L’Economie EST la catastrophe - Une introduction à la critique de la valeur-dissociation

Livre de Ernst Schmitter 2025 - Une critique radicale du capitalisme

jeudi 3 avril 2025, par Lili souris de bibliothèque.

Un livre essentiel pour qui veut saisir les fondements du capitalisme, et donc porter une critique radicale du monde de l’Economie, et non pas se limiter à certains de ses aspects saillants.
Car l’anticapitalisme n’est pas un mode de vie alternatif, et ne peut pas rester à l’intérieur du système producteur de marchandises nommé capitalisme, sous peine d’échec ou de risquer de contribuer à sa pérennisation
L’anticapitalisme ne peut pas rester un mouvement monothématique, il se condamnerait à la désillusion et aux résultas très modestes et fragiles.

Lorsqu’on cherche une économie non capitaliste, on recherche sans s’en rendre compte un impossible « capitalisme non capitaliste ». Comme le dit aussi Jérôme Baschet, il nous faut donc sortir de l’Economie au lieu de courrir en vain après une énième variante de "développement durable".

[Les bonnes feuilles] Préface et introduction de « L’Economie comme catastrophe : Une introduction à la critique de la valeur-dissociation », par Ernst Schmitter

Les éditions Crise & Critique viennent de faire paraître en mars 2025 l’ouvrage de Ernst Schmitter, L’Economie comme catastrophe. Une introduction à la critique de la valeur-dissociation (traduit de l’allemand par Sandrine Aumercier). Cet ouvrage offre une introduction inédite à un courant de la théorie critique né en Allemagne, aujourd’hui présent dans divers pays, comme au Brésil, en Autriche, en Italie, en France, et au-delà. Schmitter relève un défi audacieux : se débarrasser des concepts marxistes et des références à la Théorie critique, souvent jugés trop hermétiques, pour offrir une critique nouvelle du capitalisme-patriarcat. Cette critique va bien au-delà de l’altercapitalisme, de l’antiracisme tronqué, du féminisme libéral ou de l’écologisme superficiel. Une mission que beaucoup pensaient impossible, mais qu’il réussit avec brio. Vous trouverez ci-dessous les premières pages, la préface et l’introduction.

https://www.palim-psao.fr/2025/03/les-bonnes-feuilles-l-economie-comme-catastrophe-preface-et-introduction-a-la-critique-de-la-valeur-dissociation-par-ernst-schmitter.html

L’Economie EST la catastrophe - Une introduction à la critique de la valeur-dissociation
Livre « L’économie comme catastrophe »

- extraits :
Avec cette introduction à la critique de la valeur, je souhaite tenir compte de ces trois difficultés : tenir compte de la difficulté à comprendre par la présentation la plus simple possible des idées fondamentales de la critique de la valeur ; tenir compte de l’éloignement de la pratique par les liens possibles que j’indique entre la critique de la valeur et une pratique émancipatrice ; tenir compte de la référence à Marx en ne supposant au lecteur aucune connaissance préalable de Marx et en renonçant autant que possible au vocabulaire spécialisé du marxisme. L’ouvrage constitue ainsi un exercice de traduction et de mise à disposition de ces thèses auprès d’un plus large public.
(...)
Les personnes engagées dans des mouvements sociaux et écologiques considèrent de plus en plus souvent leur engagement comme une lutte active et se présentent de plus en plus et sans retenue comme anticapitalistes. Malheureusement, la plupart du temps une telle affirmation ne veut rien dire. Peu de personnes ont en effet une notion de ce que signifie « être contre le capitalisme ». L’anticapitalisme est devenu la figure de toutes sortes de modes de pensée et d’agir rebelles. Ce qui se cache derrière, c’est l’idée que l’anticapitalisme est une question de mode de vie alternatif, qui n’aurait pas besoin d’une théorie. L’expérimentation aurait finalement priorité sur l’étude. À quoi sert donc de s’occuper d’étudier le capitalisme lorsqu’on voit le désastreux état du monde ! « On s’y met tout de suite » est pour cette raison la devise de nombreux groupes orientés vers la pratique.

