Face à un système brutal et verrouillé, le pacifisme assumé est parfois obligé d’être violent

Philosophie et histoire : le pacifisme ce n’est pas forcément la doctrine du dogme de la non-violence

lundi 23 mai 2022, par Sarbacane.

On a souvent tendance à assimiler pacifisme et non-violence absolue, alors qu’en réalité il a toujours existé des courants pacifistes qui ne rechignaient pas à accepter et utiliser des formes de violences en cas de nécessité et d’absence d’autres options.
Historiquement, on voit que la recherche de la paix et de la justice est aussi passée par des formes d’auto-défense violente, individuelle ou collective.
Quelques définitions et remarques.

- Définition sur Wikipedia :
Le pacifisme possède deux acceptions possibles incluant l’action des partisans de la paix, ou une doctrine de la non-violence. Bien que reliés, les deux concepts se distinguent du point de vue de la théorie et de la pratique. Le pacifisme est la doctrine et l’action des partisans de la paix ou du rétablissement de la paix. Les socialistes d’avant 1914 (Jean Jaurès), les Zimmerwaldiens durant la Première Guerre mondiale, les opposants aux guerres coloniales ou les partisans de la paix professent un pacifisme qui n’est pas toujours assimilable à la non-violence. La vision du pacifisme associé à une personne refusant le recours à toutes formes de violence est par contre beaucoup plus répandue.

Face à un système brutal et verrouillé, le pacifisme assumé est parfois obligé d’être violent
Les tyrans se foutent de notre exemplarité morale et de nos gestes sacrificiels

A part des psychopathes et des puissants avides de pouvoir et d’argent, la quasi totalité des humains préfère la paix à la guerre.
Malgré tout, les humains ne sont pas forcément pour autant pacifistes, c’est à dire qu’ils n’oeuvrent pas forcément au quotidien pour bâtir une société excluant le recours à la guerre et l’existence d’injustices.

D’après le texte ci-dessous, les pacifistes ne sont pas forcément adeptes du dogme de la « non-violence » :

- Voir des analyses philosophiques sur "Le pacifisme peut-il exclure toute violence ?, sur un site catholique, extrait :
La paix d’une citée est parfois très grandement malmenée, de sorte que plus aucune solution ordonnée ne peut rétablir la paix. Doit-on alors la laisser tomber dans un état de conflit durable ? C’est ce que l’on pourrait penser si l’on refuse toute violence au nom du pacifisme. Mais dans ce cas, on légitime une violence bien pire.
Il n’est malheureusement pas toujours possible de ne pas utiliser la violence, lorsque le danger qui menace la paix est trop grand et que la situation s’empire si l’on reste dans une résistance passive. A l’échelle d’une cité, c’est le cas de la guerre juste (mentionnée plus haut), de l’emprisonnement des malfaiteurs…
A l’échelle individuelle on parlera de légitime défense.
La finalité de l’acte n’est pas d’utiliser la violence, mais d’empêcher l’agresseur de nuire. Or il arrive que le fait d’empêcher ce dernier de nuire, peut nous faire utiliser la violence, entraîner la mort à l’agresseur. Il est moralement licite pour la personne de se défendre si son intention est celle de conserver sa vie et si les moyens utilisés sont proportionnels à la fin visée.
Si au nom d’un pacifisme mal compris, on se refuse toute action lorsque la cité est en danger, on devient, en partie, moralement responsable de l’agression qu’elle subit.
(...)
Le pacifisme ne peut donc pas complètement exclure toute forme de violence. Il existe des actes de résistances pacifiques non violents, cela est possible. Cependant le pacifisme nécessite parfois une tolérance de la violence, voire son utilisation pour empêcher un mal plus grand de se propager. Si cette violence n’est pas tolérée, alors le pacifisme peut nuire à la paix, ce qui n’est plus du pacifisme. Une forme de pacifisme qui voudrait une absence de conflit à tout prix, serait, en réalité, intrinsèquement violente car tyrannique.

