Centre aquatique et économie d’aumône

par Etienne Maillet.
Mis à jour le mercredi 10 octobre 2018

L’un des arguments apparemment le plus pertinent des promoteurs du centre aquatique de Crest est sa contribution à l’économie locale. Avant d’étudier cela de plus près, faisons-un petit tour au Japon. Qui aura voyagé en dehors de ses mégapoles aura été frappé par le caractère quasi moyenâgeux des modes de production agricoles nippons. On y voit encore des meules de foin bâties comme jadis autour d’une perche et des espaliers de bois où sèchent les javelles.

En réalité si le Japon ne s’était pas d’abord spécialisé dans l’électronique et les produits noirs, il n’y aurait plus d’agriculture japonaise. Seule la valeur ajoutée dégagée dans les sphères de la haute technologie permet de maintenir une forme d’agriculture, vivante, mais étriquée.

C’est un peu la logique des promoteurs du centre aquatique. Le tourisme repose sur l’usage secondaire de la valeur créée. Valeur crée, ou plutôt collectée, à Paris, à Londres, dans les zones de services, financiers notamment.

Colonisation 2.0

Aperçus d’un point de vue géographique, les flux financiers présentent de forts déséquilibres au profit des centralités évoquées à l’instant. Ce n’était pas le cas jusque vers le milieu des années 70, quand le territoire comptait encore de nombreuses entreprises, artisanales comme industrielles. Grosso modo, les profits étaient générés sur place et dépensés sur place, quand aujourd’hui ils sont siphonnés vers de lointaines poches, de plus en plus profondes, de moins en moins nombreuses. Le commerce, par exemple, ne contribue plus à l’aisance du territoire que marginalement, via les salaires, la crème s’envolant vers les multinationales de la grande distribution. Salaires qui tendanciellement baissent alors que la part des profits « écrémés » s’accroît pour sa part.

Il ne faut regarder les grands agrégats économiques que d’un œil. Ils occultent la réalité. Ainsi le PNB national peut-il présenter une certaine croissance, quand les territoires sont en réalité en récession. C’est bien ce qui se constate dans la vallée de la Drôme et dans de trop nombreuses campagnes françaises. Ce n’est nullement une fatalité, mais tout au contraire le souhait des oligarchies économiques et politiques poursuivant depuis plus d’un demi-siècle des logiques convenant à leur vision du monde. Visions qui, sur le long terme, dangereuses, en fragilisant l’unité nationale et en nourrissant une sourde colère sociale.

Miser sur le complexe aquatique revient à s’accommoder de cet état de fait. Le tourisme est une économie secondaire, une économie de recyclage. Il faut que la valeur ait d’abord été créée ailleurs pour qu’elle puisse se dépenser dans des services touristiques. Economie dégradée, économie de seconde main, et pour tout dire économie coloniale : les riches des villes feront l’aumône aux indiens de la Drôme.

Voilà en quoi le centre aquatique résonne avec la nouvelle économie, nouvelle économie qui ne pourra qu’être une impasse mortelle, par épuisement des ressources et attrition biologique. Centre aquatique qui éclaire la méconnaissance et le mépris que nourrissent les élites politiques envers les multiples alternatives que nourrit le territoire – en agrobiologie, élevage, sylviculture – alternatives indissociables des expérimentations sociales qui forment leur terreau, au travers notamment d’une reviviscence du mouvement coopératif. Renaissance ancrée dans de nouveaux désirs politiques, auxquels ne peuvent et ne savent répondre les guenilles politiques hérités des Trente glorieuses, même sous la guise clinquante du néo-archaïsme macronien.


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