Des César aux violences policières, le vieux monde résiste à la révolution féministe

mercredi 11 mars 2020, par janek.

Samedi, la fin de la marche nocturne contre les violences faites aux femmes a été violemment réprimée à Paris. Une illustration de l’affrontement à l’œuvre entre les militantes de la révolution féministe et les défenseurs de l’ordre établi. Entre deux mondes.

Il y a eu la soirée des César. Il y a la soirée du 7 mars. Il y a eu la violence de l’académie des César célébrant Roman Polanski. Il y a les violences policières contre des manifestantes pour les droits des femmes place de la République, à Paris. Il y a le geste d’Adèle Haenel, le discours d’Aïssa Maïga, de Swann Arlaud. Il y a la rage et les larmes de colère d’une nouvelle génération féministe qui aspire à ouvrir tous les horizons des possibles. Il y a deux mondes qui se font face.

Les images des charges policières, samedi, à la fin de la marche nocturne « féministe et antiraciste », organisée (comme tous les ans) à la veille du 8 mars, journée internationale des droits des femmes, sont édifiantes.

À partir de 23 heures, on y voit les policiers charger une foule assemblée en fin de manif, sans qu’aucun heurt ne soit visible, puis en traîner certaines jusque dans le métro.
Neuf interpellations ont eu lieu, selon la préfecture. Auxquelles les manifestantes (la marche était non mixte) ont répondu : « Flics, violeurs, assassins. »

La préfecture de police s’est justifiée en évoquant des difficultés à disperser les manifestantes arrivées place de la République. Les témoignages parlent plutôt d’un déploiement « disproportionné » de forces de l’ordre à l’arrivée du défilé, et d’une « nasse » policière.

Quelques heures plus tôt, Mediapart avait révélé les consignes « illégales » données ces derniers mois par le préfet de Paris, Didier Lallement, selon des notes de la gendarmerie et de CRS. Le parallèle est frappant.

Voilà donc les féministes, préservées ces dernières années (la manifestation « historique » du 23 novembre s’était correctement déroulée), traitées comme les opposants à la réforme des retraites ou les « gilets jaunes », avec des méthodes que les jeunes des quartiers populaires connaissent depuis bien longtemps.

Le syndicat Synergie officiers a d’ailleurs usé de la même rhétorique à leur encontre, traitant les manifestantes de « militantes d’extrême gauche altermondialistes qui détestent les policiers ». « Elles ont défilé le 10 novembre [à la marche contre l’islamophobie – ndlr] avec les islamistes fichés S et ceux qui appelaient à battre les femmes… », conclut le syndicat, très puissant de la police.

Quant à Didier Lallement, il n’en est pas à son coup d’essai : comme l’a noté le journaliste David Dufresne sur Twitter, le préfet, qui exerçait auparavant en Gironde, a été mis en cause pour son action lors du 8 mars 2019. Un rapport de l’Observatoire girondin des libertés publiques dénonce une « escalade dans la répression » contre (déjà !) la marche nocturne organisée à Bordeaux :

Mal à l’aise, le gouvernement a donc ordonné un « rapport » sur l’action des forces de l’ordre – Marlène Schiappa l’a tweeté. « On attend les résultats de cette analyse », a expliqué Muriel Pénicaud, la ministre du travail, précisant, comme une évidence, à propos de la marche : « Je n’y étais pas. »

Mais qu’attendre de cette « analyse » ? Une remise en cause du changement de doctrine du maintien de l’ordre ? Un questionnement profond sur le rôle de la police et des gendarmes dans notre pays ? Qui peut sérieusement y croire ? Il y aura peut-être des sanctions, mais Emmanuel Macron et Édouard Philippe assument ces violences. Elles font même partie intégrante de leur politique.

Les images de la soirée parisienne du 7 mars révèlent aussi l’incurie de leur promesse de lutter contre les inégalités entre les hommes et les femmes, et contre les violences sexuelles, sur mineur·e·s ou sur majeur·e·s.

Du budget du ministère dédié au manque de formation de ces mêmes forces de l’ordre, en passant par les délais de la justice, ou la faiblesse des aides aux associations spécialisées : les militantes féministes dénoncent régulièrement l’hypocrisie des discours officiels.

