Hongkong déstabilise la Chine

les dangers sont immenses

par Etienne Maillet.
Mis à jour le vendredi 16 août 2019

Bien des jeunes hongkongais sont peu ou prou des geeks. Nés dans une cité artificielle, ils en épousent l’atmosphère plastique et silicium. On retrouve ces mêmes geeks dans un face à face tendu avec la Chine, pour défendre le rempart ténu d’ « un pays deux systèmes » qui sépare encore le régime politique de Hong Kong de la dictature Chinoise. pour combien de temps, combien d’heures ?
Les protestataires geeks du Port des senteurs ont compris que quelques rayons lasers braqués sur les caméras les aveuglaient. Sur le film plastic tendu sur le macadam pour arrêter les charges de flics, on reste sceptique quant à l’ utilité. Quoi qu’il en soit, toutes les idées sont bonnes à expérimenter.

On apprend par ailleurs qu’une jeune Hongkongaise aurait été blessée, œil arraché, et arcade brisée, par ce qui ressemble comme deux gouttes d’eau à une blessure par LBD. Ce serait une première pour les forces de police de Hong Kong, (téléguidées par la Chine). Ce sont également des canons à eau français qui réprimeront les manifestations. France, où le niveau de violence policière est de loin supérieur à ce que connait l’ex-dominion britannique. La France, une nouvelle fois, mène le monde ! Non plus sur les voies de la démocratie, mais vers l’autoritarisme ! [1]

Cathay Pacific constituait l’un des fleurons de la Hong Kong coloniale. La compagnie aérienne a été longtemps dirigée par des présidents britanniques. Pékin a exigé hier que lui soit dénoncé les personnels de Cathay ayant pu participer aux manifestations. Aujourd’hui, Zhongnanhai (centre du pouvoir ; équivalent de l’Elysée en France) exige qu’ils soient renvoyés. Pour Pékin, l’enjeu est clair. Affirmer que toute activité économique menée sur le sol chinois relève du droit chinois. Position d’une portée allant bien au-delà de la sphère chinoise, dans un contexte où les USA tendent à affirmer pour leur part l’universalité du droit étatsunien. Dans le contexte du moment, Cathay, apparemment, a baissé les bras. Que pouvait-elle faire d’autre ?

Libéralisme colonial contre autoritarisme confucéen

Renoncement qui résonne plus loin encore. Dans les ex-colonies britanniques, l’administration indigène centrale a historiquement tempéré dans un sens libéral les tentations irrédentes, communalistes, despotiques. Beaucoup de Hongkongais de base se reconnaissent dans ces valeurs libérales. Fils et filles de bandits, de bannis - nombre des Hongkongais comptent dans leur ascendance des populations rejetées aux marges par édit impérial - les résidents de l’ex-colonie ont pris l’habitude de se débrouiller par eux-mêmes, de ne pas trop compter sur l’Etat.

L’archipel abrite également des communautés chrétiennes (catholiques, églises protestantes) dont l’originalité vis-à-vis du mastodonte chinois est la suivante : elles nourrissent un idéal universel, fondée non sur la filiation confucéenne, filiale, particulière, génétique (tous les Chinois sont fils de l’Empereur jaune), mais sur une filiation universelle du genre humain entier, en opposition directe avec le centralisme pyramidal confucéen – qui règle l’ordre d’obéissance de qui aux autres. Centralisme pyramidal confucéen qui devient ainsi un principe grand-nationaliste Han, somme toute raciste. Li Peng, premier ministre chinois, déclarait ainsi sans gêne devant le monde entier, lors de la cérémonie de rétrocession de Hong Kong en 1997 : « les Chinois sont le peuple le plus intelligent de la terre ». Peut-être. Mais que veut dire intelligent ?

Le bras de fer avec Cathay, bras de fer entre à distance entre Londres et Pékin, entre l’Occident et la Chine, concerne deux visions de l’homme et du monde : certains vieux-hongkongais pauvres regrettent d’ailleurs la sollicitude coloniale – « au moins on se souciait de nous » (témoignage paru dans le South China Morning Post).
Derrière Hong Kong, il y a bien sûr Taïwan, et au-delà la souveraineté sur les mers chaudes baignant Japon, Philippines, Malaisie, Vietnam, et route d’un important trafic commercial international vers le Japon, la Corée.

En Chine, l’information sur Hong Kong est bien sûr censurée ou manipulée. Le maculage à la peinture noire de l’insigne national a été amplement relayé par la propagande. L’acte est unanimement condamné par les internautes chinois, auxquels il faut au moins accorder la sincérité de, leurs opinions, toute mal informée qu’elles soient. Le ressort nationaliste reste extrêmement puissant en Chine, dont la population a été durablement humiliée par le dépeçage de la Chine jusqu’à la révolution nationale. Depuis tout l’effort chinois vise à regagner la prééminence mondiale qui leur paraît due.

