Le développement, la civilisation, le progrès : trois mots, une même idée funeste

Le techno-capitalisme apporte nettement plus de graves problèmes que de supposées améliorations...

lundi 26 avril 2021, par Auteurs divers.

En réalité, les notions a priori « positives » de développement, de civilisation, de progrès partout invoquées pour justifier et poursuivre le système actuel sont des leurres mortels :

LE PROGRÈS : UNE CAROTTE, AU BOUT D’UNTON, POUR FAIRE AVANCER LES COUILLONS

tel est à peu près le rôle — crucial — de l’idée de progrès dans la civilisation. L’idée que l’on se fait de la présente situation, notamment de notre condition, détermine la manière dont on y répond. Ceux qui estiment que, tout de même, les choses vont mieux qu’auparavant, et/ou que le prolongement des dynamiques observables promet un avenir meilleur, seront enclins à accepter les vicissitudes des temps, du moins à les supporter avec une docilité relative.

Le développement, la civilisation, le progrès : trois mots, une même idée funeste

Le règne actuel de l’idée de progrès repose en partie sur la diffusion fructueuse d’idées très négatives — toutes fausses, ou, a minima, hautement discutables — concernant aussi bien le passé que toutes les sociétés non industrialisées contemporaines, et ne cherchant pas à s’industrialiser (à se civiliser). Au plus simple, ces idées correspondent à : la vie était moins bonne avant ; ou : est moins bonne dans les sociétés non industrialisées. Avant, on mourait à 25 ans d’une mauvaise grippe, la vie était dure, ingrate, insatisfaisante, inintéressante, violente, nous étions moins libres, moins intelligents et surtout moins heureux — c’est aussi à peu près comme ça que les civilisés imaginent la vie dans les sociétés non industrialisées des temps présents.

Il me semble qu’il s’agit là, presque en tous points de vue, d’une grossière inversion de réalité, dans la veine de toutes celles qui dominent aujourd’hui (où l’on parle de démocratie pour désigner son contraire, d’énergies « propres » ou « vertes » pour désigner des désastres écologiques, etc.).

Contrairement à ce que suggère l’idée d’un « avant » monolithique, aux sociétés passées, très diverses, correspond certainement un éventail tout aussi divers de conditions humaines. Cela dit, en tant que type de société spécifique, les civilisations semblent avoir toutes été très inégalitaires, offrant peu de liberté à la plupart de leurs membres, tandis que les petites sociétés de chasseurs-cueilleurs ou d’agriculteurs paraissaient leur en procurer bien davantage. L’espérance de vie a beaucoup varié en fonction des endroits et des époques (il est complètement absurde d’affirmer que, « avant », on mourait à 25 ou 30 ans de quelque maladie), de même que la dureté de la vie, la violence des sociétés humaines, etc.
(Il importe aussi de noter que la longueur de la vie ne dit rien de sa qualité, alors même que l’augmentation de l’espérance de vie constitue bien souvent le premier et parfois l’unique argument des thuriféraires du progrès. Si cela correspond parfaitement à l’idéologie capitaliste selon laquelle « plus, c’est mieux », ce n’est sans doute pas un hasard.)

