La mort est surtout ce que les vivant.es en font

L’imaginaire atroce de la mort comme clé de voûte du contrôle social

vendredi 24 avril 2020

Je n’écris plus depuis longtemps. L’isolement du confinement me ramène au langage et ce besoin insatiable d’échafauder des dignités collectives. Il me semble nécessaire de déceler nos peurs singulières ou communes, car les imaginaires qui en découlent nous émancipent ou nous enferment.

La peur de la mort me prends dans mon histoire, mon présent, mon futur. En ce moment c’est surtout celle des autres qui m’anime et à pu me sidérer ; mes proches, fragiles ou agé.es, les proches de mes ami.es, les inconnu.es vulnérables que je croise ou que j’imagine... Et je nous sens collectivement tenu.es par cette peur de la mort et ses atrocités. Etriqué.es entre nos rages, nos humilités et nos impuissances. On y pense, on serre les dents, on obéis ou on s’enrage du dedans. Je crois que globalement on en parle peu. Ha ça oui les morts on les comptes, on les décomptes, on les prévoit et on les cris partout. Ainsi ils nous effraient et le contrôle social s’ancre. J’ai l’espoir que ces peurs se transforment en révolte, par la réappropriation de nos dignités à mourir et à considérer la mort. Les vies sont aussi bâties sur des petites histoires irrationnelles, des croyances et des rituels plus ou moins assumés, des intentions et des attentions à ce qui nous importe. Il existe déjà une histoire plus sensible que celle de la norme face à la mort. Je pense que lui défendre une place peut sérieusement calmer notre peur et notre soumission au contrôle social.

Comme bon nombre de groupe d’humains structurés en système, la société libérale capitaliste, semble se maintenir en perpétuant ses imaginaires. Ces imaginaires sont notamment un certain rapport au travail, à la spiritualité, à l’environnement et aux non-humains, à l’amour ou à la mort. Ces représentations communes, ces imaginaires profonds, fondent les pourtours de la norme. En cette période fragilisante, je crains que nos imaginaires ébranlés se rattrapent malheureusement à l’unité fictive créé par les imaginaires dominants.

Je crois que le Coronavirus dévaste les tissus sociaux depuis le rapport que notre civilisation entretient avec la mort. Il vient tranquillement déguisé en faucheuse fragiliser l’ensemble de notre fonctionnement sociétale. En risquant des généralités anthropologiques, je dirai que l’humain occidental aurait peur de la mort, car elle signerait la fin de tout. Il persiste en réalité tout un rapport sensible, symbolique, affectif ou ritualisé à bon nombre de fin de vies, mais ses vécues très intimes sont rarement institués collectivement. Dans l’imaginaire dominant, l’occidental.e devrait donc contrôler la mort, la médicaliser et mettre tous les moyens en place pour la reculer. Tous les moyens – pour les privilégiés d’abords- mais surtout , et par résilience du système, les moyens qui renforcent les autres fondements du néolibéralisme. Les valeurs qui sous tendent les imaginaires dominants sont alors en irruption : le contrôle des risques et des libertés, la viabilité économique des soins, la discrimination par la méritocratie ou encore l’héroisation… En somme toutes ses valeurs qui scandent des vérités, évitent le conflit complexe, présuppose l’égalité entre tous.tes en perpétuant un ordre de classes sociales... Bref, loin de ce qu’on appellerait philosophiquement une éthique.

Les imaginaires dominants se tiennent en système en se renforçant les uns aux autres. C’est un château de carte où notre peur de la mort justifie notre acceptation du contrôle sociale et autre valeur libérales. Par ce texte j’espère nourrir des brèches, pour que les morts soit vécues avec moins de souffrance. Pour que nos rapports intimes à la mort, moins rationalistes que la norme voudrait le répandre, puisse perdurer malgré le contrôle grandissant de l’état. Nos imaginaires et nos pratiques doivent se remettre en lutte pour se réapproprier les décès, pour calmer leurs atrocité et rassurer la peur qui soutien les imaginaires dévastateurs et contaminants du néolibéralisme.

Mourir seul.e, ne pas pouvoir célébrer, témoigner, écouter, dire, recueillir. S’étouffer seul.e, subir durement, froidement et étriqué.es de précautions rationnelles, ce moment intense pour les vivant.es autant que pour les mourant.es… Tout cela perpétue et amplifie l’imaginaire de la mort comme atrocité. Et dans les conditions actuelles d’isolement du défunts autant que des proches entre elles et eux, l’atrocité est bien présente. Cette atrocité vient fondamentalement justifier les mesures coercitives contre la pandémie. Les piliers de cette société de cartes branlantes se serrent les coudes. La gestion biopolitique sort ses dents. Elle ordonne les règles de naissance et de mort selon une vision globale, celle qui est structurellement au service des privilégié.es. L’ordre social et la nation ne lâchera pas le contrôle de nos imaginaires sur la mort, à nous de vivifier des pratiques, des discours et des intentions pour des morts sensibles, dignes et singulières.

