Délinquance et sanction en société anarchiste

Illustration d’un possible

dimanche 2 janvier 2022, par Heska.

La question des pouvoirs de police et de la sanction judiciaire a été et est toujours une question importante pour les anarchistes. Les violences policières, l’inhumanité de la justice et de l’enfermement carcéral sont toujours au coeur de leurs combats d’aujourd’hui.

Punir et surveiller

La police et le pouvoir judiciaire sont les manifestations les plus évidentes de la volonté étatique de contrôler les comportements des populations et d’asseoir sa domination en se réservant l’usage exclusif de la force afin que rien n’entrave la perpétuation de sa domination sur les corps et les esprits.

7 Cartouches

Il y a cinquante ans le dessinateur et romancier Gébé s’était interrogé dans
7 Cartouches sur la manière dont une société libre doit parfois organiser ces pouvoirs de police. Il avait donc utilisé l’outil de la fiction pour décrire une société anarchiste de laquelle les armes à feu avaient été bannies. Un jour cependant, un crime par balles est commis. Des individus sont alors mandatés pour retrouver l’auteur du crime et l’empêcher de tuer encore. Ce petit groupe n’a pas de culture de l’enquête, peu de moyens d’investigation, pas de fichiers de population... Leur tâche n’est pas aisée.

Aujourd’hui en suivant le flux Facebook des vidéos, je suis tombé sur une intéressante illustration de la manière dont nous pouvons nous passer de police et de justice en s’auto-organisant.

Allo Pizza

La scène se passe à Marseille. Un livreur de pizzas accompagné d’un ami qui filme la scène depuis la voiture remet sa commande à un homme. Celui-ci à la réputation de ne pas payer ce dont nous sommes avertis par une incrustation en début de vidéo. Quand le livreur lui réclame les trente euros, le client refuse. Le livreur insiste, l’homme grand et costaud devient menaçant et dit plusieurs fois qu’il « n’a pas l’habitude de payer ». Le livreur remonte dans sa voiture et appelle quelques potes, livreurs aussi. Ca sent les représailles ! Les amis arrivent vite, tout le monde embarque dans la même voiture, ils rattrapent l’homme qui marche sur le trottoir et le coince une première fois. En mettant la pression, ils récupèrent les pizzas auprès du gars qui ne la ramène plus du tout et fait canard. L’histoire ne s’arrête pas là. L’homme repart, ils le suivent et le coince une deuxième fois et le menace de diffuser son image sur les réseaux. Penaud et inquiet, le voleur propose de payer les pizzas mais le livreur lui répond que là il n’est plus question d’argent mais d’autre chose. En échange de l’assurance de flouter sa tronche et en se vantant de pouvoir faire 1 million de vues, ils l’obligent à monter dans la voiture qui démarre. Comme dans un film, on pense que le gars va partir pour une balade qui va mal finir. Mais le livreur lui demande simplement si il a déjà livré des pizzas ! La voiture arrive au local. Les amis expliquent au gars qu’il va partir avec eux en livraison. Ils l’affuble d’un costume de Pluto (!), la petite bande embarque avec la commande suivante, et Pluto la livre sous les rires des clients qui ignorent tout. L’histoire se termine quand le livreur dit à Pluto qu’il peut garder le pourboire !

L’Ordre et la Loi

Imaginez maintenant que pour une même situation de départ, le livreur appelle les flics. Il a de la chance, une patrouille n’est pas loin et est motivée à résoudre une affaire de grivèlerie. C’est facile et bon pour les statistiques. Ils arrivent à la sauvage, le gars dément, s’énerve, placage (avec les risques que l’on connait), garde-à-vue, passage au trib’ en comparution immédiate pour voie de fait, rébellion, outrage et vol. Le juge lui colle 4 mois avec sursis et 1500€ d’amende. Le type avait un sursis de 6 mois pour une affaire de consommation de stup, il part au placard pour 10 mois, il en tirera 8. La machine s’est emballée, le chiffre de la délinquance augmente, la société vient de consacrer des centaines de milliers d’euros à une affaire de trente balles. L’Etat démontre une nouvelle fois que l’ordre règne et que la sécurité est assurée. Waw !

A Marseille on a quelques jeunes gens qui se sont auto-organisés et qui ont mis en place une sanction éducative en faisant comprendre au gars ce qu’est leur boulot. Personne n’a été blessé, ça a couté un litre d’essence et dorénanvant le type paiera probablement ses pizzas.