- Pour le côté historique, voir : Une histoire de l’auto-défense populaire - Pour combattre la violence sociale, les opprimés peuvent organiser leur auto-défense. Les femmes et les minorités participent à une résistance populaire.
Face à la répression, l’auto-défense collective devient un enjeu important. Les violences policières réactivent cette dimension. Les Black Panthers restent l’exemple le plus emblématique de cette pratique d’auto-défense face à la police et l’Etat. Mais il existe toute une généalogie de la défense face aux oppresseurs, des esclaves jusqu’aux femmes. La philosophe Elsa Dorlin retrace une archéologie de cette pratique dans le livre Se défendre. Une philosophie de la violence. (...)

Les observations historiques et philosophiques amènent donc à constater qu’un pacifiste convaincu doit forcément admettre, soutenir et pratiquer s’il le faut, des formes d’actions violentes quand la situation est bloquée, et dégénère (c’est typiquement le cas de la civilisation techno-industrielle) dans des problèmes bien pires que les problèmes éventuellement créés par les actions violentes.

Je ne rentrerai pas ici dans le débat plutôt subjectif et compliqué sur ce qui est considéré comme violent ou non-violent. En tout cas, la plupart du temps les luttes évitent la lutte armée, et utilisent l’émeute, les dégradations, le blocage, la grève sauvage, le sabotage. L’atteinte aux biens comme moyen d’auto-défense semble privilégiée à l’atteinte aux personnes.
Je remarque que, ainsi que nombre d’historien(ne)s des luttes l’indiquent, les grandes victoires (contre l’oppression et les injustices, on ne parle pas ici de petites réformes) sont obtenues le plus souvent dans une conjonction des formes d’actions « non-violentes » (légales ou illégales) et « violentes » (différentes formes de contre-violence, de légitime défense), appelée « diversité des tactiques ».

On peut aussi constater que le système actuel, la civilisation techno-industrielle, est très très violent et destructeur envers les humains, la nature, les plantes et les animaux. Et les écologistes et autres anticapitalites ont pu constaté qu’il est très difficile de faire changer fondamentalement les choses uniquement par des moyens dits « non-violents ». On se trouve donc jusqu’au cou dans la situation indiquée dans l’article catholique cité au-dessus.
Des sondages indiquent que de moins en moins de monde compte vraiment sur les élections pour engager des changements fondamentaux vers la justice sociale et l’écologie. Sur quoi celà va-t-il déboucher ? Des grèves générales ? Une auto-défense populaire étendue ?

Face à un système brutal et verrouillé, le pacifisme assumé est parfois obligé d’être violent
Les sociopathes au pouvoir sont insensibles aux arguments moraux

Du coté des révolutionnaires et anarchistes, on trouve aussi des critiques du dogme de la non-violence, exemple :

- Comment la non-violence protège l’État – Chapitre 1 : La non-violence est inefficace (...) Encore et encore, les gens qui luttent non pas pour une réforme symbolique mais pour une émancipation complète – la récupération du contrôle de nos propres vies et le pouvoir de négocier nos propres relations avec les gens et le monde autour de nous – s’apercevront que la non-violence ne fonctionne pas, que nous sommes confrontés à une structure de pouvoir qui s’auto-perpétue, est immunisée contre les appels à la conscience, et suffisamment forte pour mater ceux qui désobéissent ou refusent de coopérer. Nous devons nous réapproprier l’histoire des résistances passées pour comprendre pourquoi nous avons échoué et comment, exactement, nous sommes parvenus aux réussites limitées qui sont les nôtres. Nous devons aussi accepter que toutes les luttes sociales, exceptées celles menées par des personnes totalement pacifistes et donc inefficaces, comportent une variété de tactiques. Une fois que l’on a réalisé que jamais dans l’histoire la non-violence n’a mené à des victoires véritablement révolutionnaires, on peut alors examiner d’autres graves défauts de la non-violence.