Ce livre défend la thèse que l’échec d’une opposition est déjà contenu dans cette position. Ce qui se considère comme anticapitaliste est en effet, en général, partie intégrante du système producteur de marchandises nommé capitalisme et peut même contribuer à sa pérennisation. L’opposition ne peut qu’être vaine aussi longtemps qu’elle méconnaît le système et, par là, sa propre situation. Elle ressemble alors à une guêpe qui bourdonne à en mourir sur la vitre d’une fenêtre si personne ne vient ouvrir la fenêtre. La guêpe ne sait pas qu’il n’y a pas moyen de traverser la vitre. Son acharnement furieux ne lui est d’aucun secours. L’opposition « anticapitaliste » ne sait pas que ce qui se présente à elle comme un obstacle est aussi peu visible pour elle que la vitre l’est pour l’insecte. Elle devrait cependant connaître les réalités du système qui ne sont pas apparentes. Sans quoi elle reste vouée à l’échec. Elle doit, après quelques années de bourdonnement furieux, renoncer ou s’adapter. Voilà qui est d’autant mieux pour la pérennité du système !
(...)
les mouvements « que puis-je faire » concentrent leurs efforts sur la résolution d’un dysfonctionnement isolé, d’un problème isolé, d’une tâche isolée. Ce sont des mouvements qui se focalisent sur un point et qu’on appellera dans la suite monothématiques. Il n’est pas rare qu’ils obtiennent malgré tout une amélioration de la situation dans le cadre restreint de leur domaine d’intervention – droits humains, commerce équitable, réduction de la circulation, efficience énergétique, vie de quartier, agriculture solidaire, accompagnement des migrants, bien-être animal, critique de la croissance, politique sociale et environnementale et ainsi de suite. Mais dans le meilleur des cas, ils peuvent obtenir que « quelque chose change », que « les choses vont au moins un petit peu mieux », qu’« il est permis d’espérer si seulement tout le monde… » et ainsi de suite. En ce sens, ces mouvements font évidemment aussi du bien à ceux qui s’y activent. Il n’en reste pas moins qu’ils ne peuvent jamais atteindre une transformation sociale globale, laquelle les rendrait superflus comme monothématiques. À la fin d’une vie d’engagements dans un mouvement monothématique, il ne reste souvent alors que la reconnaissance publique d’un effort courageux d’une part et la désillusion d’autre part : tant d’efforts pour des résultats si modestes ! Le système stimulé par la croissance qui a pour nom capitalisme ne cesse pas cependant de produire, d’accumuler, d’exploiter, de proliférer, de surveiller, de contrôler, d’assujettir, de détruire et de tuer. Il continue de fonctionner sans être inquiété. De leur côté, les mouvements monothématiques agissent et leur nombre augmente, en dépit du fait que leurs efforts ne servent si souvent à rien.
(...)
Un engagement oppositionnel spontané est malheureusement, la plupart du temps, aveugle aux rapports dans lesquels il doit s’affirmer. C’est pourquoi il atteint en général quelque chose d’autre que le but visé à l’origine. Les mouvements « que puis-je faire » sont certes indispensables, mais ils ne le sont qu’à l’intérieur du système ; et en même temps ils travaillent fréquemment, de manière non consciente et involontaire, au maintien du système. C’est de façon fondamentale qu’ils ne peuvent pas être anticapitalistes, même s’ils s’imaginent eux-mêmes le contraire. Ils agissent en faveur d’une optimisation du système et non en faveur d’un changement de système.
(...)
- Cours accéléré de critique de la valeur : le capitalisme n’est pas en crise, il EST la crise
(...)
Lorsque nous nous demandons quelle était « l’économie » des sociétés prémodernes, la réponse devrait être, en toute rigueur, qu’elles n’avaient en pratique pas d’économie. Le rapport des êtres humains avec les « ressources » humaines et naturelles n’était pas, de l’Âge de pierre jusqu’au Moyen-Âge, imprégné des mêmes catégories, des mêmes principes et des mêmes représentations que ce qui est au fondement de l’économie d’aujourd’hui. La seule question de savoir à quoi ressemblait l’économie des sociétés antérieures implique une projection des représentations de l’économie sur ces sociétés antérieures, une projection qui ne rend pas compte de la réalité historique ou préhistorique.
(...)
la tendance de l’économie et de la science économique d’aujourd’hui à représenter notre économie capitaliste comme « naturelle », c’est-à-dire correspondant à la nature humaine ; et ceci alors même que le capitalisme, du point de vue de l’histoire de l’humanité, n’est qu’une note de bas de page
(...)
La seule notion d’une « économie non capitaliste » est problématique. On ferait mieux d’y renoncer. Car à notre époque, les concepts d’économie et de capitalisme se recouvrent en pratique. Lorsqu’on cherche la possibilité d’une économie non capitaliste, on est donc peut-être, sans le remarquer, à la recherche d’un « capitalisme non capitaliste »
(...)

