Crest et ses environs sans internet, retour aux années 90

L’occasion d’expérimenter une autre manière d’explorer l’existence ?

lundi 22 février 2021, par Camille Pierrette.

Depuis le sabotage par incendies des installations technique Orange à Crest, l’internet filaire est coupé un peu partout.
Pour les moins jeunes, on se retrouve un peu dans les années 90, quand internet n’était pas encore généralisé.
On vit une sorte de retour vers le passé. Au siècle dernier on lisait des journaux ou on regardait en direct une chaîne de télévision, on avait la météo sur des répondeurs téléphoniques alambiqués et la connaissance se trouvaient dans des livres. Incroyable non ?

Sauf qu’à l’époque l’espace social était organisé autrement, sans internet, et on ne pouvait languir ce qu’on ne connaissait pas. Tandis qu’aujourd’hui des habitudes ont été prises, presque tout passe par le web, et ça fait bizarre d’être privé de son joujou communicationnel omniscient, on se sent comme perdu, démuni, réduit, impuissant. L’ordinateur roi est devenu un peu manchot.
Encore que l’impact reste limité puisque pas mal de personnes ont des smartphones avec connexion internet illimitée.

Crest et ses environs sans internet, retour aux années 90
Lectures et échanges humains au rdv ?

En cette période de pandémie dramatisée à outrance pétrie de couvres-feux imbéciles, de restrictions de déplacement liberticides et de rencontres physiques sous contrôles policiers, cette coupure d’internet est d’autant plus étrange et embêtante car c’était souvent le dernier moyen pour nous relier « librement » (virtuellement et à distance...) aux autres et à l’actualité du monde tel qu’il va.
On se retrouve alors à acheter un journal, à téléphoner à des ami.e.s, à avoir plein de temps libre pour lire, faire l’amour et flaner. Sauf que l’État maintient un couvre-feux militarisé à 18h, ce qui est particulièrement pénible pour les travailleurs de jour.

Ce sabotage important est l’occasion d’expérimenter un peu une autre manière d’explorer son existence, de tester un mode de vie plus sobre en énergie.
On peut aussi se rendre compte combien cette société est dépendante des réseaux, combien elle est fragile malgré ses délires de puissance. Il suffit d’un incident, attaque ou accident, et des tas de dispositifs sont atteints en cascade : paiements par CB, distributeurs de billets, communication avec les services publics, vie professionnelle, La Poste…

Plutôt que de réclamer davantage de redondance d’internet, de sécurité à la place de la liberté, de flics et de caméras, de 5G et de câbles filaires partout, l’intelligence écologique et sociale serait de réfléchir et construire une autre société, fondée sur les rencontres sociales et la convivialité, sur le partage et l’entraide, sur la mesure et la démocratie directe plutôt que sur l’échange utilitariste par écrans interposés sur fond de compétition partout.

C’est l’occasion de rechercher un contact rapproché avec le monde naturel, de s’y immerger sensoriellement, de plonger les mains dans la terre, d’humer le printemps, d’observer de plus près ces créatures animales et végétales éphémères largement inconnues, ignorées, piétinées, même chose pour les humains d’ailleurs. Plutôt que poursuivre la virtualisation du vivant, sa numérisation destructive, la robotisation de nos vies, aller vers l’incarnation, la chair, l’empathie, l’émotion de la rencontre sans filtres ni censures.

Peut-être qu’alors on se rendra compte que ce système hyper-technologique et marchandisé, cette civilisation industrielle, est une catastrophe permanente, qu’il tue, dans tous les sens du terme, le vivant et l’altérité, l’étrange et le mystère, la liberté et l’amour, en nous et partout autour de nous ?

Crest et ses environs sans internet, retour aux années 90
Escadrille de mésanges au repos

Peut-être qu’alors on voudra accepter que cette civilisation industrielle est incompatible avec une vie qui vaut la peine d’être vécue, qu’elle est un fléau mortel pour les fragiles mondes vivants peuplant la mince biosphère d’une planète minuscule errant dans un gigantesque univers incompréhensible ?
Peut-être qu’on souhaitera voir disparaître cette civilisation vampirique et ses armes de destruction massive ornées de progrès et de sciences ?
Peut-être qu’ensuite on agira pour provoquer volontairement cette disparition, et ainsi libérer des opportunités inconnues de mondes beaucoup plus riches et stimulants qu’une appli, un placement boursier ou un jeu en ligne ?

