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Tirage au sort et démocratie (3)

hasard, libre arbitre, politique

mardi 12 septembre 2017, par Etienne Maillet

Tripatouillages démocratiques

(suite)

Au prétexte de stabilité politique, de leur stabilité politique, les oligarchies ont trouvé mille ficelles pour manipuler la représentation issue des élections. Découpages astucieux des circonscriptions, avantages majoritaires décourageant les entrants et les minoritaires, architectures constitutionnelles intrinsèquement oligarchiques, représentation indirecte, bicaméralisme, sans compter l’appui massif, dans un lacis d’intérêts croisés, des médias en relation organique avec l’oligarchie politique : la notion de volonté populaire majoritaire y perd tout sens. Les politiques mendient l’accès à la diffusion de masse de leur message, les patrons de presse troquent cet accès contre faveurs ou passe-droit. Et au milieu de cela, beaucoup trop d’argent. Il n’y a plus de plafond pour les dépenses électorales aux Etats-Unis, en vertu du premier amendement sur la liberté d’expression. Si je veux offrir avec mon argent une campagne média de 5 millions de dollars à mon candidat préféré, c’est ma liberté d’expression. La propriété garantit la liberté d’expression !

Qui éclairera l’électeur quand les oligarchies se liguent pour l’enfumer ? Démocraties d’enfumage. Démocraties spectaculaires et avariées à la Debord [1] qui font semblant sur les écrans ? L’élection est le mythe légitimateur du régime oligarchique. Il est l’huile sainte qu’une colombe amena dans les mains de Rémi qui baptisa Clovis. L’huile ensuite oint tous les rois de France, élus de Dieu. [2]

L’élection vicie la parité

Quel vice fondamental affecte donc la validité démocratique de l’élection ? L’idée de l’élection suppose que tous les citoyens soient pairs. Cela étant, ils élisent d’entre eux le meilleur, le plus capable de les guider.
Pairs signifient qu’ils sont égaux en droit et en puissance. La puissance renvoie aux ressources matérielles, humaines et symboliques que chacun des pairs peut mobiliser pour soi, directement ou via ses alliés, affidés ou dépendants. La parité politique implique la parité de capacités, notamment économique. Il ne peut exister de parité politique sans parité économique. Pairs signifie également que tous partagent les mêmes informations stratégiques. Pairs signifie également qu’ils ont tous également accès à la production des informations et symboles. En s’exprimant par exemple devant l’agora physiquement réunie. Un tel critère implique une assemblée de taille réduite où tous se peuvent personnellement connaître. Seule la présence physique rend possible la démocratie : son théâtre ne peut-être qu’une agora, à l’ombre de l’arbre à palabres ; lors des pow-wow amérindiens ; sous le platane sur la place du village ; c’est encore le conseil d’administration d’un club sportif, d’une association ; ce sont les Pairs du royaume choisissant leur Roi ; ou bien les Grands électeurs désignant l’Empereur. Ce sont les chefs mongoles assemblés élisant Gengis Khan ; une fratrie touarègue se désignant un chef pour la razzia ; ou les membres du secrétariat permanent du bureau politique d’un parti unique [3]. Un chiffre modeste qui permet que lors de réunions en présence physique s’exprime l’idéal communiste la démocratie des pairs, le groupe dirigeant d’une multinationale. Ce peut être aussi un groupe de chasseurs-cueilleurs décidant de l’opportunité d’une chasse ou d’une migration. Mais à eux, la démocratie est structurelle. Les chasseurs-cueilleurs ne souhaitent ni ne peuvent stocker ; ils vivent en groupes restreints (bien, qu’on ait au paléolithique supérieur des traces de rassemblements pouvant compter plusieurs milliers de personnes). Chacun, par mode de vie, par nécessité, par technique, par culture, est l’égal de l’autre.

Voilà pourquoi, le paléolithique a probablement été l’ère la plus démocratique de l’histoire de l’humanité. De toutes les cultures, les paléolithiques furent aussi les plus durables. La culture aborigène d’Australie, plus vieille que Cosquer, Lascaux, Chauvet, s’éteint récemment, en 1788, quand Cook la découvre et la gomme après 40 000 d’existence. En regard d’un tel horizon, le clin d’œil chrétien, l’instant des Lumières, la comète du Progrès, les bienfaits de la massification industrielle ont encore beaucoup à démontrer. Et c’est mal parti.
Quel vice fondamental affecte donc la validité démocratique de l’élection ?
La parité est sa faille.
L’égalité est son masque, la ruse par laquelle on met dans le même sac politique, l’employée de maison et le magnat de l’industrie, l’ouvrier et l’héritier de l’empire industriel qu’il sert. Quel rapport entre la démocratie réelle, pratique, tangible, du clan paléolithique et celle du « beau regard bleu » à la télé de la démocratie de masse ?

