Analyse critique du livre « Aux origines de la catastrophe », un livre pour ne pas dire grand-chose ?

Un livre conçu sous la direction de Pablo Servigne & Raphael Stevens

mercredi 2 décembre 2020, par Les Indiens du Futur.

AUX ORIGINES D’ON SAIT PAS QUOI, EN VUE D’ALLER ON SAIT PAS

Dans un ouvrage intitulé Aux origines de la catastrophe, conçu sous leur direction commune, Pablo Servigne, Raphael Stevens, les éditions Les Liens qui Libèrent et le magazine Imagine Demain le monde se proposent de répondre à la question « pourquoi en sommes-nous arrivés là ? », d’exposer tout un ensemble de causes — « sur la base d’un choix forcément subjectif et non exhaustif » — permettant d’éclairer le « déclin des sociétés humaines et de la biosphère qui se déroule sous nos yeux » en faisant appel à tout un panel de contributeurs — auteurs, scientifiques et autres philosophes.

Seulement, force est de constater que leur livre ne remplit pas l’objectif qu’il se fixe. Sa lecture ne nous permet pas vraiment de comprendre le désastre protéiforme que nous avons sous les yeux, pas plus qu’elle ne nous fait entrevoir des moyens potentiels d’y mettre fin. Et certainement, en premier lieu, parce que ledit désastre — « la catastrophe » — n’est pas défini, parce que ses vagues évocations sont également contradictoires. Si l’effondrement de la civilisation industrielle est parfois présenté comme « la catastrophe », comme l’insupportable « abîme » à ne surtout pas contempler trop longuement, d’autres fois, c’est celui de la biosphère qu’ils présentent comme le drame principal. Parfois, ils les évoquent ensemble comme s’ils résultaient tous deux d’une sorte de cause externe, comme si l’existence de la civilisation industrielle n’était pas précisément la cause de la destruction du monde naturel. D’autres problèmes spécifiques sont mentionnés par les divers contributeurs sans, pour autant, se rejoindre et former un ensemble ne serait-ce qu’à peu près clair et cohérent. Comment se mettre d’accord sur la méthode à employer pour résoudre un (ou des) problème(s) si nous sommes incapables de le(s) définir, de nous entendre sur sa (ou leur) nature ? Ce manque de cohérence globale de l’ouvrage se double d’un manque de cohérence interne à plusieurs de ses sous-parties, aux propos de nombre de ses contributeurs.

Analyse critique du livre « Aux origines de la catastrophe »

Alain Damasio, par exemple, le premier d’entre eux, dans un texte qui se veut critique du développement technologique, se prononce contre la high-tech et pour la low-tech tout en nous expliquant que nous devrions faire un tri entre les bonnes et les mauvaises applications pour smartphone, entre les bons et les mauvais jeux vidéo, les bonnes et les mauvaises technologies numériques, mettre en place « une éducation précoce et profonde au numérique et à ses usages », en vue de « trouver un art de vivre avec la technologie ». Au risque de souligner une évidence : il est incohérent de se prononcer contre la high-tech tout en se prononçant pour de bonnes technologies numériques : les technologies numériques font intégralement partie de la « high-tech » — cela revient à se prononcer contre la high-tech ET pour son bon usage, pour une bonne high-tech. Aucune analyse, chez Damasio, des implications de la high-tech en général, des implications sociales de chaque technologie — terme que l’on réservera à la désignation de toute haute technologie, en synonyme du concept de « technique autoritaire » de Lewis Mumford. Pas un mot sur cette ambivalence de la technique mise en lumière par nombre de ceux s’étant lucidement, honnêtement intéressés au sujet . Ainsi que Langdon Winner le remarquait dans La Baleine et le réacteur (que nous allons bientôt rééditer aux Éditions Libre) : « certains types de technologie exigent une structure particulière de leur environnement social à peu près comme une voiture exige des roues pour pouvoir rouler. L’objet en question ne peut pas exister comme entité réellement fonctionnelle tant que certaines conditions, sociales autant que matérielles, ne sont pas remplies. Cette “exigence” désigne une nécessité pratique (plutôt que logique). » C’est pourquoi : « En examinant les structures sociales qui caractérisent l’environnement des systèmes techniques, on découvre que certains appareils et certains systèmes sont invariablement liés à des organisations spécifiques du pouvoir et de l’autorité. » Le smartphone (en lui-même : sa conception, sa production ; bien avant le genre d’application qu’il met à disposition) implique une organisation spécifique du pouvoir et de l’autorité, tout comme l’ordinateur, la voiture, le panneau solaire photovoltaïque, le barrage hydroélectrique, le jeu vidéo, etc. Si nous les voulons, nous aurons l’organisation spécifique du pouvoir et de l’autorité qu’ils appellent. En revanche, si nous voulons nous défaire de l’organisation spécifique du pouvoir et de l’autorité qu’ils requièrent, nous devons renoncer au smartphone (à la voiture, au panneau solaire photovoltaïque, etc.), nous en débarrasser (trier entre de bonnes et mauvaises applications mobiles n’y fera rien).

