancer, pollution des nappes phréatiques, raréfaction de l’eau potable et des sols encore cultivables, suicides et exploitation au sud, remplacement des humains par des robots au nord, consommation énergétique effrénée et aliénation partout : l’industrie du numérique a fait ses preuves et ses états de service sont bien documentés. N’est-ce pas pourtant à cette dernière que s’en remettent ceux qui revendiquent le droit de chacun à filmer avec un smartphone, sans autre considération pour ce qui précède ? Devons-nous, au nom du droit, nous accommoder de ces menus détails ? Notre liberté peut-elle se défendre valablement au détriment de celle, parmi d’autres, des adolescents esclavagisés dans les usines Foxconn en Chine ?
(...)
Bien qu’elle n’en ait pas l’exclusivité, cette cécité assumée est emblématique d’une gauche qui semble ne répondre qu’à des stimuli que la sphère universitaire et culturelle prémâche puis lui sert sur un plateau (de télé ou de radio en général). Il ne faut pas s’étonner que, puisant à de telle sources, elle peine à penser la liberté hors de ses thèmes de prédilection : focalisation sur le seul caractère inégalitaire de la répartition des richesses produites, sur les dominations (de genre, de race, etc.) et sur les sales manières de l’Etat policier. Rien d’étonnant non plus à ce qu’elle accepte sans sourciller l’idée de confier à un iPhone le soin de la défendre face à l’Etat.
Il n’est pas question de relativiser ici la nécessité de protester contre les politiques et les pratiques autoritaires de l’Etat quand elles se manifestent – et qu’un arsenal juridique et techno-scientifique soutient toujours plus efficacement au fil du temps – mais plutôt de débusquer ce qui, dans la contestation actuelle, procède parfois des mêmes logiques que celles de l’arsenal tant honni.
(...)
Note : François Jarrige rappelle qu’ il y a évidemment une tension et des luttes depuis longtemps au sein de la « gauche » qui compte des auteurs et mouvements technocritiques dont il ne faudrait pas laisser penser qu’ils n’existent pas. Voir l’entretien qu’il a accordé à Ballast sur le sujet : https://www.cairn.info/revue-ballast-2019-2-page-44.htm. Ce jugement sur la gauche productiviste serait donc à nuancer et affiner en fonction des périodes de l’histoire et des influences multiples qui ont traversées le mouvement ouvrier (Voir aussi Serge Audier, La société écologique et ses ennemis, pour une histoire alternative de l’émancipation, Paris, La découverte, 2017). Malgré tout, du PS au NPA en passant par la France Insoumise ou le PC, nombre de ces officines restent fortement marquées par l’héritage saint-simonien et industrialiste notamment parmi celles qui s’opposent à ce projet de loi. Bien que plus récente, la conversion d’Europe Ecologie Les Verts aux thèses de l’innovation technoscientifique semble elle aussi acquise : l’exemple lillois est édifiant (lire Tomjo, L’Enfer Vert, L’échappée, Paris, 2013) tout comme l’abondante littérature consacrée à cette mue par le collectif Pièces et Main d’œuvre à Grenoble. Enfin, au sein des mouvements libertaires, le tableau est à peine plus contrasté et force est de constater que le souvenir de Blanqui y paraît plus vivace que celui de Landauer ou Morris… J’ai donc utilisé ici ce raccourci car c’est bien cette « gauche » qui est la plus présente dans l’opposition au projet de loi sécurité globale. Rien n’est cependant figé ou monolithique pour peu qu’on ait le souci de réconcilier liberté et limites, question sociale et question écologique. Lire à ce sujet José Ardillo, La liberté dans un monde fragile, paru en 2018 aux éditions l’Echappée.
(...)
Nous en sommes alors réduits à réclamer comme un droit, un partage à parts égales des usages qui nous dégradent. Nous sommes coincés. Ce n’est donc peut-être pas tant à l’assurance d’un véritable droit à filmer (puis à sa mise en ligne) qu’on reconnaît l’expression de notre liberté, qu’à la possibilité de questionner notre fascination collective, parfois au nom de l’émancipation, pour les instruments et les faux outils de la société industrielle. Le groupe Marcuse avançait en 2012 que « les phénomènes de fichage et de surveillance ne sont que le corollaire d’une organisation de l’existence qui a privé les foyers et les communautés de base de toute prérogative directe sur leurs moyens de subsistance » ajoutant que « le problème principal est moins de savoir si la surveillance électronique laissera des marges concrètes de liberté, que de savoir si des individus et des groupes auront encore les ressources morales et l’envie d’élaborer et de défendre d’autres manières de vivre échappant au rouleau compresseur de l’Etat et du marché »

