Autocritique du mouvement écologique : indispensable lucidité

Un livre essentiel de Charbonneau réédité + autres textes dans la même veine

lundi 7 février 2022, par Lili souris de bibliothèque.

Autocritique du mouvement écologique : indispensable {PNG}Le Feu vert - Autocritique du mouvement écologique - de Bernard Charbonneau
Préface de Daniel Cérézuelle
« Peut-il y avoir protection de la nature par la société qui la détruit ? Poser la question, c’est y répondre », déclare Bernard Charbonneau. D’une rare lucidité sur le devenir du mouvement écologiste, ce livre en dresse un vaste tableau et revient sur sa genèse et ses fondements. Il analyse sans complaisance les contradictions qui le travaillent et risquent de le neutraliser, car « autant l’écologie peut être un gain pour la pensée quand elle rappelle à l’Homme qu’il n’est pas tout, et à une société obsédée par la production son impact sur l’environnement, autant, lorsqu’elle devient un écologisme, elle en fait une idéologie tout aussi abstraite que celle de la croissance. Parce qu’elle aussi oublie, non pas une valeur, mais un fait essentiel : l’Homme ».

POUR UNE AUTOCRITIQUE DU MOUVEMENT ÉCOLOGIQUE

Les éditions l’Échappée rééditent — enfin ! — cet excellent livre de Bernard Charbonneau plus de quarante ans après sa première publication (1980). Mais qui est — était — donc Bernard Charbonneau ?! Un des plus brillants écologistes français. Comment ?! Mais on ne l’a jamais vu aux côtés de Mélanie Laurent promouvoir un monde plus bio ! Élise Lucet ne l’a jamais mentionné dans aucun de ses reportages, ni Cyril Dion dans aucun de ses documentaires ! Eh oui, pourtant, Bernard Charbonneau était un des pionniers du mouvement écologiste en France. Dès les années 1930, soit il y a bientôt un siècle, il dénonçait, aux côtés de quelques-uns, les ravages de « la grande mue », comme il l’appelait, c’est-à-dire de l’industrialisation du monde. Il cherchait à « clamer l’évidence et se lier avec autrui, dans l’unique entreprise qui ait un sens à l’aube de l’an deux mille : sauver la nature et la liberté. Il faut bien l’obstination d’une vie acharnée dans sa voie pour oser ramasser froidement ces deux mots dans la poubelle de l’histoire. »

- suite sur Pour une autocritique du mouvement écologique

- Quelques extraits de ce livre de Charbonneau ici : Contre la mégalomanie scientifique et l’industrialisme : L’Écologie (par Bernard Charbonneau)

- Dans la même veine, citation de « L’Encyclopédie des Nuisances » :