Paul Jorion, second contributeur, soutient que le principal problème de notre temps est la finance débridée
, et qu’il nous faudrait, pour y remédier, revenir à « un ordre monétaire mondial tel qu’il en exista un de 1944 à 1971 », mettre « en place […] un nouvel ordre monétaire sur le modèle de celui que Keynes proposa en 1944 ». On passera vite sur de telles inepties, cette nostalgie d’un bon État et d’un bon capitalisme des temps d’avant.

Matthieu Auzanneau, lui, est chargé de nous dire que le problème sont les combustibles fossiles. Et c’est à peu près tout. Vive la transition.

Les contributeurs suivant, Géraldine Thiry et Philippe Roman, co-auteurs d’un texte sur le problème de la croissance, affirment qu’en conséquence de son idolâtrie par la civilisation industrielle, notre « capacité à maitriser la machine pour le bien commun […] risque de nous échapper » [je souligne]. Comme si nous n’étions pas depuis longtemps dépossédés de tout contrôle sur l’essentiel de ce qui régit aujourd’hui nos existences, sur la mégamachine, comme si celle-ci était encore au service de quelque « bien commun ». Le recours à d’absurdes euphémismes (volontaire ou non) caractérise bon nombre des textes rassemblés dans le livre.

Renaud Duterme, par exemple, nous explique que « le capitalisme a permis le développement d’un certain nombre de progrès » — sa définition du capitalisme est, en outre, plus que douteuse ; n’associant pas le capitalisme à ses caractéristiques les plus fondamentales, à savoir le travail, l’argent, la marchandise et la valeur, il soutient que l’URSS n’était pas capitaliste et qu’ainsi le communisme pose tout autant problème .

Cédric Chevalier, « économiste, ex-conseiller du gouvernement wallon en matière de développement durable et spécialiste des politiques publiques environnementales et économiques », dans un texte sur l’État par ailleurs relativement intéressant, vante la capacité des prétendues « démocraties » (encore un bel euphémisme) à se transformer « en économie de guerre comme exemples de mobilisation massive de la puissance d’agir collective pour parer à une menace existentielle ». La lutte contre le réchauffement climatique vaut bien une mobilisation militaro-industrielle des plus autoritaires.

Stephan Harding, docteur en écologie comportementale de l’université d’Oxford, dans un texte qui se veut critique du scientisme, se défend d’être en train de suggérer « qu’il faut arrêter l’aventure scientifique ». Il faut juste moraliser la science — laquelle nous aurait « rendus plus intelligents » et permettrait des choses formidables —, voilà tout. Cinquante ans après le plaidoyer d’Alexandre Grothendieck contre la recherche scientifique , autrement plus incisif et subversif, le texte de Harding passe pour de l’eau tiède.

La plus absurde et inutile des contributions est sans doute le texte critique du cerveau (oui, oui, vraiment) — écrit par Sébastien Bohler, ingénieur et rédacteur en chef de la revue Cerveau & Psycho — qui s’invalide lui-même. Le cerveau n’est en effet aucunement un problème, puisque tout dépend in fine de la culture, du conditionnement social.

Cela dit, en matière d’absurde, le texte de François Roddier, physicien et astronome du CNRS, affirmant que tous nos problèmes découlent des lois de la thermodynamique, lesquelles induiraient une véritable « fatalité de l’histoire », avant de pirouetter dans la promotion d’une solution consistant à établir une seule société mondialisée et unifiée d’individus « solidaires », fait également très fort.