Si j’avais toutefois un conseil à leur donner c’est de ne pas, gargarisés par le succès de leur vidéo, renouveler cette expérience sous peine de s’auto-instituer justiciers, ce qui serait problématique. Dans 7 Cartouches une fois leur mandat rempli le groupe est dissous et chacun retourne à ses activités normales et non-coercitives.


2 Messages

  • Délinquance et sanction en société anarchiste Le 3 janvier à 09:56, par Heska

    Je pense que ce qu’ont fait ces jeunes est intelligent. je n’aurais rien eu à écrire si ils avaient fracassé le gars dans un coin. Violence banale, vengeance... Exactement ce que vous décrivez dans vos exemples. Rien d’intéressant. Et une certaine malhonnêteté à vouloir me faire l’apôtre de ce que vous décrivez. Ou vraiment me prenez-vous pour un perdreau de l’année qui découvre la problématique et ignore tout cette « justice de Far-West » ?

    L’Etat est la plus importante des mafias. Ces deux entités fonctionnent exactement sur les mêmes principes : contrôle-coercition-affiliation forcée-prélèvements-cadeaux-menaces-sanctions-extension du territoire et des ressources...
    L’emballage est différent, assumer ou revendiquer leur violence propre ne se fait pas aux mêmes endroits, ni avec la même visibilité. L’Etat nous semble plus légitime mais quelle était la légitimité des premiers Etats aux yeux des populations qui vivaient en communautés villageoises ?

    Je ne vois donc aucun rapport entre la violence des exemples que vous donnez et le coup de main des jeunes marseillais. Vous ne nous ferez pas croire que le système pénal est par nature moins violent qu’une justice communautaire ou improvisée. Et je distingue bien ces notions du problème de la délinquance en société anarchiste. Des années de prison sont des sanctions d’une extrême violence même si bien peu de gens souscrivent à cette idée tout à réclamer des peines encore plus longues dans des conditions encore plus rudes. C’est là que je comprends l’Indien qui se contente de quelques coups.

    J’ajoute que je n’oblige personne à vivre, ou même à désirer vivre, dans des espaces libertaires autogérés, des sociétés anarchistes. Je vous laisse le droit de préférer la « justice » bourgeoise et de ne pas en comprendre l’étendue et la violence, punissant les sans cesse les perdants du système dont le mode de vie même est un acte de délinquance aux yeux de l’Etat. Par exemple, bien souvent le vagabondage était un délit parfois passible de la peine de mort et là, encore aujourd’hui, la vie du SDF est pénalisée par des règlements municipaux.

    Tous les jours les Etats m’obligent à vivre dans leur société de contrôle, de production, de nationalisme. Tous les jours ils me contraignent à survivre de relations d’argent... et à supporter la bienveillance naturelle de leur « justice ».

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  • Délinquance et sanction en société anarchiste Le 2 janvier à 22:11, par Serge

    Merci Heska pour ces pistes :

    Dans un endroit reculé sans téléphone, pas même portable du Niger à deux jours de pirogue de Niamey, un batelier frappe avec une longue rame un jeune homme accroché à la berge. Autour de la scène, peut-être trente ou quarante personnes. Certains encouragent, d’autres demandent modération. Sa punition reçue, on délaisse le jeune homme qui a eu des gestes déplacés envers une jeune fille. Quant au batelier, il était le plus doué d’autorité, le plus senior au moment où s’est produit l’attentat aux mœurs et avait le devoir de rendre la justice. Justice et sentence immédiate et publique., plus ou moins sévère selon le jugement de l’arbitre et le commentaire de la foule, justice jouée au sein d’un cadre traditionnel implicite, n’excluant pas le lynchage.

    Un mien ami toulousain était indien et dealer d’opium. Il me raconta qu’un jour la police le prit place du Capitole et l’embarqua dans une voiture où il fut roué de coups pendant deux tours. Ensuite, on l’éjecta. Basta. Il me dit qu’il avait préféré ça à toute autre sanction. Je ne sais pas ce qu’il est devenu.

    Les capos mafieux font régner l’ordre autour d’eux. Ils ne supportent pas la poudre sur leur terrain même s’ils en exportent par tonne dehors. Deux motifs : 1 - que leurs proches, parents, alliés, dépendants ne soient pas touchés par cette merde, 2 – ne pas être trahi par l’un d’eux.
    De là, la famille mafieuse peut dériver vers le despotisme local ou féodal.

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