3 Messages

  • Face à un système brutal et verrouillé, le pacifisme assumé est parfois obligé d’être violent Le 30 mai à 21:05, par

    Bonjour, merci pour votre retour... effectivement, je réduis le champ de la violence à l’atteinte aux personnes, j’ai du mal à qualifier de « violente » une action visant du matériel. J’entends bien qu’ici on touche à la subjectivité.

    Je suis aussi tout à fait d’accord avec la légitime défense, qu’elle soit individuelle ou collective. Se défendre, attaquer et vaincre dans le cadre qui nous est enfin de compte imposé par l’agresseur, celui de la violence physique.

    Je ne sais pas si la victoire morale n’a aucun intérêt, et sur le plan qui est le leur, spirituel ou moral, je m’abstiendrai d’en juger, en tout cas cette victoire là, c’est ce que défendent certains non-violents. Et ils estiment que cette radicalité « morale » allant jusqu’à perdre sa vie sans atteindre à celle de l’ennemi à des conséquences sur le système d’oppression. Je ne sais pas.
    Je tenais seulement à replacer la non-violence dans le contexte radical qui me semblait être le sien, parce qu’à chaque fois que je lis quelque chose là dessus il me semble que les gens mettent en parallèle deux choses qui en réalité et malgré leur proximité sémantique ne peuvent pas se comparer.
    Et la majorité du temps, je trouve que les partisans de l’action violente cherchent à justifier leurs propres choix par un procédé qui consiste à démontrer l’inefficacité et la naïveté de la non-violence, puis le caractère inévitable de la violence. Peut-être bien qu’ils ont raison. Mais cette façon de faire m’énerve et je ne pense pas qu’on ait besoin de discréditer A pour glorifier B, surtout quand A et B sont différents et n’ont ni les mêmes buts, ni les mêmes moyens. Quant aux non-violents, ils usent aussi des mêmes procédés, et certain.es se drapent dans la non-violence pour justifier leur collusion avec le pouvoir, pour ne pas dire collaboration. Bref, c’était juste une petite contribution à un vaste sujet.

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  • Face à un système brutal et verrouillé, le pacifisme assumé est parfois obligé d’être violent Le 28 mai à 10:44, par

    Pour moi c’est un contre sens total de prêter aux non-violents l’idée que leur exemplarité ferait changer le cœur des oppresseurs. Ce préjugé un peu méprisant contribue à reléguer la non-violence dans un pré carré de hippies naïfs, de bobos pacifistes, qui s’enfuiraient au premier coup de matraque, puisque comme chacun.e semble l’accepter, les non violents ne sont généralement que des gens qui ne savent pas se battre ni affronter la « vraie » violence n’est-ce pas, et qui déguisent leurs lacunes et leurs faiblesses sous des dehors philosophico-éthiques qui les mettraient à leur avantage. Je passerais sans m’étendre sur la myriade de militants gauchistes et apparentés qui justifient ou glorifient la violence, fascinés par la lutte armée et les émeutes, pour donner une constance plus solide à leur militantisme et paraître plus radicaux, position bien pratique quand il s’agit de juger les autres et de montrer que nous, on est les « vrais ». Je passerai aussi sans m’étendre sur l’imaginaire profondément viriliste et masculin lié à la violence et à ce que ça véhicule.
    On pourrait discuter pendant des heures du bien fondé et de la pertinence des moyens de lutte, violents ou non violents. Ce n’est pas mon propos ici, je considère cette éternelle discussion de fond comme stérile, clivante et sans fin, non-avenue, pour les jours où on s’ennuie vraiment.