La dernière contribution, de Thierry Paquot, philosophe et professeur à l’institut d’urbanisme de Paris, traitant du problème de la démesure, est, comme d’autres, à l’image du livre : confuse, mièvre. La démesure — Une question de taille (Olivier Rey) — est effectivement un sujet crucial. Mais l’utopie permacole qu’il propose en horizon, où l’on « pare les toits de panneaux photovoltaïques, on abandonne sa voiture pour une bicyclette, on utilise la biomasse d’un quartier ou d’une ferme pour produire de l’énergie », etc., relève du fantasme simplet plus que d’une perspective politique rigoureuse. La production de panneaux solaires photovoltaïques (et cela nous renvoie à la première contribution, celle de Damasio) requiert selon toute logique une civilisation techno-industrielle, un système sociotechnique d’une certaine ampleur, avec hiérarchies sociales, division et spécialisation importantes du travail. Le paradis permaculturel qu’il imagine s’appuie toujours — au moins en partie — sur la démesure à laquelle il est censé s’opposer.

Malgré tout ce qui précède, certaines contributions confèrent au livre un intérêt relatif — comme celle de François Jarrige —, et quelques-unes présentent un caractère légèrement subversif malgré, le plus souvent, une certaine fadeur. (Le livre n’est pas non plus aidé par une mise en page assez médiocre : beaucoup d’erreurs typographiques, etc.).

Dans l’ensemble, la confusion règne. On ne sait pas si le capitalisme est ou non intrinsèquement et irrémédiablement nuisible, à combattre (les principaux auteurs, Servigne et Stevens, se demandaient en introduction s’il pouvait ou non exister un « capitalisme non destructeur », la contribution de Jorion tend à répondre par l’affirmative tandis que celle de Duterme suggère l’inverse). On ne sait pas ce qu’est vraiment la démesure, on ne sait pas quel est le problème avec la technologie, et ainsi de suite. La conclusion du quatuor Servigne, Stevens, Chapelle et Chevalier ne parvient pas non plus à l’objectif qu’elle se fixe de « démêler le sac de nœuds » que constituent les diverses contributions du livre. Bref, un livre de plus pour ne pas dire grand-chose. Pour suggérer un peu tout, et un peu tout son contraire.

Au passage, on notera— ceci expliquant peut-être cela — que ses vingt-neuf auteurs (contributeurs) sont presque tous issus de milieux autorisés — universitaires, économistes, chercheurs (par exemple au CNRS), polytechnicien, normalien, ingénieurs, dirigeant d’ONG (The Shift Project) subventionnée par des entreprises majeures , rédacteur adjoint de la Revue Militaire Suisse, etc.
Les mouvements de lutte contre la catastrophe, contre l’ordre établi, contre le patriarcat, l’État, le capitalisme et leurs institutions, seraient sans doute bien inspirés de chercher — aussi, en tout cas — ailleurs, au-delà des analyses, des remarques et des propositions d’individus qu’ils ont tout particulièrement façonnés, et qui dépendent d’eux, en termes de statut social, de salaire, etc., plus étroitement que d’autres — et qui, souvent, sont ainsi amenés à les défendre.

(post de Nicolas Casaux)

- Article complet : AUX ORIGINES D’ON SAIT PAS QUOI, EN VUE D’ALLER ON SAIT PAS (par Nicolas Casaux)

NOTE :

En conclusion il y a plein d’autres ouvrages plus intéressants à acheter pour Noël, comme "La Collapsologie ou l’écologie mutilée" de Renaud Garcia.
Des feux ravageant des milliers d’espèces animales et végétales aux pandémies, en passant par le dérèglement climatique, tout conspire à signer la faillite du projet moderne de contrôle intégral de la nature par l’ingénierie humaine. L’effondrement des sociétés industrielles deviendrait sinon certain, du moins probable. À l’ombre de ce curieux futur sans avenir, les nouvelles sensibilités politiques sont façonnées par un discours écologiste effondriste, qui ne cesse de s’étendre.
Cette prise de conscience paraît encourageante. À ceci près que cette collapsologie, autrement dit l’étude des effondrements passés, présents et à venir, et des moyens de s’y préparer, pourrait bien n’être qu’une énième recomposition du Spectacle. Cet ensemble de constats scientifiques, de grandes orientations éthiques et de conseils pratiques de survie participe de l’occultation d’une part de l’écologie politique. Celle qui a pourtant mené la critique la plus pertinente du capitalisme industriel, et a proposé les voies les plus sûres pour en sortir. En ce sens, la collapsologie est l’écologie mutilée.

- Ou encore "Full Spectrum Resistance" (tome 1 et 2)


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