Tirage au sort et démocratie (2)

hasard, libre arbitre, politique,

par Etienne Maillet.
Mis à jour le jeudi 7 septembre 2017

Court-terme et myopie.

(suite de l’article « Tirage au sort et démocratie (1) »)

Une des tares cognitives bien connue de l’espèce humaine est sa préférence pour le présent. On préfère ignorer des périls graves, mais lointains, au profit de la jouissance présente. Nous savons tous que la moitié des fumeurs contractera le cancer du poumon. Pourtant tous n’arrêtent pas de fumer.
Jadis, la préférence pour le présent eut valeur adaptative. Il fallait manger maintenant, car le prochain repas n’avait pas de date. Les physiologistes expliquent ainsi la tendance à reprendre du poids après un régime : le corps se prémunit de la prochaine disette. Difficile de s’extirper de ce biais, la préférence pour le présent, si profondément enracinée que même le corps en parle. Ce qui hier eut valeur adaptative est devenu gêne et lest. L’élection puise à ce vieux fond, plein encore de réflexes archaïques. L’élection ne corrige pas la tare du court terme : elle la souligne ; elle l’amplifie.

L’élection ne corrige pas la tare du court terme : elle la souligne ; elle l’amplifie

Toute pétrie d’un formidable élan de vivre, l’humanité ne saisit pas que l’étroitesse de ses capacités cognitives l’emporte au-delà du possible. Voilà pourquoi l’idée de l’effondrement est impensable. Quand nos politiques devraient viser la pérennité – à quoi aspire l’espèce - le cadre électoral n’offre qu’un cadre temporel étriqué à l’action politique. Nos vies ne durant que quelques décennies, l’évolution ne nous a pas dotés, en tant qu’espèce et personnes, des facultés cognitives de penser le temps long. Vingt siècles sont encore une durée parcourable en esprit. Mais sept cents millénaires ? 700 000 ans : c’est l’ancienneté des premières traces de feu en Europe, à la grotte de l’Etoile, près de Nice. C’est immense. Mais en même temps très court. Car cette ancienneté passée n’est pas même une garantie de durée future. Pour les dinosaures massifs, la messe, il y a 65 millions d’années, fut probablement dite en quelques semaines.

Quelques dizaines de milliers d’années. C’est l’âge du fond de nos paysages, l’âge des sols que nous cultivons. S’y inscrit une biodiversité riche, vieille et jeune, de quatre milliards d’années. Et pourtant, cette richesse peut s’effondrer catastrophiquement en quelques années, voire quelques semaines. On disait naguère aux enfants que la plaine résultait de la montagne par usure graduelle. C’était avant Wegener – il invente la dérive des continents et la tectonique des plaques en 1950, et rend explicables les séismes. C’était avant le surgissement sur le devant de la scène des sciences de la discontinuité, de la rupture, de la catastrophe [1]

L’approche gradualiste a depuis perdu beaucoup de terrain : l’effondrement, le glissement de terrain, l’avalanche, l’inondation, ont sur l’homme et le paysage plus d’impact que l’érosion sage et graduelle. Mais l’esprit humain est construit sur la continuité, pas la rupture. Contre cet atavisme, les sciences du complexe fournissent de plus en plus de modèles probants [2] de scénarios d’effondrements en boule de neige, systémiques et catastrophiques, qui balaieraient le plus gros de l’espèce en quelques crépuscules.

S’agissant d’effondrement systémique, qu’importe les scénarios : les ingrédients sont partout les mêmes ; acidification des océans, fonte des calottes et glaciers, albédo cosmique diminuée, montée des eaux, modifications des courants marins profonds, arrêt ou changement des grands courants de surface (Gulf Stream) ; effondrement des populations halieutiques, épuisement des chaînes trophiques (d’alimentation) marines et terrestres, fonte des pergélisols lié au réchauffement des sols, voire dégazage planétaire des clathrates pélagiques – glaces naturelles de méthane stockée au fond des océans - à la suite du franchissement d’un équilibre dont nous ignorons tout, mais dont nous savons qu’il pourrait se produire en quelques jours, rendant l’atmosphère mortelle.

Le scénario précis du collapsus est moins important que le dépassement simultané de certains seuils pendant un certain temps. Dans les termes de théorie du chaos stochastique, l’instabilité de l’état initial rend possible le passage brutal d’un macro-système à l’autre, d’un attracteur à l’autre, d’un état métastable à l’autre, de l’état actuel, tempéré, à la terre blanche, par exemple couverte de glace, ou encore rouge et brûlante , son atmosphère évaporée, telle Mars.