Aussi notre société n’est-elle pas menacée par la mise en place d’un système de surveillance coercitif et sans faille qui laisserait planer sur tous l’ombre d’une répression policière « à l’ancienne ». Elle est avant tout sinistrée par une conception étriquée de la liberté selon laquelle l’organisation moderne de la vie matérielle serait porteuse d’émancipation.
Groupe Marcuse, La liberté dans le coma

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Inventer une société basse technologie, conviviale et démocratique

Cette culture, cette forme de société hiérarchique, patriarcale et non-démocratique, cette civilisation industrielle à tendance totalitaire fabrique fatalement les outils et les usages qui lui sont propres, qui en retour renforcent son mode de fonctionnement, son contrôle, et affaiblissent les résistances et les autonomies.
L’innovation marchande et capitaliste perpétuelle, la Croissance, la massification, la surveillance à grande échelle nécessitent des outils hyper-technologiques gourmands en matières premières et énergies, et qui renforcent ce système autoritaire qui échappe toujours plus aux peuples.

Si on souhaite bâtir des sociétés vivables, il faut forcément inventer d’autres fonctionnements collectifs, d’autres mode de production, et donc aussi d’autres outils, d’autres techniques.
Que ce soit pour des motifs écologiques ou sociaux, depuis longtemps, divers auteurs (PMO, DGR, George Orwell, Simone Weil, Aldous Huxley, Lewis Mumford, Jacques Ellul, Bernard Charbonneau, Günther Anders, Ivan Illich, Jaime Semprun et René Riesel, Éric Sadin...), notamment écologistes et anti-industriels, nous indiquent que ces outils devront être sobres, réparables, basse technologie, maîtrisables et fabricables par les peuples localement, tout le contraire des centrales nucléaires, des mobiles, des ordinateurs, des véhicules autonomes...
Il ne s’agit pas forcément de revenir au passé, qui bien que pas encore obscurcit par l’hyper-technologie moderne était lui aussi traversé de dominations, de hiérarchie, d’inégalités et de tyrannies, mais de créer des sociétés réellement démocratiques et égalitaires basées sur des techniques conviviales.

Hélas, on a tellement baigné dans le culte du progrès technologique, soi-disant vecteur d’émancipation et de libertés, dans les structures autoritaires de l’Etat et du capitalisme, qu’il nous est difficile de souhaiter ou même d’imaginer autre chose.
Difficile, mais pas impossible.

Pour les plus jeunes qui sont nés avec, il est très difficile d’envisager de se passer du mobile, ou même de réduire très fortement son usage, ou de choisir des modèles basiques et de le faire durer le plus possible.
Ils sont pris, comme tous les civilisés à présent, dans un bain hyper-technologique considéré comme vital et « naturel », dans une société techno-industrielle qui fonctionne comme ça et pas autrement.
Se dégager individuellement du mobile implique d’être en marge, d’être rejeté et moqué, de rejoindre quelques résistants.
Sur ce sujet comme sur tous les autres, on voit bien qu’on n’arrivera pas à des changements de perspectives et de fonctionnement structurel par le simple empilement d’actes individuels, mais par des résistances collectives s’attaquant aux causes des problèmes, des basculements révolutionnaires inventant d’autres sociétés, donc d’autres outils et usages.