[...] La censure de la critique sociale latente dans la lutte contre les nuisances a pour principal agent l’écologisme : l’illusion selon laquelle on pourrait efficacement réfuter les résultats du travail aliéné sans s’en prendre au travail lui-même et à toute la société fondée sur l’exploitation du travail. Quand tous les hommes d’État deviennent écologistes, les écologistes se déclarent sans hésitation étatistes. Ils n’ont pas vraiment changé, depuis leurs velléités « alternatives » des années soixante-dix. Mais maintenant on leur offre partout des postes, des fonctions, des crédits, et ils ne voient aucune raison de les refuser, tant il est vrai qu’ils n’ont jamais réellement rompu avec la déraison dominante.
Les écologistes sont sur le terrain de la lutte contre les nuisances ce qu’étaient, sur celui des luttes ouvrières, les syndicalistes : des intermédiaires intéressés à conserver les contradictions dont ils assurent la régulation, des négociateurs voués au marchandage (la révision des normes et des taux de nocivité remplaçant les pourcentages des hausses de salaire), des défenseurs du quantitatif au moment où le calcul économique s’étend à de nouveaux domaines (l’air, l’eau, les embryons humains ou la sociabilité de synthèse) ; bref, les nouveaux courtiers d’un assujettissement à l’économie dont le prix doit maintenant intégrer le coût d’un « environnement de qualité ». On voit déjà se mettre en place, cogérée par les experts « verts », une redistribution du territoire entre zones sacrifiées et zones protégées, une division spatiale qui réglera l’accès hiérarchisé à la marchandise-nature. Quant à la radioactivité, il y en aura pour tout le monde.
Dire de la pratique des écologistes qu’elle est réformiste serait encore lui faire trop d’honneur, car elle s’inscrit directement et délibérément dans la logique de la domination capitaliste, qui étend sans cesse, par ses destructions mêmes, le terrain de son exercice. Dans cette production cyclique des maux et de leurs remèdes aggravants, l’écologisme n’aura été que l’armée de réserve d’une époque de bureaucratisation, où la « rationalité » est toujours définie loin des individus concernés et de toute connaissance réaliste, avec les catastrophes renouvelées que cela implique.
Les exemples récents ne manquent pas qui montrent à quelle vitesse s’installe cette gestion des nuisances intégrant l’écologisme. Sans même parler des multinationales de la « protection de la nature » comme le World Wildlife Fund et Greenpeace, des « Amis de la Terre » largement financés par le secrétariat d’État à l’Environnement, ou des Verts à la Waechter acoquinés avec la Lyonnaise des eaux pour l’exploitation du marché de l’assainissement, on voit toutes sortes de demi-opposants aux nuisances, qui s’en étaient tenus à une critique technique et refoulaient la critique sociale, cooptés par les instances étatiques de contrôle et de régulation, quand ce n’est pas par l’industrie de la dépollution. Ainsi un « laboratoire indépendant » comme la Crii-Rad, fondé après Tchernobyl – indépendant de l’État mais pas des institutions locales et régionales –, s’était donné pour seul but de « défendre les consommateurs » en comptabilisant leurs becquerels. Une telle « défense » néo-syndicale du métier de consommateur – le dernier des métiers – revient à ne pas attaquer la dépossession qui, privant les individus de tout pouvoir de décision sur la production de leurs conditions d’existence, garantit qu’ils devront continuer à supporter ce qui a été choisi par d’autres, et à dépendre de spécialistes incontrôlables pour en connaître, ou non, la nocivité. C’est donc sans surprise que l’on apprend maintenant la nomination de la présidente de la Crii-Rad, Michèle Rivasi, à l’Agence nationale pour la qualité de l’air, ou son indépendance pourra s’accomplir au service de celle de l’État. On a aussi vu les experts timidement antinucléaires du GSIEN, à force de croire scientifique de ne pas se prononcer radicalement contre le délire nucléariste, cautionner le redémarrage de la centrale de Fessenheim avant qu’un nouveau rejet « accidentel » de radioactivité ne vienne, peu après, apporter la contre-expertise de leur réalisme ; ou encore les boy-scouts de « Robin des bois », bien décidés à grimper dans le « partenariat », s’associer à un industriel pour la production de « déchets propres », et défendre le projet « Geofix » de poubelle chimique dans les Alpes de Haute-Provence.
Le résultat de cette intense activité de toilettage est entièrement prévisible : une « dépollution » sur le modèle de ce que fut « l’extinction du paupérisme » par l’abondance marchande (camouflage de la misère visible, appauvrissement réel de la vie) ; les coûteux donc profitables palliatifs successivement appliqués à des dégâts antérieurs panachant les destructions – qui bien sûr continuent et continueront – de reconstructions fragmentaires et d’assainissements partiels. Certaines nuisances homologuées comme telles par les experts seront effectivement prises en charge, dans la mesure exacte où leur traitement constituera une activité économique rentable. D’autres, en général les plus graves, continueront leur existence clandestine, hors norme, comme les faibles doses de radiations ou ces manipulations génétiques dont on sait qu’elles nous préparent les sidas de demain. Enfin et surtout, le développement prolifique d’une nouvelle bureaucratie chargée du contrôle écologique ne fera, sous couvert de rationalisation, qu’approfondir cette irrationalité qui explique toutes les autres, de la corruption ordinaire aux catastrophes extraordinaires : la division de la société en dirigeants spécialistes de la survie et en « consommateurs » ignorants et impuissants de cette survie, dernier visage de la société de classes. Malheureux ceux qui ont besoin d’honnêtes spécialistes et de dirigeants éclairés !
Ce n’est donc pas une espèce de purisme extrémiste, et moins encore de « politique du pire », qui invite à se démarquer violemment de tous les aménageurs écologistes de l’économie : c’est simplement le réalisme sur le devenir nécessaire de tout cela. Le développement conséquent de la lutte contre les nuisances exige de clarifier, par autant de dénonciations exemplaires qu’il faudra, l’opposition entre les écolocrates – ceux qui tirent du pouvoir de la crise écologique – et ceux qui n’ont pas d’intérêts distincts de l’ensemble des individus dépossédés, ni du mouvement qui peut les mettre en mesure de supprimer les nuisances par le « démantèlement raisonné de toute production marchande ». Si ceux qui veulent supprimer les nuisances sont forcément sur le même terrain que ceux qui veulent les gérer, ils doivent y être présents en ennemis, sous peine d’en être réduits à faire de la figuration sous les projecteurs des metteurs en scène de l’aménagement du territoire. Ils ne peuvent réellement occuper ce terrain, c’est-à-dire trouver les moyens de le transformer, qu’en affirmant sans concession la critique sociale des nuisances et de leurs gestionnaires, installés ou postulants. [...]

- Voir aussi cet article de 2007, pour voir qu’il n’y a rien de nouveau et qu’on piétine :
Miquel Amorós, Quand le capitalisme se prétend écologiste, 2007 - Depuis que le capitalisme est apparu sur cette planète, il n’a rien fait d’autre que détruire les milieux naturels afin d’en forger un autre qui lui soit propre et auquel les individus furent forcés de s’adapter. La science et la technique reçurent une impulsion décisive et furent pleinement développées malgré les résistances à une telle adaptation, au point que le capitalisme non seulement a réussi à surmonter tous ces obstacles, mais surtout qu’il les a transformés systématiquement en opportunités pour sa propre expansion. La croissance, inhérente à sa nature, ne s’arrêtera pas tant qu’une humanité exploitable existera, et c’est précisément à ce nouveau défit que le capitalisme est actuellement confronté. Car à mesure que le système productif s’étend, il devient de plus en plus destructeur. (...)
Quoiqu’il en soit, il ne s’agit pas de modifier graduellement les marges de la société capitaliste, mais bien de créer une société nouvelle. Transformer le monde, pas se réfugier sur des îles. Et pour en arriver là, il faut en passer par un conflit, où il faudra faire preuve de force et de détermination, afin que la société se divise en deux fractions irréconciliables. Une fraction qui veut abolir les relations de production et de consommation, en finir avec l’exploitation du travail et libérer la vie quotidienne de la marchandise, préserver la terre et retrouver un équilibre avec la nature. Et une autre fraction qui veut à tout prix défendre le statu quo industriel et développementaliste. Aucun programme convivial ne pourra résoudre les problèmes engendrés par le capitalisme, parce que le pari sur la pacification sociale empêche la crise écologique d’engendrer une crise sociale, alors que c’est précisément le contraire qui est nécessaire, c’est-à-dire tendre jusqu’à la limite la corde de l’oppression qui maintient unis les différents secteurs de la société afin de provoquer une « fracture sociale » irréparable. (...)


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