Et pour ne parler que des violences, comment imaginer que les policiers puissent mieux accueillir les femmes qui passent la porte des commissariats quand les manifestantes sont ainsi traitées dans les rues de Paris ?

Comment croire le gouvernement, dont est toujours membre Gérald Darmanin, pourtant visé par une plainte pour viol (d’abord classée, la procédure est toujours en cours, alors qu’une deuxième plainte a été classée), et qui fut acclamé par les députés de la majorité à l’Assemblée ?

Comment isoler la politique du gouvernement sur les femmes de la réforme des retraites, dont elles souffriront, de celle de l’assurance-chômage, elles qui multiplient les contrats courts et/ou à temps partiel, ou de celle du code du travail, alors qu’elles sont majoritaires dans les secteurs peu protégés comme le nettoyage ?

Les images des femmes d’Attac contre la réforme des retraites sont à ce titre révélatrices :

https://vimeo.com/390727806

Les interventions des chercheurs et des chercheuses, opposées à la réforme de l’enseignement supérieur, le sont tout autant, comme celle-ci reprenant l’appel de l’autrice Virginie Despentes « Aujourd’hui on se lève, et on se casse », avant que le cortège ne chante l’hymne popularisé par les gilets jaunes et les opposants au nouveau régime des retraites : « Même si Macron ne veut pas, nous on est là. »
https://www.youtube.com/watch?v=XvK-KEzNiAs&feature=emb_logo
Cette circulation des colères, ce mouvement de la société, se voit aussi sur les pancartes féministes : samedi, encore, les manifestantes l’ont montré, reprenant à la fois les déchirements du cinéma français, et l’actualité politique et sociale.

« Je suis d’accord avec Jean. Ça pue le violeur dans ce pays », en référence au message publié par l’acteur Jean Dujardin, acteur dans le dernier film de Roman Polanski, et qui avait commenté une photo à l’aéroport – retirée depuis – par ces mots : « Je me casse, ça pue dans ce pays. »

« La honte », « On se lève. On se soulève », « + d’Aissa Maïga [qui dénonce le manque de diversité dans le cinéma français, et défend les droits des femmes –ndlr], - de 49-3 », ont aussi lancé les féministes de samedi, en référence, cette fois, aux actrices qui résistent (lire l’article de Marine Turchi et Camille Polloni sur la nuit des César).
La révolution féministe qui a surpris le monde, n’en finit pas de secouer nos sociétés. On ne sait pas jusqu’où elle ira, à quel point elle contribuera à redéfinir ce que nous sommes, chacun, chacune, et tou·te·s ensemble. On ne sait pas si elle aboutira. Ce qu’elle laissera, sur nos corps, dans nos esprits.
On sait déjà en revanche qu’elle est puissante, qu’elle est joyeuse, qu’elle est inclusive. La manifestation de ce dimanche 8 mars était d’ailleurs intitulée « marche des grandes gagnantes ». « Nous sommes fortes, nous sommes fières. Nous sommes les grandes gagnantes », proclamait l’appel à défiler.

On sait aussi que les résistances sont immenses, à la hauteur de la domination masculine millénaire et d’un système économique qui en a fait un de ses rouages.

Les réactions de ces derniers jours à la cérémonie des César, ce cénacle bourgeois parisien, n’en sont que l’illustration. Des mots si méprisants de Lambert Wilson aux insultes faites à Adèle Haenel et à Florence Foresti par un ancien directeur de casting, en passant par les chroniqueurs machistes de Cyril Hanouna et l’avocat Emmanuel Pierrat, contestant le refus du groupe Hachette de publier les Mémoires de Woody Allen, défendant Gabriel Matzneff et Denis Baupin.

C’est un continuum. Celui des violences faites aux femmes. De ceux qui les commettent, de ceux qui les soutiennent, de ceux qui ne disent rien. Il y a deux mondes qui se font face. On ne peut plus rester neutre.

Voir en ligne : https://www.mediapart.fr/journal/fr...


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