Dès que la voix de chacun ne peut plus s’exprimer et porter jusqu’à l’oreille de chacun, dès que ne peut plus s’apercevoir à l’œil nu les traits de l’orateur, dès lors que tous ne sont plus également capables, également autonomes, égaux en terme de production matérielle et de signes, de symboles et d’images, d’accès à l’information stratégique, alors la parité politique n’est plus qu’une fiction.
Or, le plus souvent l’élection ne s’exerce pas entre pairs. Si tous les Français connaissaient personnellement le chef de l’Etat, s’ils avaient pu d’abord avec lui échanger à loisir, d’égal à égal, chacun partageant par ailleurs les mêmes conditions matérielles, alors on pourrait parler de démocratie. Ce n’est pas le cas. Plus la délégation politique entre le citoyen et son délégué se distend, s’élargit, s’éloigne, plus alors elle confronte des masses lointaines d’électeurs à une poignée d’investitures seulement, moins est sûre la légitimité de l’élu.

L’élu, choix de ses parrains confirmé par le peuple, est d’abord l’intendant de forces dont il est le paravent. A Rome, souvent, un esclave affranchi veillait aux intérêts de son ex-maître dont il avait conquis l’élargissement par un fidèle avilissement. La France - ou plutôt ce que les oligarchies nous font être collectivement - emprunte tous les jours sur les marches financiers internationaux pour faire face à ses obligations financières à court-terme. Si « nous », la France, froissions certains intérêts, notre président-de-la-France recevrait rapidement un appel téléphonique l’avertissant du risque que dans les trois jours, l’Etat français, privé de crédit, commencerait à ne plus pouvoir payer ses fonctionnaires, qui descendraient dans la rue, et que ça barderait pour lui. C’est aujourd’hui parfaitement « dans les cordes du possible ». Un appel de qui ? Un parmi les cent qui ont ou auront bientôt entre les mains l’essentiel des destinées collectives, sans jamais être ni élus ni nommés. On peut même désormais s’interroger, au vu de la globalisation et de l’interpénétration des intérêts oligarchiques, sur la possibilité pour un Etat de choisir une voix politique différente de ce qui complait à l’oligarchie des oligarchies.

Celui parmi ce cent qui téléphonera, très anonyme, très puissant, très respecté, n’en restera pas moins une version périmée de l’humanité. Celle où le loup, le réflexe, la brutalité, l’avidité, la vue-courte, l’esprit de clan, l’arrogante prétention à l’intelligence, sont normes. Inutile même d’invoquer quelque complot sciemment ourdi. Les élites suivent collectivement, archaïquement, comme le loup, l’intérêt de leurs gonades collectives. Ce fut toujours le cas, certes. Mais jamais elles n’eurent à l’échelle planétaire autant d’unité, sous leurs mains autant de leviers, autant de puissance technique, financière, médiatique. C’est de cette concentration extrême, économique, financière, politique, aux mains de cette minorité extrêmement restreinte, en nombre comme dans ses références intellectuelles et morales, d’où provient le danger le plus certain et le plus immédiat pour l’homme tel que nous le connaissons.
La logique s’impose : plus les ressources matérielles et symboliques sont concentrées, plus restreint est l’aréopage qui décide de leur utilisation, plus devient aisée l’entente ultra-oligarchique, entre pairs. La brisure de parité indiffère l’élection. Les oligarchies prédatrices s’en servent pour se légitimer. La parité entre quelques-uns est un danger. Il faut la parité de tous.

La Grèce est-elle le cénotaphe de la démocratie ?

Il faut tordre le cou, avec méthode, persévérance et une ombre de sadisme mesuré, au très antique préjugé qu’Athènes créa la démocratie. Elle en sonne le glas !

