
Bien qu’elle soit pleinement en accord avec les principes de l’autonomie, la subsistance choisie 1 rencontre d’indéniables limites. Si elle est adaptée aux productions agricoles et artisanales, sa grammaire économique s’accorde mal aux productions industrielles. Bien que certains courants de pensée techno-critique rejettent en bloc ce type de production – comme étant intrinsèquement lié à la Mégamachine et ses désastres – une approche plus pragmatique tend à modérer ce point de vue. On ne niera pas ici les conséquences de l’industrie sur les modes de vie et les écosystèmes. On n’oubliera pas que le Capitalisme a acquis ses pleins pouvoirs grâce aux usines. Ni même qu’elle sous-tend – immanquablement – des pratiques extractivistes détestables. Il s’agit là d’éléments qui ne peuvent qu’encourager une drastique réduction des productions industrielles. Un avenir post-capitaliste rime forcément avec un abandon de nombres de produits : les objets connectées, les gadgets en tous genre, la grande majorité des objets en plastique qui nous entourent, la voiture individuelle et tout un tas d’autres produits issues de la pétro-chimie et de la métallurgie. Pourtant il ne me semble pas désirable d’abandonner, tout bonnement, l’industrie.
Cet opinion repose sur plusieurs constats. Tout d’abord, l’industrie est indispensable au maintien de minimum vitaux considérés comme élémentaires par la grande majorité de la population : l’eau courante, un peu d’électricité, des machines-outils pour soulager le travail, etc.. Ensuite, les services publics telles que les hôpitaux, le transport, l’énergie, l’auto-défense ont besoin de l’industrie pour exister et perdurer. Enfin, parce que la société capitaliste nous a légué un lourd héritage de communs négatifs2 à gérer sous peine de subir de lourdes conséquences. Je pense là à la filière nucléaire, aux infrastructures polluantes et à l’ensemble des déchets issus de la surproduction. Pour ces raisons, la question de l’industrie – et donc de la division du travail – doit être abordée avec lucidité et conséquence. Sans quoi, nos perspectives révolutionnaires ne seraient ni en capacité de prendre soin des plus fragiles, ni d’organiser l’autodéfense, encore moins d’éviter les catastrophes industrielles.
Contrairement à la subsistance choisie, la question industrielle se pense obligatoirement au travers d’un modèle économique capable d’orienter les forces productives aux endroits nécessaires, d’opérer des investissements sur le long terme, d’organiser la division du travail et de répartir au sein de la population les éventuels produits. Il va sans dire que le libéralisme économique n’a cessé de démontrer son incapacité à articuler ces éléments de manière rationnelle, équitable et soutenable. Tout comme l’ex-URSS et la République populaire de Chine d’avant 1978 ont prouvé qu’une mainmise totale de l’État sur l’appareil industriel est également une impasse. Si l’on rejette autant la mainmise du marché que celle de l’État, quelles autres possibilités s’offrent à nous ? Comment garantir un accès aux produits de l’industrie à chacun.e selon ses besoins ? Ici aussi, il me semble que la désirabilité réside dans le fait d’aller vers plus de démocratie, de trouver des manières de décider collectivement des orientations industrielles, tout en garantissant un accès gratuit à quiconque aux services publics. Et bien que plusieurs modèles théoriques prennent cette direction3, il me semble que le plus prometteur et abouti soit le ‘salaire à vie’ développé, entre autre, par Bernard Friot.
Il n’est pas possible de décrire en peu de mots le fonctionnement précis de ce modèle, aussi je n’esquisserai qu’une simple liste de ses caractéristiques, en laissant le soin aux lecteurs et lectrices intéressé.e.s d’approfondir le sujet par elles/eux-même. L’idée générale du ‘Salaire à vie’ est d’étendre – et d’approfondir – à l’ensemble des productions industrielles et des services publics le fonctionnement du Régime Général de la Sécurité Sociale, tel qu’il a existé en France de 1946 à 1967. Concrètement, cela prend la forme d’un dépassement complet du Capitalisme et de l’État. La gestion des entreprises revient aux travailleurs et travailleuses qui en ont l’usage. La majorité des bénéfices des entreprises est mise dans un ‘pot commun’. Les orientations économiques – et donc l’usage fait de ce ‘pot commun’ – sont décidées par des comités locaux composés de travailleu.r.se et de simple citoyen.ne.s. Les services publics sont gratuits. Et chaque personne de plus de 18 ans bénéficie d’un revenu mensuel inconditionnel. Ces grandes lignes ne manquent pas de soulever de nombreuses questions pratiques, qui font l’objet de clarifications, de précisions et de remises en questions permanentes de la part de Bernard Friot4, mais surtout du Réseau Salariat5. Ainsi ce modèle prouve qu’une autre tradition macro-économique existe, mise en œuvre par le Régime Général de la Sécurité Sociale, et quelle est capable de prendre à bras le corps la question de la division du travail, sans Capitalisme et sans État.
À vrai dire, j’ignore si ce modèle est parfaitement abouti, peut-être même qu’un autre serait plus adapté à nos ambitions ? Je suis malgré tout convaincu que penser l’industrie sous des modalités révolutionnaires est indispensable. En faisant cela, on s’inscrit dans la très longue tradition des mutuelles ouvrières, des bourses du travail et du Régime général de la Sécurité Sociale. Il y a milles raisons d’être critique des perspectives communistes, mais il ne faut jamais oublier qu’en France, aucune autre tradition n’a réussi à penser et construire l’entraide à de si grandes échelles. Si nous voulons que chaque personne puisse être soignée, avoir un abri et le minimum de commodités, et ce quelque soit son origine, son genre, sa religion, son orientation politique et le lieu où elle réside ; si nous voulons pouvoir faire face aux forces contre-révolutionnaires qui ne manquent jamais de s’abattre ; si nous souhaitons nous donner les moyens de réparer le monde ; alors l’auto-organisation de la division du travail – la Sociale ! – apparaît comme une perspective révolutionnaire incontournable.