Peut-être qu’une panne, un soulèvement, une catastrophe, un sabotage sont des occasions précieuses parmi d’autres pour ressentir tout ça.


7 Messages

  • Crest et ses environs sans internet, retour aux années 90 Le 28 février à 21:00, par Camille Pierrette

    Je ne veux pas d’une vie entièrement numérique - Dans la nuit du 16 au 17 février, dans la vallée de la Drôme, le feu a détruit un poste répartiteur d’Orange. Comme huit mille abonnés, notre chroniqueuse s’est réveillée sans téléphone fixe ni portable, sans wifi ni 4G. L’occasion de s’interroger sur la place du numérique dans nos vies. (Corinne Morel Darleux)

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  • Crest et ses environs sans internet, retour aux années 90 Le 26 février à 16:13, par Mésange Bleue

    " L’addiction aux écrans, qui représentait 10 % de ses consultations il y a sept ans, en représente 80 % aujourd’hui. [...] Le temps d’écran a explosé, en particulier chez les jeunes. Celui-ci a augmenté chez 62 % des enfants et 69 % des adolescents (forte augmentation du temps d’écran chez les enfants et les adolescents depuis mars 2020, début du premier confinement.) [...] addiction ou pas, de nombreux travaux mettent en évidence l’impact très négatif d’une forte exposition quotidienne aux écrans sur le poids, la scolarité, l’attention, le langage, etc. Sans compter la réduction du temps de sommeil, en raison, entre autres, de la lumière bleue ou des contenus visionnés (anxiogènes, violents, etc.).
    Or les effets délétères du manque de sommeil sur la santé physique et mentale sont eux aussi bien établis. De plus, l’usage récréatif des écrans détourne l’enfant de certaines activités plus nourricières pour son cerveau et sa santé : la lecture, les échanges intra-familiaux, l’activité physique, etc... « » Avec le premier puis le deuxième confinement. Benjamin Pitrat, addictologue à l’hôpital pédiatrique Robert-Debré (Paris), a constaté une aggravation des comportements addictifs liés aux jeux vidéo, mais aussi à d’autres activités sur écran (films, réseaux sociaux…). Certains y passaient 14 heures par jour, soit 100 heures par semaine...
    L’addiction aux écrans, qui représentait 10 % de ses consultations il y a sept ans, en représente 80 % aujourd’hui.
    — 
    Le temps d’écran a explosé, en particulier chez les jeunes. Celui-ci a augmenté chez 62 % des enfants et 69 % des adolescents, selon une enquête de l’Observatoire national de l’activité physique et de la sédentarité (Onaps), qui tire la sonnette d’alarme.
    La hausse est un peu plus faible chez les adultes : 40 %. Les enfants vivant dans des foyers à dominante ouvrière ou employée ont été plus consommateurs d’écrans que ceux de cadres (respectivement 2,7 et 2 fois plus), selon une récente étude de l’Institut national d’études démographiques (INED).
    — 
    Sites Internet et applications utilisent des systèmes de valorisation pour retenir l’attention, activée par la recherche du plaisir immédiat. Une étude israélienne a ainsi montré que le jeu vidéo est associé à une libération de dopamine dans le cerveau d’une ampleur similaire à celle des drogues.
    Par ailleurs, addiction ou pas, de nombreux travaux mettent en évidence l’impact très négatif d’une forte exposition quotidienne aux écrans sur le poids, la scolarité, l’attention, le langage, etc. Sans
    compter la réduction du temps de sommeil, en raison, entre autres, de la lumière bleue ou des contenus visionnés (anxiogènes, violents, etc.).
    Or les effets délétères du manque de sommeil sur la santé physique et mentale sont eux aussi bien établis. De plus, l’usage récréatif des écrans détourne l’enfant de certaines activités plus nourricières pour son cerveau et sa santé : la lecture, les échanges intra-familiaux, l’activité physique, etc..."

    Source : https://www.lemonde.fr/sciences/article/2021/02/23/enfants-confines-les-ecrans-sement-les-troubles_6070916_1650684.html

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  • Crest et ses environs sans internet, retour aux années 90 Le 26 février à 12:08, par Heska