La voie est étroite pour les autorités chinoises

Reste que la voie est étroite pour les autorités chinoises. Réprimer ? C’est prendre le risque de creuser le fossé d’avec Taïwan, d’interdire définitivement le retour de l’ex-Formose dans le giron continental. C’est aussi prendre le risque d’attiser le communautarisme ouighour, nourri d’intégrisme religieux musulman (les attentats terroristes frappent jusqu’au cœur des métropoles chinoises). Au-delà, c’est prendre le risque d’embraser l’Asie centrale, profondément travaillée par l’intégrisme, et d’y déclencher l’analogue de ce que l’on voit se jouer en Syrie ou en Irak aujourd’hui. Voire de créer à l’embouchure de la Rivière des Perles, zone économique de première importance, une sorte de Yemen chinois, Yemen dont on dit qu’il est un Vietnam pour les Saoud. D’ailleurs, les troupes et blindés déployés à Zhuhai et Shenzhen, aux portes de Hong-Kong, auraient aussi pour fonction d’intimider les chinois continentaux, dont il n’est pas sûr qu’ils n’aient pas intérieurement suivi un chemin comparable à celui des Hongkongais, attirés eux aussi par plus de liberté individuelle et susceptibles dès lors de suivre l’exemple de Victoria (île centrale et siège du gouvernement Hongkongais).

Quoi qu’il advienne d’Hong Kong revêtira une importance extrême. La personne chinoise, tout en restant fondamentalement elle-même, change. Le régime chinois, lui, ne change pas. Impérial de droit céleste, central de légitimité communiste, social-capitaliste et oligarchique, il tend à sa propre reproduction, promouvant aux places de pouvoir les enfants enrichis des révolutionnaires chinois. Quant au PCC (environ 80 millions de membres, plus que la population française), il compte dans ses rangs plusieurs centaines de milliardaires. Milliardaires qui se meuvent comme des poissons dans l’eau au sein de l’économie hyper-libérale globalisée. Cette danse de Saint Guy commerciale planétaire, qui sous prétexte de « progrès » met aux prises une poignée de cercles oligarchiques luttant pour l’hégémonie mondiale.

Or l’histoire, et singulièrement l’archéologie – qui a connu un grand développement en Chine à la faveur de son enrichissement – livrent des témoignages chaque jour plus nombreux de révoltes populaires abattant des aristocraties iniques, iniquité qui se lit dans les ossements, rachitiques, perclus de maladies pour les uns, dans un contraste fort avec les restes des dominants, grands et bien nourris.

Ironie : la propagande chinoise utilise jusqu’à plus soif des exemples de despotisme féodal, afin de faire ressortir par contraste les bénéfices du socialisme. Mais les idéologues chinois ne semblent pas comprendre que ces sanglantes révoltes populaires dont les archéologues exhument les traces dessinent aussi le cadre de la situation présente et peut-être le propre devenir de l’oligarchie du PCC.

De l’histoire et de l’archéologie se tire une conséquence : les oligarchies n’ont pas de frein, pas de ressorts internes leur permettant d’humaniser leur domination. Ne pouvant pas, ne sachant pas ne pas en vouloir plus, indéfiniment, elles construisent elles-mêmes les conditions de leur destruction. Il est à craindre que le régime chinois ne saura pas plus s’extraire de cette fatalité historique. Les oligarchies dans leur lutte n’ont pas de frein, à part, si c’en est un, la guerre.

Confucianisme contre individualisme

Ce qui se joue à Hong Kong est la pointe émergée d’un iceberg : tout le reste se joue, sous la surface, en Chine continentale. L’enfant chinois n’est plus celui qui a établi les institutions de la Chine actuelle. Il a grandi dans l’aisance. Le contraste d’avec la génération précédent est fort. Pour reconstruire le pays, dépecé, appauvri, pillé, il fallait un homme, un révolutionnaire, un militant, dévoué, dur et patient à la peine, sachant différer aux lendemains qui chantent plaisirs et jouissance. Mais dès les années 90, sur les écrans chinois apparaissaient des enfants stars, choyés, trop choyés, enfant unique de leurs parents, dont on dit qu’ils ne touchent jamais terre, trop étroitement enlacés par les bras de ses parents et grands-parents. Le narcissisme précoce de ces enfants de la post-révolution éclatait évident sur les écrans, au point que le spectateur très tôt s’interrogeait : comment cet individualisme naissant pourra-t-il absorber l’homme confucéen, qui n’existe qu’en tant qu’être social, à mille lieux de l’individu libéral ? se fondre avec le rigorisme et la pudibonderie confucéenne ?

