La violence des « aménagements imposés » à nos vies (contribution pour Atelier discussion à l’Hydre : légitimé, illégalité, violence, non-violence, pacifisme...?)

par janek.
Mis à jour le vendredi 3 mai 2019

Si, selon le petit Robert, « faire violence » c’est agir sur quelqu’un ou le faire agir contre sa volonté en employant la force ou l’intimidation, le pouvoir n’a plus besoin aujourd’hui d’employer ces deux stratégies pour nous faire accepter l’inacceptable et nous faire participer selon « notre propre volonté » ou « notre libre choix » à l’organisation, décidée par lui seul, de nos vies.
Et si les maîtres n’ont plus besoin du fouet ou des chaînes pour exercer leur domination, notre dépendance matérielle, technologique et physique qui conditionne notre quotidien, a fait de nous « les nouveaux esclaves du capitalisme ».

On nous a retiré la maîtrise de notre temps en le découpant en temps de travail et en temps de loisirs, deux temporalités dûment encadrées, normalisées et surveillées. On nous a aussi retiré la liberté d’utiliser l’espace à notre guise en lui attribuant des fonctions précises, quartiers réservés aux affaires, parcs de loisirs. On a mis des limites en « zonant » le territoire en zones industrielles, en zones commerciales, en zones protégées…elles aussi savamment encadrées, normalisées et surveillées.

Pour un grand nombre d’entre nous, le pouvoir n’a pas besoin d’exercer le chantage
« marche ou crève » pour nous faire faire ce qu’il veut, la réorganisation spatiale et temporelle qu’il opère sur nos activités suffit à nous déposséder de notre puissance d’agir librement sur notre vie quotidienne. Cette mise en forme de nos vies conçue par une caste de « managers » et d’ « experts » en tout genre a réussi à s’incorporer dans nos « habitudes » et à faire partie du paysage quotidien dans lequel nous vivons. Ainsi, le pouvoir de gérer nos vies est devenu lui même environnemental, il s’est fondu dans le décor. Il est partout sous la forme d’une ligne à haute tension, d’une autoroute, d’un super-­‐marché, d’un aéroport, d’un tunnel, d’un Center-­‐Parcs ou d’un programme informatique. Il a l’apparence neutre des équipements ou d’une page de google mais nous savons par expérience que : « qui détermine l’agencement de l’espace, qui administre les choses, qui gère les accès… gouverne les choses et les hommes ».
C’est pourquoi le pouvoir se situe désormais au niveau de l’organisation matérielle, technologique, physique et mercantile de ce monde. Il ne réside plus seulement dans les institutions et dans le pouvoir politique. Il gît aujourd’hui dans les infrastructures qui nous entourent.
Notre vie dépend dorénavant d’une quantité de facteurs sur lesquels nous n’avons plus prise. L’État ayant de plus en plus tendance à céder la place aux entreprises privées afin de se partager le pouvoir de nous faire tenir tranquilles sous peine de fortes amendes, voire de peines d’emprisonnement, sous le prétexte « d’atteinte à la propriété privée » ou/et « de perturbation à l’ordre public ». L’État met ses techniques de gouvernementalité au service des marchés et selon Édouardo Galéano nous sommes sous un régime de « Démocrature », c’est-­‐à-­‐dire dans une démocratie réduite à la prééminence conjuguée de la logique économique, de la toute puissance des experts et de l’obsession sécuritaire.

Le rejet d’un projet aussi ludique soit-­‐il qu’un Center-­‐Parcs, est la marque du refus de la marchandisation de la totalité de notre vie car, parallèlement à la marchandisation de notre force de travail, nous devrions subir celle de notre temps disponible pour la consommation. Fini les promenades gratuites et hasardeuses au fond de la forêt ou sur un terrain vague, il vous faudra payer votre séjour dans un parc de loisirs agrémenté selon la logique commerciale de ceux qui l’ont imaginé pour vous !!

Lutter aujourd’hui contre un projet d’aménagement qui, à travers la mascarade des consultations publiques, nous est en réalité imposé, ce n’est pas seulement protéger la nature ou notre territoire, c’est redonner du sens aux lieux qu’on habite, c’est refuser que nos vies soient artificialisées, technologisées, compartimentées, normalisées, encadrées et infantilisées.
C’est de la légitime défense face à une violence qui existe comme ce dont on veut nous déposséder et qu’il faut nous réapproprier, à savoir la maîtrise de nos vies SUR terre, en vue d’une existence à partager en commun.

La joie qui explose dans les occupations des places ou dans les « nuits debout » n’est-­‐elle pas la traduction de ce désir vital de se réapproprier son espace, son temps, sa vie ? Et ne partageons-­‐nous pas ce désir « commun » avec les différentes luttes à travers le monde ? Luttes qui s’opposent à l’accaparement des terres, aux mines d’extractions, aux déforestations ou aux barrages gigantesques au détriment de la vie des peuples autochtones ?

Mais si les révoltes sur le continent européen ont été pour le moment défaites c’est peut-­‐être parce qu’elles n’ont pas atteint le niveau d’auto-­‐organisation de leur vie commune qui fait encore la force des mouvements insurrectionnels en Amérique du Sud. Au Mexique comme en Bolivie, les « opposants » ont situé leur lutte d’abord et avant tout sur le niveau d’auto-­‐organisation de leur vie commune. « l’organisation n’est pas détachée de la vie quotidienne. C’est la vie quotidienne qui est déployée dans l’insurrection » (Raùl Zibechi, journaliste, écrivain uruguayen).

Ainsi, si nous ne voulons plus qu’on aménage nos vies pour le profit de quelques uns, si nous désirons le « bien vivre » qui, selon les zapatistes, est d’abord l’affirmation de la vie humaine et non-­‐humaine contre tout ce qui les nie, si ne nous voulons pas être les nouveaux esclaves modernes, nous devons nous mettre en chemin vers une auto-­‐gestion de la vie quotidienne car comme le pense Raoul Vaneigem : « Pour ceux qui ne sont pas résolus d’agoniser dans la pauvreté croissante de l’être et de l’avoir, c’est la seule façon pratique d’accorder une chance à la vie ».

Nana

- Rdv à un Atelier discussion : légitimé, illégalité, violence, non-violence, pacifisme...? (à L’Hydre à Crest le jeudi 9 mai à 19h)

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