Le béton et ses ravages écologiques : incarnation concrète et dramatique du capitalisme et du système industriel

Le béton n’est pas un matériau neutre qui serait simplement mal utilisé

vendredi 4 décembre 2020, par Les Indiens du Futur.

Abordons le capitalisme et le système industriel par un de leur matériau phare, le béton.
Il est tellement partout qu’on pourrait le croire naturel, simple, neutre, banal, maîtrisé, indispensable, mais il n’en est rien :

- Un monde bétonné. Entretien avec Anselm Jappe à propos de « Béton. Arme de construction massive du capitalisme » (Editions L’Echappée)
Comment le béton a-t-il recouvert notre milieu ? Le livre Béton. Arme de construction massive du capitalisme, publié aux éditions L’Échappée, analyse l’histoire de ce matériau ravageur et critique à travers lui l’architecture et l’urbanisme modernes.

Le béton : incarnation concrète et dramatique du capitalisme et du système industriel
Le béton, symbole polluant de la civilisation industrielle et de son uniformisation pour le profit

- Extraits :

Le béton est réputé moins nocif, moins polluant que les matières déjà mentionnées. C’est pourtant faux : la poussière du béton peut provoquer des maladies respiratoires ; les températures élevées nécessaires à sa production nécessitent une grande consommation d’énergie, qui contribue fortement aux émissions de CO2 ; l’extraction de sable cause des dommages considérables aux plages et cours d’eaux et aux conditions de vie locales, favorisant des trafics criminels, surtout dans les pays pauvres ; le bétonnage des villes crée des « îlots de chaleur » qui rendent nécessaire la climatisation, autre fléau moderne ; le bétonnage des sols favorise des inondations de plus en plus destructrices ; enfin, le recyclage des déchets du béton armé est rarement réalisé du fait de son coût élevé.

« La critique de l’architecture, et du béton en particulier, constitue le point de jonction idéal entre la critique du capitalisme, en tant que système économique et social, et la critique de la société industrielle », écrivez-vous dans votre épilogue. Pourquoi cette jonction est-elle essentielle à mener aujourd’hui ?

Il y a une liaison passionnée entre la modernité capitaliste et le béton, moins visible et plutôt « inconsciente ». L’accumulation de capital signifie accumulation d’argent, et cela signifie accumulation de quantités de valeur. La valeur (au sens marxien) est donnée par le travail abstrait, c’est-à-dire le côté abstrait du travail : le travail considéré seulement en tant que quantité d’énergie humaine dépensée, mesurée par le temps de travail. Le côté abstrait du travail est le seul qui compte dans la perspective capitaliste, comme on le voit dans la subordination de la vie entière à la logique de l’argent et de sa multiplication. De ce point de vue, tous les travaux se valent, seule compte la quantité de valeur qu’ils produisent, et toutes les valeurs d’usage ne sont que des « porteurs » de cette abstraction fondamentale, et toujours égale, qui est la valeur des marchandises créée par le travail abstrait. Marx parle en effet d’une « gelée » pour caractériser cette masse amorphe de travail abstrait.

Or, qu’est-ce qui correspond mieux, sur le plan matériel, à cette « gelée » que certains matériaux comme le plastique ou le béton ? Artificiels, toujours identiques, sans rapport avec leur milieu, capables d’assumer n’importe quelle forme sans en avoir aucune qui leur soit propre : le béton est parfait pour concrétiser, matérialiser cette abstraction fondamentale et immatérielle qui domine la société moderne. Si l’on se souvient que le béton s’appelle en anglais concrete (d’où le Concrete Jungle de Bob Marley), on peut dire, en jouant un peu sur les mots, que le béton est le côté concret de l’abstraction capitaliste. Bien sûr, aucun entrepreneur ne va vous dire que c’est pour cela qu’il préfère construire en béton : mais le béton a ses raisons que la raison ne connaît point.

Voilà pourquoi le béton et son monde se trouvent à l’intersection de la critique du capitalisme et de la critique de la société industrielle : il ne s’agit pas d’un matériau « neutre » qui serait simplement mal utilisé par le capitalisme, mais pourrait servir à d’autres fins plus nobles. Sa structure est critiquable en elle-même, et ses applications le sont encore davantage. Cet exemple devrait donc constituer l’occasion de lier la critique de la société industrielle à celle du capitalisme, ce dernier compris non seulement comme domination d’une classe sur une autre, mais aussi comme accumulation tautologique et insensée de valeur à travers le travail. Il n’est pas vrai que les technologies sont, comme le disent certains, « ni bonnes ni mauvaises en tant que telles » et que tout dépend de l’usage qu’on en fait. Il est devenu facile de voir que cela n’est pas vrai pour le nucléaire, par exemple, ou pour l’ingénierie génétique. L’exemple du béton nous apprend, en revanche, que même des techniques apparemment « non apocalyptiques », presque « innocentes », sont, dans leur structure même, parentes du capitalisme et ne peuvent que se développer dans ce régime-là qu’elles font vivre à leur tour. On ne devrait donc ni critiquer le béton sans mettre en cause la société capitaliste qui l’a promu — autrement on tombe dans le greenwashing et les écoquartiers gérés par Google — ni dénoncer le capitalisme sans se soucier de ses matériaux et techniques — autrement on finit par revendiquer auprès du gouvernement la construction de nouvelles HLM


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