Au XIXe siècle, les études folkloristes éclosent quand s’éteint leur objet. Athènes se situe très précisément à l’articulation de l’oralité, aussi vieille que le langage (voire plus, puisqu’on commence à découvrir de véritables langages articulés chez les animaux), et l’écriture, qui mûrit alors lentement depuis quelques milliers d’années. Socrate n’a pas écrit d’une ligne. Platon, son disciple, le trahit en écrivant la description de sa mort. L’essor de l’écriture est d’abord lié aux échanges marchands et à leur comptabilité. Elle accompagne la stratification sociale, la constitution du capital, la construction et le développement d’Etats de plus en plus vastes. L’écriture marque pour la démocratie, un recul intrinsèque par rapport à l’oralité. La mort de Socrate, la plume de Platon lui crevant l’œil, typifie cette rotule entre deux ères : l’immense oralité déroulée depuis le paléolithique, mourant devant l’écriture, jeune de quelques millénaires. Socrate avait entrevu le futur. Il l’a refusé au point de préférer en mourir. Vingt-quatre siècles sont une courte période dans la dynamique de notre espèce : Socrate avait-il raison ? Il but la cigüe. [4]

Athènes n’invente pas la démocratie. Elle l’enterre. Aristote, Périclès, Platon, tous des aristocrates comme la totalité des noms de cette période féconde qu’a retenu l’histoire, construisent les premiers le mythe. Platon naturalise le savoir et le fait savant : les Idées, fixes, pures, parfaites, planent au-dessus du monde et y projettent leur ombre.

Platon, ce faisant, il prolonge un effort commencé dès le paléolithique supérieur de naturalisation de millions d’observations collectée depuis le paléolithique [5] Dès le néolithique, les élites des cités s’appuyèrent sur ce corpus de savoir, astronomique, notamment, pour dater, organiser les travaux agricoles, administrer, prévoir.
Tous les pouvoirs désirent naturaliser leur empire. Depuis Akhenaton, le pharaon hérétique, qui rejetant le panthéon des prêtres décrète la religion unique et se baptise fils du Soleil et prend la tête du culte. Jusqu’à Pierre, qui reçoit de Jésus la mission de construire et garder l’église, missions et légitimité dont tous ses successeurs héritent. Jusqu’aux souverains de France, oints de l’huile d’une fiole qu’une colombe déposa dans la main de saint Rémi [6]. Dieu oint son élu. A quoi sert aujourd’hui la science ? En partie à naturaliser le pouvoir.

Aristote, dans la République, après avoir dressé un panorama des systèmes politiques dont il avait connaissance, puis les avoir comparés, se prononce pour la supériorité du régime aristocratique. L’aristocratie : c’est le gouvernement du talent, la direction par les meilleurs. Il n’indique pas comment se détectent les meilleurs. Pour les aristocrates que sont Platon, Aristote et Périclès, et presque toutes les figures de ce moment charnière, la réponse va de soi : elle tient à l’extraction, à la classe. Aristote n’aborde même pas la question de la reproduction des élites.
Or l’aristocratie ne se reproduit pas. Elle dégénère. La méritocratie, qu’elle promeut, ne fonctionne pas. C’est au sein des élites athéniennes, pas parmi les artisans ou les cultivateur citoyens, qu’étaient tirés au sort les magistrats. Les femmes n’avaient pas accès aux magistratures, pas plus qu’à la parole à l’agora. Le nombre des esclaves excédait de loin celui des citoyens, un peu comme aujourd’hui, dans les pétro-monarchies, le nombre des travailleurs immigrés celui des nationaux. L’économie athénienne reposait sur la guerre, la prédation, l’esclavage.

A la même époque, Périclès impose par la force à d’autres cités la forme politique athénienne. Il impose sa démocratie. Ça rappelle quelque chose. Bien plus, il confisque le trésor de la ligue de Délos, et rapatrie l’or, les gemmes, les statues de bronze, au Parthénon, à Athènes. Nixon fit de même 24 siècles plus tard. En découplant le dollar de l’or, il libère les USA d’une énorme dette étrangère virtuelle en or.
Pourquoi dit-on dès lors que la démocratie naît à Athènes. Pourquoi cette période si courte semble-t-elle si féconde en talents de toutes sortes ? C’est qu’elle marque le genou de deux ères, l’une finissante, celle immense de l’oralité, celle, mûre désormais de l’écrit. De nouvelles formes politiques sont inventées, qu’on appelle démocratie. Bien que cette démocratie, la première de l’ère occidentale en passe de s’imposer sur le globe, soit une forme dégénérée de la démocratie souche. Non la démocratie ne naît pas à Athènes. Elle y périt [7] .

Spin doctors

La pénétration optimale d’un message est obtenue quand la cible se l’approprie. Elle le fait sien, et désormais il devient son opinion. Elle le défend librement. Les publicitaires, les conseillers en communication, les spin doctors, media strategists, copy strategists, connaissent bien le concept de « part de voix ». Le message passe d’autant mieux et fort qu’il est plus massivement diffusé et répété. Cela se mesure. L’investissement publicitaire et marketing massif pousse le produit et fait les profits. Si ce n’était pas le cas, ces activités n’existeraient pas. Mais bizarrement, dès que le message devient politique, et non plus consumériste, le concept de part de voix perd toute pertinence aux yeux des spin doctors.