Créer des manières singulières de se relier aux personnes mourantes et aux proches qui restent, rebattre les cartes des interdictions d’aller les voir ou de participer aux obsèques, lutter contre ces morts bâclées ; c’est aussi lutter pour la réappropriation de la lutte collective face à la pandémie. Non sans peur de mourir – elle est au fond de mes tripes pour écrire ici- ou par réconciliation naïve avec ce fléau ; mais peut-être par conscience, réappropriation, reclaim comme diraient les sorcières actuelles. Nous pouvons retrouver des places, avec précautions, auprès des personnes mourantes. Nous pouvons créer des espace-temps pour des symboliques nécessaires aux défunts et aux proches. En fait j’espère simplement perpétuer un rapport complexe à la mort, qui existe déjà dans nos familles et entre les mailles des grands discours sur la mort rationnelle. L’atrocité de la mort m’apparaît comme clé de voûte d’une terreur qui asservit les populations aux politiques de contrôle. Je crois que cette effroi est l’émotion profonde qui aliène à l’ordre policier, et autres abandons de nos dignités.

Non pas que je souhaite célébrer tous les décès, les soigner comme si la pandémie n’existait pas, vivre ces passages avec beauté et donc accueillir la mort idéologiquement. Non. Bien sur, la mort peut être et doit - pour moi - être évitée au maximum. Mais évitée selon les complexités en places (social, intimes, solidaires, symboliques) et non combattue à tout prix, avec la dévastation et la vaillance viriliste d’une guerre. Surtout que cette lutte à tout prix, est loin d’être la même pour tout le monde : nombre de vies se risquent pour l’économie ou pour les autres. Cela montre qu’il n’y a pas de risque zéro, que ce rapport au risque est déjà une distribution particulière. Elle est pour l’instant édictée par l’état. Ces autorisations au risque, ces évaluations autoritaires et inégales du risque, nous touchent au travers des autorisations de circuler ; ces autorisations à (se)risquer, à vivre ou à mourir. La réappropriation de nos vies contre la biopolitique, implique de rebattre les cartes du risques et des engagements. Faire la route malgré les interdits, se rapprocher ou se toucher, se voir, se sentir… Selon des recommandations bien sur, des données scientifiques, des attentions aux autres et à tous les autres. Mais aussi à partir de nos critères et nos besoins collectifs et singuliers, ceux qui tissent les diversités et les intimités.

La fin de vie est un passage existentielle dont on ne peux plus être dépossédé.es. Ce passage qui signe parfois profondément des terreurs, des acceptations, des regrets ou je ne sais quoi d’autre de primordial. Autant pour les morts que pour celles et ceux qui restent. Ce moment doit être soigné, avec les personnes, les symboles, les temporalités, les lieux, les mots et les émotions qui nous semblent souhaitables dans ce contexte particulier. Ces attentions sont peut être des rituels, aussi modestes qu’ils soient. Proches ou à distance, des manières de se relier. Elles sont multiples et nécessaire pour dépasser « la réalité des laïcs matérialistes » (V. Despret) qui méprise nos vulnérabilités. Les éventuelles tristesses ou colères, les apaisements ou les célébrations, sont nos droits fondamentaux qui peuvent border ces épreuves. Je crois que la tristesse se panse et se pense, elle se symbolise ou se partage. L’effroi, l’isolement ou l’atrocité, semblent simplement dévaster avec fulgurance. Je sens qu’ils nous renvoient à nos impuissances avec une violence trop intérieur et personnelle, ils nous sidèrent et nous dépossèdent. Notre inventivité est appelée pour se relier aux morts, là où l’État et sa biopolitique répand ses imaginaires. Nous pouvons être contre l’injonction à faire le deuil vaillamment et le plus vite possible, nous pouvons être contre le mépris de nos sensibilités au nom de responsabilisations sanitaires imposées ! Par ces oppositions, se ré-ouvrivrons nos complexités et peut-être se clarifieront nos engagements vers la dignité. Au creux de la crise sanitaire comme en permanence : comment tenter de partir en paix, de rester en paix ? Comment, par des attentions et des dispositions, se bâtir d’humbles affectent assez solides et partagés pour continuer à vivre ensemble ?

Peut être pour penser la vie en cycles, je vois la mort comme porte d’entré vers nos réappropriations de cette époque. Avec nos belles solitudes comme armes, mais contre l’isolement généralisé. Les histoires de belles morts, les transgressions collectives pour la dignité, les risques pris et reconnus comme nécessaires pour tenir nos vies vulnérables ensembles, les rituel où les gestes laissent la possibilité à chacun.e de penser à sa manière, les coups de gueules pour refuser l’ordre nationale de ce qui importe et ce qui est refoulé…Tant de pistes pourraient nous fortifier. La faille ouverte par ce virus se présente pour moi comme un champs de bataille dans la biopolitique, où les fleurs ne pousseront que si ont leur défend inlassablement une place ; Coudes serrez entre les vivants et les morts, coudes serrez avec nos émotions et nos puissances insoupçonnées.

Le brasier de brindille s’enlace à lui même,
je me suspend à des histoires et chuchote
j’embrasse le temps, acharné à prendre des vies.


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