Dans un raisonnement non linéaire, il ne sera jamais possible d’identifier un seul paramètre dont le franchissement isolé conduirait à la catastrophe. Tous les paramètres sont simultanément tendus. Le dépassement d’un seul enclenche le dérèglement en chaîne, catastrophique, en boule de neige, de tous les autres. Mandelbrot invente le concept de fractal suite à la commande publique d’un modèle de prévention des crues du Nil. La conclusion de Mandelbrot est négative : il n’est pas possible de garantir la résistance des ouvrages du fleuve. Mandelbrot s’est rendu compte que, quelles que soient l’intensité des crues, la forme des courbes suivait un modèle identique à toutes les échelles. Un peu comme la ligne de côtes, vu de satellite ou à hauteur d’œil, présente toujours un air de parenté. Il est donc possible que se forme une crue millénaire, de même forme que toutes les autres, mais exceptionnellement intense. Ailleurs, Mandelbrot, sans les mentionner explicitement, offre, sur le modèle des fractales, la possibilité de penser les vagues scélérates, qu’on croyait jadis des fantasmes de marins. Les fractales de Mandelbrot permettent de penser la catastrophe.

Des cas de changement de phase catastrophique se produisent parfois réellement. Tel celui, rapporté par Hubert Reeves dans « Patience dans l’azur » du Lac Ladoga, en Russie d’Europe, en état de surfusion – bien que sous O°C, l’eau reste liquide - qui gèle instantanément en emprisonnant dans leur fuite les cavaliers de Napoléon.
Pourquoi s’étonner ? Quand dans l’industrie sucrière, on jette un pot de sucre pour cristalliser des tonnes de mélasse, on ne s’étonne pas que tant de sucre cristallisé provienne d’une si petite cause, un pot de sucre. Mais c’est que dans sa structure, la mélasse, proche de la saturation, était « tendue ». Dès qu’un cristal de sucre montre à quelques molécules comment se détendre, la masse en bloc adopte la nouvelle solution, énergétiquement plus avantageuse. Un coup de pouce déclenche une révolution de masse.

L’effondrement affecte un système bourré d’entropie. Du point de vue social et politique, les sociétés contemporaines, percluses de tensions extrêmes, sont des complexes fortement entropiques. Le tirage au sort pourrait être l’ingrédient, le catalyseur initiant un changement de phase au sein du dialogue que l’homme de culture mène avec sa nature.
La probabilité de l’effondrement n’est plus nulle à l’échelle de notre vie humaine. Sans une inflexion de notre trajectoire thermodynamique – qui concerne autant l’énergie que l’entropie que nous injectons dans la biosphère, notre empreinte écologique – nous ne survivrons pas.

Bouffonnerie et transcendance

Quelques secondes sans oxygène mettent notre cerveau en danger. Il faut respirer, manger, boire, tous les jours, toutes les minutes, sinon mourir. Mais cocoonés dans l’abondance trompeuse, nous perdons de vue collectivement les impératifs accablants de la thermodynamique : la chaleur se dissipe, tout ordre est amené à disparaître. Nous devons y résister pour vivre. Dans les termes de la thermodynamique, comme ceux de la théorie de l‘information, la vie exerce constamment un effort néguentropique pour se maintenir.

Que visons-nous ? Comment voulons-nous vivre ? Où allons-nous ? Pourquoi vivre ? Voilà des préoccupations que la représentation politique doit refléter

Pour maintenir la chaleur de nos corps, nous devons trouver et absorber de la nourriture. L’ordre qui nous caractérise, la forme de notre corps, la disposition et le tissu de nos organes, sont transitoires. Ils ne peuvent que se dégrader et mourir, décidant notre mort. D’où la nécessité de la régénération constante, pour le corps, par l’ingestion, la respiration, l’élimination, et pour ce qui concerne l’espèce, par la reproduction.
Une société s’organise d’abord autour de ces nécessités vitales. Elles sont à la fois triviales et transcendantes. A l’instar du physique de chair, et de la physique d’esprit [3] .Alors que nous menacent l’épuisement des océans, la baisse des rendements agricoles, alors que dès le 4 août 2017, l’humanité mal dirigée a consommé ce qui exige un an de régénération, ces questions devraient se situer au centre de nos préoccupations politiques.
Que visons-nous ? Comment voulons-nous vivre ? Où allons-nous ? Pourquoi vivre ? Voilà des préoccupations que la représentation politique doit refléter car elles sont vitales.
L’élection ne le permet pas. Au contraire. Les élections sont devenues des bouffonneries : chez Astérix a ses vestes ! Mickey élit Donald !