    La position non-violente est une position éthique. On n’utilise pas la violence sur un être vivant parce que ce n’est pas acceptable, point. Si dans la foulée cet oppresseur est soudainement illuminé par cet incroyable axiome et décide de quitter le pouvoir, tant mieux. A mon sens, la non-violence serait celle d’un guerrier confirmé qui a définitivement renoncé aux armes, accepte le combat et met sa vie en jeu parce que son impératif moral lui interdit d’attenter à une vie humaine. Pas parce qu’il se dit qu’il va gagner... Il se peut que son adversaire soit atteint par cette force morale et décide lui aussi d’arrêter le combat. Mais ce serait être extrêmement naïf et extrêmement prétentieux de s’imaginer que c’est ce qui va se passer.
    Effectivement la plupart du temps, les non violents finissent matraqués, égorgés, assassinés, bref, morts. Mais les adeptes de la non violence sont tout à fait lucides sur le sort qui les attend et en acceptent la possibilité, au moins moralement... Leur victoire est autre. C’est la puissance de la faiblesse qui accepte de jouer sa vie, c’est d’une radicalité extrême.
    C’est aussi une façon de briser le cadre imposé par l’oppresseur, celui de la violence justement, d’en sortir en le refusant, ce qui pourrait déjà être considéré en soi comme la victoire, peut-importe l’issue. A débattre.
    Quand à la violence, et à ceux qui devisent avec appétence sur le fait qu’elle est nécessaire, qui pensent que leur violence serait légitime parce que du bon côté... S’il y a probablement des violences nécessaires, je ne crois pas qu’il y ait de violence juste. Je pense que l’acte de tuer tue aussi son auteur.

    Et si personne au monde n’a jamais obtenu la liberté en faisant appel au sens moral des oppresseurs, aucune guerre au monde n’a jamais amené par son sens moral la liberté aux oppressés. C’est une succession de meurtres, d’horreurs, de viols et d’enfer ou bien entendu les catégories déjà dominées, les enfants, les personnes âgées, personnes handicapées etc, et bien entendu les femmes en paient le prix le fort. Et que celleux qui pensent qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs aillent bien se faire foutre.

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    • Face à un système brutal et verrouillé, le pacifisme assumé est parfois obligé d’être violent Le 30 mai à 13:29, par Sarbacane

      Bjr, vous avez raison de pointer l’existence parfois (souvent ?) d’une fascination viriliste pour la violence dans certains milieux. Si on l’observe surtout chez l’extrême droite, les gauches n’en sont pas exemptes.

      Si la contre-violence devait être utilisée par des mouvements de résistance, ce n’est pas pour fanfaronner, exclure d’autres modes d’actions (non-violents par exemple), jouer à la guerre et la surenchère viriliste/masculiniste. Il faudrait bien réfléchir avant, ne pas en faire un procédé systématique, de préférence l’inscrire dans une stratégie.

      Vous semblez réduire les tactiques dites « violentes » à la lutte armée, la guerre, à l’assassinat ou aux coups et blessures contre des personnes. Or on peut voir que la plupart des luttes utilisant la contre-violence utilisent surtout d’autres actions, comme les dégradations, le sabotage, les incendies de bâtiments ou véhicules, etc.
      Les atteintes aux personnes sont plutôt rares. Les violences aux personnes sont des recours ultimes, quand des peuples sont acculés par la brutalité et l’instransigeance des classes dirigeantes, une forme de légitime défense collective.

      Individuellement, on préférera, quasi toujours, en l’absence d’autre solution, tuer ou blesser l’agresseur plutôt que le laisser nous tuer, c’est la légitime défense. Et c’est courramment admis. Pourquoi la même chose serait si inconcevable sur le plan collectif ?, surtout si des biens matériels sont visés (détruits, mise hors service) au lieu des dirigeants qui utilisent ces biens pour nuire, ou si c’est les biens eux-mêmes qui sont nuisibles.
      Posons-nous la question.

      Je vois pas l’intérêt des types de « victoires » de non-violents que vous décrivez. Une victoire morale n’a aucun intérêt si le système d’oppression et de destruction continue.

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