Complotisme, conspirationnisme et capitalisme

Finalement, qu’est-ce qui, dans le capitalisme, ne relève pas du complot ou de la conspiration ?

mercredi 29 juillet 2020, par Les Indiens du Futur.

Et si, finalement, le complot et la conspiration étaient partout dans la civilisation capitaliste ?

# **COMPLOTISME, CONSPIRATIONNISME ET CAPITALISME**

Si un complot désigne un « projet quelconque concerté secrètement entre deux ou plusieurs personnes », et une conspiration une « action concertée dirigée contre quelqu’un, quelque chose », alors le capitalisme est un système dont le complot (et/ou la conspiration) est un élément fondamental.

Les gouvernements conspirent (ou complotent) les uns contre les autres, et contre leurs sujets (notre cher Macron a très explicitement affirmé que vis-à-vis du peuple, les dirigeants devaient « constamment être dans un travail d’éducation »), les entreprises conspirent (ou complotent) les unes contre les autres, les classes possédantes conspirent contre les autres, les possédants conspirent (dans une certaine mesure) entre eux les uns contre les autres, les riches contre les pauvres, les pauvres entre eux (dans une certaine mesure), le domaine de la publicité constitue un gigantesque royaume de la conspiration (dans lequel les publicitaires complotent au nom des entreprises et contre les gens, afin d’amener ces derniers à dépenser leur argent au profit des premières), de même que le domaine des « relations publiques » (expression inventée par le formidable Edward Bernays pour faire plus sérieux que « propagande »), lesquelles servent à obtenir l’adhésion, l’approbation ou du moins l’acceptation d’un public cible, et on pourrait continuer encore et encore : l’éducation nationale, dont le programme est fixé par l’État (par la clique des dirigeants étatiques), lequel est largement influencé par les entreprises et leurs intérêts, par les logiques du capital, est aussi une conspiration institutionnalisée visant principalement à produire des travailleurs, des « ressources humaines », des sujets dociles, etc. Afin de garantir un semblant de paix (plutôt léthargie) sociale, les dominants conspirent aussi bien matériellement que spirituellement contre leurs sujets, ce que Karl Marx souligne dans *L’Idéologie Allemande* :
> « À toute époque, les idées de la classe dominante sont les idées dominantes ; autrement dit, la classe qui est la puissance matérielle dominante de la société est en même temps la puissance spirituelle dominante. La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose en même temps, de ce fait, des moyens de la production intellectuelle, si bien qu’en général, elle exerce son pouvoir sur les idées de ceux à qui ces moyens font défaut. Les pensées dominantes ne sont rien d’autre que l’expression en idées des conditions matérielles dominantes, ce sont ces conditions conçues comme idées, donc l’expression des rapports sociaux qui font justement d’une seule classe la classe dominante, donc les idées de sa suprématie. Les individus qui composent la classe dominante ont aussi, entre autres choses, une conscience et c’est pourquoi ils pensent. Il va de soi que, dans la mesure où ils dominent en tant que classe et déterminent une époque dans tout son champ, ils le font en tous domaines ; donc, qu’ils dominent aussi, entre autres choses, comme penseurs, comme producteurs de pensées ; bref, qu’ils règlent la production et la distribution des idées de leur temps, si bien que leurs idées sont les idées dominantes de l’époque. »

Le colonialisme (qui continue aujourd’hui sous diverses formes plus insidieuses) relevait lui aussi, d’une certaine manière, de la conspiration. Ainsi de ce besoin des dominants, des riches et puissants européens, de créer des besoins chez différentes populations. D’où Jules Ferry (1890) :
> « La consommation européenne est saturée, il faut faire surgir des autres parties du globe de nouvelles couches de consommateurs […] ».