Elire le loup en un clin d’œil

L’élection tire la société vers le bas. En l’homme, elle favorise le loup. Derrière l’investiture se déchirent des meutes aspirant à la dominance. A ce jeu s’extrairont les plus affamés, de revanche, reconnaissance, argent, amour, pouvoir, jouissance. A ce jeu s’affirment les plus hargneux, les plus brutaux, les plus retors, les moins scrupuleux, les plus pervers. Exagération ? Voyez le fonctionnement interne des partis !

L’élection tire la société vers le bas. En l’homme, elle favorise le loup. Derrière l’investiture se déchirent des meutes aspirant à la dominance.

Sur quoi se fonde notre décision politique au moment du vote ? Interrogés à l’entrée même du bureau de vote, nombreux sont les électeurs à déclarer n’avoir pas encore fait leur choix. Sur quels critères forment-ils leur décision dans l’isoloir ? "Il faut voter Macron parce qu’il est beau, il a de très beaux yeux bleus", conseille une mamie interrogée par Agoravox. En voilà une raison ! Pourquoi pas ?
Sur la question de la décision, l’imagerie cérébrale in vivo a introduit ces récentes années un spectaculaire revirement. On présente une suite d’écrans à un cobaye humain : y apparaît à plusieurs reprises, à une vitesse subliminale, le portrait grimaçant d’un acolyte. On introduit alors brièvement des acteurs, dont le dit acolyte, en demandant au cobaye d’évaluer le degré de sympathie ou d’antipathie que chacun lui inspire. A une fréquence statistiquement significative, les cobayes estiment l’acolyte antipathique. Parallèlement, l’imagerie cérébrale permet de voir in vivo la décision se former. Elle permet de saisir le moment où se forme une décision depuis une racine imperçue. Depuis les limbes s’illumine d’abord quelque aire cérébrale. Des feux vifs courent suivant la câblerie neurale. D’autres zones plus loin palpitent en écho. Finalement s’éclairent les aires frontales où se construisent les représentations complexes. Entre ces deux moments s’écoule plusieurs dixièmes de seconde : je ne deviens conscient d’une décision que je crois provenir de mon libre arbitre que quelques centièmes de seconde après qu’inconsciemment elle a surgi.

Le mécanisme de la peur souligne encore plus ce décalage. Les manifestations physiques (chair de poule, contractions musculaires et viscérales), précèdent la sensation consciente de peur. Le sujet interprète la série à l’envers : il a vu quelque chose d’effrayant, décidé une parade ou fuite. En réalité « quelque chose avant le moi » a reçu et interprété des stimuli d’alerte, emprunté des circuits courts d’urgence accroissant la fréquence du cœur, la pression sanguine, le rythme de la respiration, bandant les viscères et les muscles, hérissant les poils, par un réflexe archaïque pour nous grossir, préparant le corps à la riposte ou à la fuite. Ensuite, seulement, ce « quelque chose » a informé les « centres supérieurs » plus complexes et plus lents. Alors le sujet a eu peur et a « décidé » de fuir. En réalité, il a fui avant d’avoir eu peur, bien que sa conscience lui présente à l’envers l’ordre des évènements . [4]
Voilà le genre de court-circuit, d’associations triviales qui, à défaut de motifs plus puissants, jouent dans l’isoloir au moment de jeter les dés. Il est bon pour les oligarchies, leurs courtisans et leurs cours, leurs attachés de presses, leurs journalistes, leurs dépendants, leurs commissaires, leurs propagandistes, leurs spin doctors et leurs publicitaires, qu’apparaisse alors « à fleur de tête », vu à la télé, le « beau regard bleu » d’un candidat séduisant. Comment justifier un choix politique démocratique par un regard lumineux ? Alors que l’élection repose, nous dit-on, sur le choix éclairé, rationnel et libre du citoyen ?
(à suivre)

Voir en ligne : Le Beau Blog Bleu de Postneo

Notes

[1René Thom, Paraboles et catastrophes

[2Jarred diamond : « Effondrement », ou encore, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens « Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes ». Voir Medias citoyens du Diois. On pourra aussi s’intéresser aux travaux de l’Institut Momentum, animé par Yves Cochet

[3Physique est un terme épicène, sans genre. .Pourquoi le français a-t-il des genres ? Serait-ce le très ancien témoignage d’une antique culture où le monde, tous les objets, les êtres, l’univers, se rangeaient en fonction de cette clé ? La preuve est probablement à jamais hors d’atteinte. Mais la question montre la profondeur de l’héritage inconscient dont est modelé notre entendement.

[4Joseph LeDoux, « Le Cerveau des émotions »


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