Qu’importe la puissance de vos messages hurlés sur tous les écrans, tous les panneaux, tous les quotidiens, tous les magazines, toutes les télés, toutes les radios. Subitement, dès qu’on parle politique, les voix faible et fluette de l’ouvrier licencié, de l’intermittent ou du précaire, comptent autant que les mégawatts de la production industrielle du sens. Tout le monde par magie redevient égal sur la scène politique. La part de voix n’existe plus. Les journalistes oligarques, leurs invités oligarques, les experts, politologues, sondeurs, sociologues, partout sur les écrans effacent le paradoxe. Forcément : ils émargent. Voilà la seconde grave faille de l’élection en tant qu’outil démocratique : elle masque la profonde dissymétrie entre producteurs et consommateurs de sens. Sans cette symétrie, la démocratie est impossible.

Le citoyen, le renard et la poule

Finalement, notre libre homo politicus ressemble comme deux gouttes d’eau au libre homo oeconomicus de la fable de la main invisible du libre renard dans le poulailler libre. Ce libre électeur est le jumeau du consommateur exerçant des choix éclairés sur un marché infiniment ouvert et concurrentiel, où s’instaure miraculeusement un équilibre entre intérêts collectifs et égoïsmes légitimes.

Comme l’homo oeconomicus, l’homo politicus exerce des choix rationnels, libres, informés, non faussés, éclairés – son entendement est sans faille ; il n’est pas influençable. L’homme est une monade, une entité philosophique autonome. La société est composée de personnes, comme un objet d’atomes. Cette vision ponctuelle de la personne est celle aussi de la physique classique. Dans son cadre, on admet les idées de masse ponctuelle, ou encore du point d’application ponctuel d’une force. Le point mathématique idéal, platonicien, en est la racine. La droite est une collection de points et Platon se demande combien de lignes il faut empiler pour remplir une boîte. Les conceptions contemporaines de l’espace ont fortement remis en question ces représentations.

Si l’homme est une monade, quelle langue parlera-il naturellement, loin de toute influence ? Tout au long du XVIIIe siècle, on profita d’enfants sauvages trouvés pour tenter l’expérience. On interdit à leurs nourrices toutes paroles, tous babillages, toutes comptines. Les orphelins ne parlèrent pas, devinrent ou restèrent fous, moururent.

Si les bambins acquièrent si remarquablement vite le langage, expliquent depuis les cogniticiens, c’est que préexiste biologiquement engrammée une forme prête à accueillir le langage, son fonctionnement, ses catégories. Le langage n’est ni culture, ni nature, mais les deux à la fois, aussi étroitement imbriqués que le Yin et le Yang.

(à suivre)


Illustrations :
Vera Molnar
Spirale d’Ulam : représentation spatiale des nombres premiers montrant un ordre caché sous le hasard apparent de leur distribution au sein de nombres entiers.


[1Guy Debord, « La société du spectacle. »

[2Des restes de la « Sainte ampoule » sont conservés en la cathédrale de Reims.

[3Le Secrétariat permanent du bureau politique du Parti communiste chinois, assemblée dirigeant effective du pays, compte selon les configurations et les périodes entre douze et trente personnes

[4La loi grecque prévoyait que le prévenu choisisse sa peine en cas de condamnation, ou sa compensation en cas d’acquittement. Dans ce dernier cas, Socrate avait souhaité être nourri, vêtu, logé à vie au Prytanée aux frais des citoyens d’Athènes, honneur réservé aux citoyens les plus méritants. Il avait sinon demandé à être condamné à boire la cigüe.

[5Il existe au musée de Valence – Drôme – une mandibule incisée de traits nombreux qui pourrait témoigner de cet effort millénaire d’observation astronomique.

[6Un peu de cette huile est conservé dans la Cathédrale de Reims.

[7Bien que la conjonction historique soit massive, on remarque rarement que quatre siècle après Périclès, la Gaule avec la conquête romaine, dans un même mouvement, sort de l’oralité, rencontre le monothéisme et l’Etat, passe sous le joug de l’empire romain et de son massif corps juridique et administratif. Elle passe, en quelques décennies de la préhistoire (ou plutôt de la protohistoire) à l’Histoire. Les Druides défendaient que l’on utilisât l’écriture car ils avaient probablement compris que cette innovation technique et cognitive détruirait la culture et la trame politique et sociale de la société celte, fondées sur l’oralité.

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