Quoi qu’il en soit, l’être humain n’a probablement jamais été aussi dépossédé, impuissant, aussi aliéné, acculé, écrasé, obèse et ignorant du monde naturel qu’il ne l’est — chaque année davantage — dans la civilisation industrielle. Si l’histoire présente une tendance linéaire et à peu près continue, loin de correspondre à un progrès de la condition humaine, c’en est une d’incarcération graduelle et d’étiolement de l’être humain dans une mégamachine sociotechnique de sa création.
J’en viens enfin à ce très et trop long livre, écrit en dans une prose très et trop académique. Si sa lecture est fastidieuse et si ses thèses sont bien mièvres (et s’il est truffé d’erreurs typographiques), il expose bien ce fait que tout au long du développement de la civilisation a existé un courant de pensée qu’on pourrait dire « primitiviste », qui critiquait les mœurs (corrompues, viciées) et les agissements (inconsidérés) de la civilisation et exaltait des sociétés barbares aux mœurs saines, des peuples de « sauvages » vivant en harmonie avec la nature ou des sociétés édéniques de quelque passé imaginaire — courant de pensée allant des cyniques à certains représentants des Lumières, en passant par les épicuriens, les stoïciens, et d’autres (peut-être les taoïstes chinois mériteraient-ils de figurer dans ce même courant de pensée). Certaines de ces figures et écoles de pensée historiques espéraient, au travers de cette exaltation de divers peuples et sociétés barbares, sauvages ou édéniques, remettre la civilisation sur le droit chemin, l’améliorer (combinant ainsi, à son égard, primitivisme et progressisme) tandis que d’autres espéraient plutôt la voir disloquée, abandonnée.
(Ce primitivisme qui colle à la peau de la civilisation depuis son avènement est une manifestation assez évidente de l’éternel « malaise dans la civilisation ».)

Outre ce primitivisme, et les doctrines cycliques qui prévalaient durant l’Antiquité, s’est graduellement formée une pensée « anti-primitiviste », le progressisme, l’idéologie du Progrès, stipulant que la condition humaine ne cesse de s’améliorer depuis toujours et est vouée à continuer de ce faire, que tout comme un être humain connait des âges différents, l’humanité est passée du stade de la petite enfance (chasseurs-cueilleurs) à celui de l’enfance (élevage) puis de l’adolescence (agriculture) pour enfin atteindre l’âge adulte du commerce (la civilisation). Le développement de la civilisation serait ainsi la destinée humaine. On retrouve des traces de cette idée dès l’Antiquité, mais elle se forme pleinement et distinctement quelque part entre le XVIIe et le XVIIIe siècles. Il s’agit d’affirmer, comme le fait un certain « évolutionnisme », que toutes les sociétés seraient engagées sur une même voie, celle de la « civilisation » (des savants évolutionnistes eux-mêmes, heureux hasard !), dont le « développement » procurerait à l’être humain une situation toujours plus enviable, toujours plus appréciable.

Dans ce cadre, les différences observées entre des groupes humains contemporains furent et sont expliquées par des progressions plus ou moins rapides sur une même trajectoire. Les sociétés non occidentales, n’ayant pas encore atteint le niveau de développement de l’Europe, de l’Amérique du Nord ou des pays riches d’Asie et d’Océanie, n’étaient et ne sont ainsi considérées que comme des témoins primitifs de stades antérieurs du développement de la civilisation (techno-industrielle). C’est-à-dire que les quelques populations de Pygmées contemporaines, les quelques tribus de chasseurs-cueilleurs subsistant en Amazonie et ailleurs, sont considérées comme des sociétés, des peuples en retard, n’ayant pas encore découvert la civilisation, la technologie, toutes les choses permettant de vivre comme le civilisé moyen.

C’est ainsi que l’idée de Progrès est intrinsèquement raciste, à l’instar de la plupart des « progressistes », peu importe leurs prétentions. En leur for intérieur, tous, ou presque, considèrent toujours les peuples non industrialisés comme arriérés, et qu’il faudrait leur apporter le « développement », la civilisation, le progrès — trois mots, une même idée.

Une bonne partie des penseurs dits « décoloniaux » semble penser peu ou prou la même chose. Passés maitres dans l’art de vitupérer contre l’Occident, la colonisation et le racisme, ils n’ont en revanche pas grand-chose à dire sur la technologie, le progrès technique, estimant, pour la plupart, qu’il serait bon que tous les peuples du monde en bénéficient (l’humain sans la technologie étant, selon eux comme selon tous les civilisés, inférieur à l’humain avec la technologie).