Fabrication d’imaginaires enthousiastes et critiques du complexe techno-industriel

- Voici une initiative et un livre qui essaient de travailler d’autres imaginaires que la course suicidaire à l’innovation high-tech :
Ateliers de l’Antémonde - Fabriquer des imaginaires enthousiastes et critiques - 2011, les printemps arabes ont donné le ton à d’autres révoltes. Un mouvement mondialisé s’étend, c’est l’Haraka. Les productions industrielles, les États et toutes les hiérarchies vacillent. Des dynamiques populaires s’entrechoquent pour répondre aux nécessités de la survie et dessiner un futur habitable.
2021, les communes libres s’épanouissent sur les ruines du système. Comment vivre avec l’héritage de l’Antémonde ? Comment faire le tri des objets et des savoirs d’une époque aux traces tenaces ? Les haraks dessinent leur quotidien en fonction de leurs ressources et de leurs rêves. Des dynamos aux rites funéraires, des lave-linge aux assemblées, ces nouvelles d’anticipation politique racontent non pas une utopie parachutée, hors-sol, mais des mondes qui se confrontent à la matière, à ce qui résiste dans les têtes, où les routines collectives bâtissent un monde qui s’espère sans dominations.
Les nouvelles de cet ouvrage se déploient dans un univers commun. Elles sont indépendantes et peuvent être lues dans l’ordre qui vous plaira.
Publié dans la collection Sorcières des éditions Cambourakis.

Les ateliers de l’Antémonde sont constitués de personnes engagées dans des luttes anticapitalistes et féministes. Des ateliers de fabrication d’imaginaires enthousiastes et critiques du complexe techno-industriel. Les auteurEs, passionnéEs par la bidouille, recherchent des outils pour subvertir l’état des choses, développer des perspectives révolutionnaires et anti-autoritaires. Iels expérimentent la science-fiction à plusieurs mains pour s’extirper d’un présent verrouillé en puisant dans leurs pratiques de luttes et de vie collective. Ensemble, iels tentent de tirer les fils du présent afin de tendre une toile de futurs possibles, voire souhaitables.

P.-S.

Internet, année zéro - De la Silicon Valley à la Chine

- Internet, année zéro - De la Silicon Valley à la Chine - Entretien avec Jonathan Bourguignon
Les nouvelles technologies se sont imposées dans nos vies avec une extrême rapidité et nous serions bien incapables de prévoir le futur qu’elles nous réservent. Ce que l’on peut encore et en tous cas nous réappropier, c’est leur généalogie. C’est ce que propose Jonathan Bourguignon dans son premier livre, Internet, année zéro qui vient de paraître aux éditions Divergences : de la naissance de l’internet à la gouvernementalité cybernétique chinoise en passant par l’épopée de la Silicon Valley, il s’agit dans ce livre de comprendre l’intrication entre idéologie et technologie. Ou comment la cybernétique dont la prétention première était l’émancipation individuelle constitue aujourd’hui le plus imparable outil de contrôle et de domination. Se pencher sur cette histoire, c’est comprendre la continuité épistémique, technique et philosophique qui nous amène du mouvement hippie à l’évaluation et au traçage systématique de nos mouvements, de nos comportements et de nos affects. L’histoire de l’internet qui selon l’auteur, n’en est qu’à son année zéro.

DU BONHEUR DE VIVRE DANS LE MEILLEUR DES MONDES

Le World Happiness Report 2021 nous apprend que malgré tout, et même malgré la covid19, les gens seraient plutôt heureux de leur existence. Un peu partout, nous rapporte le journaliste du Monde, « le sentiment de bien-être a progressé », même chez les Chinois, lesquels sont tout particulièrement dominés par une « main de fer ». Formidable résilience de ces humains qui s’adaptent (que l’on adapte) à tout.