Et d’où ces propos de l’universitaire et économiste Jan L. Sadie, tirés de son article paru dans *The Economic Journal*, vol. 70, 1960 pages 294–303 sous le titre *"The Social Anthropology of economic Underdevelopment"* (« L’anthropologie sociale du sous-développement économique ») :
> « […] le développement économique d’un peuple sous-développé n’est pas compatible avec le maintien de ses coutumes et mœurs traditionnelles.
> La rupture avec celles-ci constitue une condition préalable au progrès économique. Ce qu’il faut, c’est une révolution de la totalité des institutions et des comportements sociaux, culturels et religieux et, par conséquent, de l’attitude psychologique, de la philosophie et du style de vie.
> Ce qui est requis s’apparente donc à **une désorganisation sociale. Il faut susciter le malheur et le mécontentement**, en ce sens qu’il faut développer les désirs au-delà de ce qui est disponible, à tout moment.
> On peut objecter la souffrance et la dislocation que ce processus entraînera ; elles semblent constituer le prix qu’il faut payer pour le développement économique, la condition du progrès économique. »

Et pour le développement économique, on peut compter sur le secteur philanthropique de la société capitaliste (le philanthrocapitalisme), qui participe lui aussi de la conspiration de la classe des dominants contre tous les autres, du capital envers et contre tout, ce que souligne sans ambages James Murombedzi, à l’époque dirigeant du bureau sud-africain de la fondation Ford (et aujourd’hui expert en gouvernance climatique à la commission économique de l’ONU pour l’Afrique) :
> « La philanthropie appuie l’agenda du capital. En conséquence, dans la mesure où un programme va à l’encontre des intérêts du capital, celui-ci ne sera pas financé par le secteur philanthropique. Les ONG et les organisations communautaires ne sont pas directement obligées par les donateurs d’agir d’une certaine manière. Cependant, il existe en quelque sorte un processus de renforcement négatif qui implique qu’à moins qu’une ONG […] ne se concentre sur les problèmes en vogue, qu’à moins qu’elle ne se comporte de manière acceptable aux yeux des donateurs, on lui dira que son agenda ne correspond pas à ce que le donateur recherche. Les donateurs établissent des priorités en fonction de leurs préférences, ce qui fait que les intérêts et les activités des ONG correspondent aux thèmes pour lesquels des subventions sont disponibles. […] L’agenda des organisations distributrices de subventions est l’agenda du capital. C’est un agenda conçu pour rendre plus supportables les effets négatifs du capital plutôt que pour réformer le système par lequel le capital est créé. »

Dans un article intitulé « La fondation Rockefeller et la naissance de l’universalisme philanthropique américain » (https://www.cairn.info/revue-critique-internationale-2007-2-page-173.htm), Ludovic Tournès, professeur d’histoire internationale, examine l’histoire de ces « grandes fondations intervenant sur le territoire américain puis dans le monde entier », que d’aucuns considèrent, à juste titre, « comme des instruments de reproduction de l’hégémonie des élites et, plus largement, comme des organisations conservatrices destinées à assurer la stabilité du système capitaliste », et notamment l’histoire de la fondation Rockefeller (son rôle dans le développement de la médecine technologique moderne, etc.). Histoire qu’il examine plus en détails, en ce qui concerne la France et l’Europe, dans un livre intitulé *L’argent de l’influence – Les fondations américaines et leurs réseaux européens*, et dans un autre intitulé *Sciences de l’homme et politique : Les fondations philanthropiques américaines en France au XXe siècle*. À propos du philanthrocapitalisme, toujours, ceux qui lisent l’anglais peuvent lire l’excellent *Under the Mask of Philanthropy* (« Sous le masque de la philanthropie ») de l’écrivain états-unien Michael Barker.

Si on peut regretter les boniments parfois abracadabrantesques qui circulent au sujet des Rockefeller ou des Rothschild, force est de constater que ces puissantes familles occupent depuis bien plus d’un siècle une place prépondérante dans le développement et le fonctionnement du système capitaliste mondialisé (qu’elles ont conspiré et qu’elles continuent de conspirer à imposer et étendre toujours plus) — et si les médias de masse étaient autre chose qu’un instrument au service de la domination, ils ne se contenteraient pas de railler les loufoqueries circulant au sujet des Gates, des Rockefeller ou des Rothschild.

La vraie question, c’est plutôt de savoir ce qui, dans le capitalisme, ne relève pas du complot ou de la conspiration.

(post FB de N Casaux)

Complotisme, conspirationnisme et capitalisme

P.-S.

- En complément, sur la guerre totale que mène la civilisation industrielle au monde vivant afin de remplacer la vie par des marchandises :
La guerre mondiale contre la nature (par Armand Farrachi)

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