La pensée de la critique de la valeur aide par contre à comprendre que ce n’est pas une meilleure économie qui est nécessaire pour le dépassement du capitalisme, mais une sortie de l’économie par l’humanité.
(...)
le concept de travail tel qu’il est employé dans la critique de la valeur et donc aussi dans ce livre. Il ne désigne pas la totalité des activités humaines dans lesquelles par exemple se comptent le travail domestique, le travail artistique, le jardinage, le travail industriel et un tas d’autres activités. Il désigne toujours le type de travail sans lequel le capitalisme ne pourrait pas fonctionner et qui le distingue, comme principe fondamental, de toutes les autres sociétés : le travail salarié.
(...)
dans le système économique qui se nomme capitalisme, un mécanisme est incorporé qui doit conduire à son autodestruction. L’économie est la production de richesse – donc de valeur économique – à travers le travail humain et la répartition de cette richesse. La richesse totale, donc la masse de valeur économique, peut et doit croître en vertu de l’utilisation de toujours plus de force de travail humaine. Mais en même temps, le travail humain doit être éliminé le plus possible de la production de marchandise pour des raisons de rentabilité dans la concurrence. En ceci, le capitalisme épuise la source dont il vit. La source en est la force de travail humaine. Cette contradiction – entre d’une part la création de valeur par le travail, d’autre part l’élimination précisément de cette source de la valeur – est le germe pathogène qui mène le capitalisme à sa perte. Ceci constitue la thèse de la critique de la valeur.
(...)

On peut également interpréter les différentes formes de l’accélération actuelle que nous venons de décrire comme des symptômes de stress du système économique capitaliste, qui est, certes, soumis à une compulsion de croissance, mais qui ne peut plus croître. Que le système soit soumis à une compulsion de croissance, sans pouvoir cependant continuer à croître, c’est ce qu’on peut deviner d’après les « dégâts collatéraux » de l’accélération effrénée d’aujourd’hui : la destruction rapide et croissante de l’environnement, la modification du climat induite par les activités humaines, l’exclusion de ceux qui sont devenus superflus et les flux migratoires qui en résultent, l’enregistrement, le contrôle et la surveillance omniprésents des individus, une large banalisation de l’injustice et de la violence, la dérive de la société globale vers le nationalisme et le fascisme et le risque croissant de guerre qu’ils impliquent. Le capitalisme des années 1960 était costaud et résistant ; le capitalisme actuel, si on y regarde de plus près, est un malade qui se traîne d’une crise vers la crise suivante. Il EST en fait une seule et unique longue crise.
(...)
le capitalisme ne peut pas être sauvé. Car le retour à un état antérieur meilleur n’est pas possible. Le capitalisme doit donc être aboli et remplacé. Et ceci le plus vite possible. La catastrophe de son autodestruction ne laisse plus beaucoup de temps à l’humanité.


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