    Bonjour Rodolphe, je comprends bien votre point de vue, notamment sur le besoin de coupure que nous éprouvons tous vis-à-vis de la marche du monde, le besoin d’évasion. Et je suis sais que ce besoin est aussi ancien que la sédentarisation et la civilisation. Avant le néolithique, on manque d’éléments matériels pour en juger et il est possible que cela ait été un peu différent. Si vous avez grandi dans un monde sans Internet, c’est que vous avez plus de 50 ans. La culture qui vous a été transmise, dans laquelle vous avez baigné enfant, ne vous a pas conduit à être dépendant de ce mode de communication. Vos parents ont grandi sans même la télévision et vos grands-parents n’avaient peut être même pas le téléphone quand ils étaient eux-même des enfants. Mais ceux qui ont aujourd’hui trente ans et moins, et qui sont l’avenir, sont eux complètement asservis, ou dans un langage plus sociologique « aliénés », aux réseaux sociaux et à Internet. Des études montrent que de nombreux jeunes ont des bouffées d’angoisse quand ils ne sont plus connectés, qu’ils ont perdu ou oublié leur téléphone, qu’ils développent des TOCs vis-à-vis des outils de communication modernes, comme vérifier ses notifications des dizaines ou des centaines de fois par jour, jusqu’au milieu de la nuit. C’est pour eux que ces coupures de réseau sont les plus intéressantes parce que elles peuvent les mettre face à leur dépendance, et celle de la société toute entière, et les pousser à mettre en oeuvre d’autres solutions de communication, et ce malgré les couvre-feu et autres confinements. Bien à vous.

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  • Crest et ses environs sans internet, retour aux années 90 Le 25 février à 09:42, par rodolphe

    Ce n’est pas les écrans qui ne nous empêche de vivre près de la nature, d’avoir des sentiments d’altérité, de partage, de vivre l’amour et la liberté et le bien vivre ensemble, c’est l’usage qu’on en fait.
    Il y a toujours un double tranchant aux évolutions technologiques et à n’importe quelle invention d’ailleurs.
    C’est vraiment réducteur de mettre dans le même sac Internet, la sécurité, la 5G, la surveillance, etc...
    C’est comme si on remettait en cause l’imprimerie et l’édition des livres et manuscrits, car ils nous éloignent de la vie sociale et de la nature ; si nous brûlions les livres !
    Ma mère me racontait que son père détestait la voir passer son temps à lire des livres, ça l’énervait... Il y a aussi des êtres humains qui s’enferment dans la lecture, ou certains dans la prière, d’autres dans la musique...
    J’ai grandi dans un monde sans internet et on peut vivre très bien, je l’accorde, mais je n’irai pas jusqu’à affirmer que la vie en était plus exaltante.
    Et surtout j’aime aussi tout ce que peut m’apporter l’outil pour m’enrichir, apprendre, partager et communiquer. Ce qui n’empêche pas d’aimer vivre dehors et en société.
    Mais je n’ai pas de leçon de vie à donner ou imposer aux autres sur leur rapport à la vie, leur envie de communiquer ou pas, leur rapport à la nature. Nous ne sommes que des humains avec ses diversités, ses complexités, ses faiblesses et ses qualités.
    C’est bien d’avoir conscience du monde vivant qui nous entoure et de ne pas se faire piéger par l’attraction des écrans, mais ce n’est pas une raison pour les abolir.

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    • Crest et ses environs sans internet, retour aux années 90 Le 26 février à 10:33, par Camille Pierrette

      Oui, c’est vrai que j’ai pas vraiment évoquer les nuisances écologiques des technologies numériques mondialisées : conso d’énergies et de matières premières, qui demeurent même si les humains ont un usage plus limité et maîtrisé des technologies numériques.
      Il me semble aussi que les technologies numériques et mobiles sont nettement plus addictives et intrusives que les bouquins. Et elles sont liées entre elles (internet, mobile, 5G).
      La fabrication de livres nécessite aussi de l’énergie et des matières premières, mais sans doute pas autant, et puis ça peut rester moins high-tech, donc plus maîtrisable.

      Toute technologie a un impact sur nos modes de vie et les écosystèmes, surtout les technologies complexes, et surtout si elles sont utilisées massivement, ce qui est le cas dans cette civilisation massifiée (productivisme, hyper-consommation...) où le système en place et son idéologie poussent au « toujours plus ».
      Donc, quelle société veut-on au juste ? Là ça continue sur la lancée, et on voit partout les conséquénces...

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  • Crest et ses environs sans internet, retour aux années 90 Le 22 février à 21:29, par Yvon THOMAS LE GUILLERM

    Hum, jolie allégorie...
    Par quel canaux de communication Ricochets est-il diffusé ?
    Facebook ? Internet ?
    Si je comprends bien, vous allez ressortir les casses en plomb, les rouleaux encreurs et les presses actionnées manuellement pour diffuser les idées !!!

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