« Je sais que beaucoup déclarent aimer ces nouveautés, qui signifient la puissance de la collectivité industrielle, sa prodigieuse efficacité, sa perfection inouïe, l’immensité des connaissances techniques que toutes ces améliorations supposent et dont ils éprouvent que la grandeur et la modernité rejaillissent sur eux et les font nécessairement supérieurs à l’humanité précédente. Ils trouvent l’esplanade en granit et sa pyramide d’acier vitré plus flatteuse que le square sans intérêt d’auparavant avec ses arbres, ses bancs, ses moineaux, ses allées de la promenade petite-bourgeoise. Ils disent aimer ces autoroutes à perte de vue, ces satellites de télédiffusion, ces hôpitaux scientifiques ; que c’est seulement à l’ombre de tels progrès qu’on peut apprécier les passe-temps de la vie civilisée qui nous enchante de planches à voile, de cuisine exotique, d’opéras numérisés. Bien entendu ce n’est pas vrai, ils n’aiment aucune de ces infrastructures qui les dominent – sinon cela, qu’elles les dominent – pour cette raison suffisante que nulle correspondance aimable ne peut s’établir entre ces choses et nous ; qu’elles n’en veulent d’ailleurs pas, mais seulement notre acquiescement, notre soumission à l’écrasante objectivité du sur-moi économique.
[…]
Et maintenant que nous y sommes, que l’économie et ses infrastructures nous sont devenues le monde naturel à quoi chacun est accoutumé, on peut vérifier que ce n’est pas seulement idéaliste et sentimental d’imaginer qu’ils s’en vexeraient, ou qu’ils s’en trouveraient malheureux, c’est idiot : “Tout le monde est content, aujourd’hui”, et de fait si on les interroge les habitants confirment ne pas voir où est le problème : que cette vie leur convient telle qu’elle est à rentrer chez soi en voiture, avec les appareils électriques pour la distraction et l’armoire frigorifique de l’alimentation sans peine, et autour d’eux la machinerie sociale rassurante où se niche leur poste de travail anonyme, et qui fournit à tout : l’organisation collective avec ses contraintes n’est pas pour l’individu un habit étriqué à enfiler tous les matins, une coercition à quoi on l’ajusterait par force extérieure, un despotisme qu’il subirait impatiemment : c’est ce qu’il a intériorisé dès le début, qu’il a identifié au monde physique lui-même. C’est sans surprise que l’individu s’accorde avec cette organisation qui l’a produit selon les besoins qu’elle en a et qui lui a fourni une définition du bonheur en résultat de la satisfaction de ces besoins. C’est à condition il est vrai de ne pas déménager du système de postulats qui fonde la société complète et en justifie les procédés : escapade d’autant moins probable que l’entendement s’est formé d’après lui et que la sensibilité s’est façonnée, jusque dans ses innervations les plus profondes, sur des conditions matérielles qui sont en application de ces postulats. Et voyez à la deuxième génération l’efficacité de cette matrice technique : encore balbutiants, analphabètes et malpropres, ils se jouent des commandes digitales qui font l’animation électronique de la vie autour d’eux et déjà les psychotechniciens peuvent leur adresser des messages : si on les promène dans les travées de l’omniprésente marchandise, tout à coup ils s’électrisent et jacassent la chanson du supertrust en montrant l’emballage placé à leur hauteur ; et l’on trouverait difficilement un individu de moins de quarante ans dont l’organisation nerveuse, ou le sentiment intérieur, proteste quand on l’installe dans le train pressurisé à grande vitesse, ou devant l’écran du poste de travail en intranet, ou qui ne protesterait pas quand on lui remplacerait son modem par un stylo à bille avec du papier et des enveloppes. Et au nom de quoi les en plaindre ? Voyez l’efficacité sur les visages de la foule dans les rues de l’Age technologique, qui semblent résulter d’une moyenne statistique ; et sur soi-même, quand on s’étudierait dans la glace.
Oui, et maintenant, dit une autre (et ainsi de suite), que cette société efficiente a refait notre câblage nerveux et chargé dans nos cerveaux ses critères de jugement qui nous font compatibles avec ses appareils sans branchements trop compliqués, nous ne sommes pas en mesure d’entrer en réflexion sur ce qu’elle a fait de nous : on a du trouble et de la complication à comprendre ce que sont les choses qui nous entourent […]. Il n’y a aucun moyen dans cette promiscuité de se reculer en soi-même pour en distinguer la véritable physionomie […]. »

—  Baudouin de Bodinat, La Vie sur Terre : Réflexions sur le peu d’avenir que contient le temps où nous sommes (1996).

Quelle que soit la valeur de ce rapport sur le bonheur mondial, une idée de progrès domine assez clairement les esprits civilisés. De l’extrême droite à l’extrême gauche, on considère grossièrement (abstraitement) qu’avant, les choses étaient pires, mauvaises, et que fort heureusement il y a eu le progrès, notamment sous la forme de la technologie.

Post de Nicolas Casaux


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