Outre son absurdité sur le plan humain, social, l’idée de Progrès — souvent sinon toujours anthropocentrée, et même sociocentrée —, apparaît comme terriblement indécente au regard du reste du monde vivant, de la vie sur Terre considérée dans son ensemble. Il devrait en effet être évident que pour le dodo, le grand pingouin, la tourte voyageuse et tant d’autres espèces ayant été exterminées, « c’était mieux avant » (idem pour les océans désormais remplis de plastiques et d’autres polluants, pour l’atmosphère, les forêts, etc.).

Le primitivisme d’un Zerzan, aujourd’hui, s’inscrit plutôt bien dans la veine du primitivisme millénaire, intrinsèque à la civilisation. Et si, à l’instar de tout un pan de ce primitivisme, les thèses de Zerzan relèvent parfois de l’absurde et de l’idéalisme, comme le note Theodore Kaczynski, ce dernier estime tout de même que la thèse élémentaire du primitivisme, à savoir que la civilisation est un fléau terrible et que l’être humain l’avait meilleure par le passé, est exacte. C’est l’évidence même.
(Un savant économiste, un être humain hautement civilisé, donc, du nom de Jean. L Sadie, notait d’ailleurs que « le développement économique d’un peuple sous-développé n’est pas compatible avec le maintien de ses coutumes et mœurs traditionnelles. La rupture avec celles-ci constitue une condition préalable au progrès économique. Ce qu’il faut, c’est une révolution de la totalité des institutions et des comportements sociaux, culturels et religieux et, par conséquent, de l’attitude psychologique, de la philosophie et du style de vie. Ce qui est requis s’apparente donc à une désorganisation sociale. 𝐈𝐥 𝐟𝐚𝐮𝐭 𝐬𝐮𝐬𝐜𝐢𝐭𝐞𝐫 𝐥𝐞 𝐦𝐚𝐥𝐡𝐞𝐮𝐫 𝐞𝐭 𝐥𝐞 𝐦𝐞́𝐜𝐨𝐧𝐭𝐞𝐧𝐭𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭, en ce sens qu’il faut développer les désirs au-delà de ce qui est disponible, à tout moment. On peut objecter la souffrance et la dislocation que ce processus entraînera ; elles semblent constituer le prix qu’il faut payer pour le développement économique, la condition du progrès économique. »
C’est ainsi que la civilisation s’est, le plus souvent, étendue en détruisant, désorganisant, semant le malheur, s’imposant à des gens qui n’en voulaient pas. Un article du WRM relativement récent nous rapporte l’histoire d’une population indigène, vivant sur le territoire aujourd’hui appelé Colombie, aux prises avec des promoteurs du développement, de l’industrie des palmiers à huile. Une des femmes de cette population, Catalina, « rejette cette idée du progrès qui dévalorise leur mode de vie ancestral : “Nous jouissions du bien-être, dans le sens que nous vivions bien. Nous ne disposions pas de technologie, mais nous vivions dans la tranquillité.” »)

Somme toute, en encourageant les humains à continuer de subir toutes sortes de misères, de consentir à toutes sortes d’ignominies, présentées comme autant de maux regrettables, mais nécessaires, car participant (supposément) à une amélioration générale de leur condition, en leur faisant croire que les choses vont de mieux en mieux, et/ou qu’elles iront forcément mieux demain (demain étant perpétuellement remis au lendemain), le mythe du Progrès constitue bel et bien une « philosophie cruelle sous un nom consolant ».

Post de Nicolas Casaux

- Article complet sur Le mensonge du progrès (par Nicolas Casaux)

- Voir aussi :

Le confinement a en fait 10.000 ans

P.-S.

- Il ne s’agit pas de revenir mot pour mot au passé (ce qui serait de toute façon impossible), mais d’inventer des sociétés vivables et soutenables, solidaires et écologiques, qui pourraient utilement s’inspirer de certaines cultures, contemporaines ou anciennes, situés hors de la civilisation.


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