Autre exemple de l’évolution inédite de la personne chinoise : dans les années 80, étudier à l’étranger était un privilège réservé aux étudiants chinois les plus méritants et politiquement les plus sûrs. Parmi les groupes d’étudiants s’en trouvait toujours un « faisant office » de commissaire politique, chargé de surveiller ses camarades et de faire rapport à l’ambassade. Il fallait payer sa dette à la patrie par un dur travail. Mais dès la fin de la décennie 1990, la typologie de l’étudiant chinois à l’étranger change. Fini les bourreaux de travail enrégimenté. Les nouveaux venus n’étaient souvent que les enfants sans trop de mérite, de leurs bourgeois parents. Les étudiants chinois avouent désormais venir étudier, certes, mais aussi profiter de la vie, faire du tourisme, découvrir les richesses culinaires…

Parallèlement apparaissent en Chine des individus « farfelus », « hippies », voire décroissants (la cinéaste québécoise Poliquin a consacré un documentaire aux décroissants chinois), pour lesquels le combat socialiste n’a plus vraiment de sens : ainsi ce cycliste sur une monture brinquebalante toute décorée de fanions rencontré au pied du gratte-ciel « décapsuleur » de Pudong à Shanghai. A peu près à la même époque se forment des communautés d’artistes marginaux exposant dans les bois pour contourner la censure. Parmi eux, certains connaîtront ensuite la gloire, dont les œuvres se vendront plusieurs millions de dollars.

Les années suivantes virent des taux de croissance à deux chiffres qui ne feront que renforcer les tendances individualistes naissantes. Deng Xiaoping, dans sa lutte contre Mao Zedong, estimait : »Qu’importe la couleur du chat, pourvu qu’il attrape les souris ». Mais il concédait qu’en « ouvrant la fenêtre, on fait aussi entrer les microbes ». Microbes qui se sont largement répandus, à la faveur d’internet notamment – qui participe de la construction d’une opinion publique chinoise. Ainsi même la relation au corps, à la sexualité, change-t-elle. Une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux a ainsi récemment défrayé la chronique : on y voyait un couple libertin faire l’amour dans une cabine d’essayage d’un grand magasin. Rencontre de hasard sans lendemain. Naguère, les chinoises cachaient leur gorge et n’avait qu’un sens très restreint de l’élégance (une valeur bourgeoise pourchassée). Elles les dévoilent aujourd’hui et soignent leur toilette. Même la traditionnelle pudibonderie confucéenne vole en éclat !

Jusqu’au point de rupture…

Ainsi la croissance, pour la deuxième génération, n’a-t-elle fait que renforcer les tendances égotistes, libérales, individualistes, au sein d’une société confucéenne chinoise qui les renie profondément ces valeurs. Or le confucianisme constitue l’un des piliers sur lequel s’appuie le régime autoritaire chinois.

Ce qu’il va se passer à Hong Kong est crucial. Aucune des parties ne sait ce qu’il adviendra ensuite ? Ecraser le mouvement ne fera que repousser à plus tard ls nécessaires évolutions qu’attend l’opinion publique chinoise. Répression, qui, nous l’avons souligné, comporte d’immenses risques géopolitiques. Ne pas réprimer, composer, transiger ? Voilà un péril mortel pour le régime chinois. Face à un tel péril mortel, il est à craindre que le régime chinois se cabre : qu’à l’instar de toute oligarchie, il ne parvienne à trouver les instruments de la modération. Mais au-delà, la question posée est bien celle de la domination oligarchique à travers toute la planète, oligarchies ploutocrates dont la globalisation et le « progrès » technique sont les plus sûrs moyens de domination. Les oripeaux idéologiques ne sont plus guère que des paravents : les élites chinoises ne sont communistes que nominalement. Elles sont avant tout des oligarchies, partageant avec toutes les oligarchies dépeçant les humains et la planète les mêmes intérêts objectifs. Les vieux « ismes » sont désormais sans pertinence. Au mieux masquent-il encore pour quelques temps le seul le vrai fossé, celui qui sépare les peuples des oligarchies qui les dominent.

La Chine, pour sa part, ne pourra pas éternellement repousser la poussière sous le tapis. A cette aune, le mouvement démocratique Hongkongais ressemble au mouvement des Gilets jaunes français : les questions qu’il a posées n’ont pas reçu de réponse. Aussi continueront-elles à miner en sourdine le corps social et politique. Tout comme continueront à miner l’intégralité du monde musulman les enjeux nationalistes, sociaux et anti-capitaliste que soulève le mouvement salafiste, actif dans tout le monde musulman et notamment dans la sphère d’influence chinoise.

Notes

[1Dès les années 90, la France, via la Sofremi et quelques intermédiaires douteux chargés de porter les valises, s’employait à exporter vers la Chine ses techniques et matériel de répression. On se souvient également de Michel Alliot-Marie, qui à l’orée des Printemps arabes, tentait de refourguer ces mêmes matériels auprès de la Tunisie. La France, pays des Droits de l’humain !


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