Abandon de poste

« Ça devrait être la joie, la liesse, la foire. Car plus rien ne tient. »

par janek.
Mis à jour le samedi 19 octobre 2019

Abandon de poste

« Ça devrait être la joie, la liesse, la foire. Car plus rien ne tient. »
paru dans lundimatin#212, le 14 octobre 2019

Tout a échoué. Le capitalisme, ses réformes, la république, ses normes, le travail, ses syndicats, les collectifs sympas et leurs modes de vie cool. Tout. La citoyenneté, le supermarché, les élections, l’éducation, la police, les éco-villages, les pesticides et les panneaux solaires, logent dans une grande fosse commune dont il y aurait de quoi se réjouir.
Ça devrait être la joie, la liesse, la foire. Car plus rien ne tient.

Tout a échoué et on devrait s’en sentir léger, délivré. Tout a échoué mais il ne faut pas trop s’en vouloir d’y avoir cru un jour, erreur de débutant en fin du monde, on a fait ce qu’on a pu. Désormais il n’y a plus aucun repère solide et ceux que l’on croit maintenus sont pour la plupart des fantômes en errance, il suffit de passer au travers. La définition de la réussite s’est volatilisée et plus personne n’ose attendre quoique ce soit des autres. La pression sociale n’est plus qu’un mirage qui plane au dessus des ruines. Le danger ultime serait de continuer comme si de rien n’était. Alors que tout s’est largement écroulé, pourquoi se sentir encore attaché ?
Ça devrait être la joie, la liesse, la foire. Car plus rien ne tient.

Il suffirait de ne pas se lever, de ne pas aller travailler, pour une fois... D’aller faire une balade en forêt, de prendre une vague ou un verre, de s’étreindre, de crier, de souffler et d’abandonner son poste. Personne n’y croit plus, ni au système ni à son changement. Même les riches, ces exploiteurs esclavagistes écocidaires, ont perdu le goût de vivre et sont terrassés par la peur du soulèvement. Et nous, on attend, on persiste sans conviction, alors que l’air est vicié, que l’eau manque, que les usines toxiques explosent, que la forêt crame, que pôle-emploi nous flique et que les flics nous éborgnent. Il n’y a pas besoin d’être convaincu de quoi que ce soit ou de rallier les masses. Il n’y a plus besoin de faire de la pédagogie, le chaos parle de lui-même, il suffit de tendre l’oreille. Tout, autour de nous, est déjà parti en fumée, les murs en poussière, les croyances aux oubliettes, les sols et les plafonds se sont dérobés sous nos yeux et nos pieds. Le champ est ouvert, même si l’herbe est grillée.
Ça devrait être la joie, la liesse, la foire. Car plus rien ne tient.

Les institutions sont des mycoses de l’histoire. Et après que la dernière abeille soit crevée, il y en aura encore de ces saletés de constructions humaines, aussi délabrées soit-elles. Si le monde est rigide et que persistent des institutions, des pouvoirs, des normes plus ou moins explicites, l’enjeu n’est pas celui de leur destitution mais de leur ignorance. C’est de passer au travers comme autant d’écrans de fumée pour faire jaillir, non pas une prétentieuse vérité, mais une furieuse envie de se délester de toutes les couleuvres civilisationnelles que l’on avale au nom de la survie.
Ça devrait être la joie, la liesse, la foire. Car plus rien ne tient.

Ce n’est pas l’oligarchie argentée d’aujourd’hui, ses entreprises comme ses prisons, ses médias comme son école, sa morale et sa religion, ses lois et ses parlements, sa justice policière et notre éternel consentement policé, qui empêchent le crime, le viol et la domination. Ça se saurait, ça se verrait. Non, si quelque chose d’encore désirable et vertueux persiste, ce n’est certainement pas grâce au système en place, mais plutôt à ce qui lui résiste. En réalité, tout est par terre depuis un moment. Tant que l’on pouvait encore respirer, boire, manger, on avait une petite raison de détourner le regard et de faire semblant que tout allait presque bien. Aujourd’hui les températures nous étouffent et la moindre fourchette de bouffe nous envoie illico en chimio. L’abandon de poste, de nos rôles, de nos statuts, de nos fonctions, au travail, à la banque, à l’école, au supermarché et partout où il y a une file d’attente avec de la flicaille ou une caisse enregistreuse au bout, est un abandon légitime, juste et salvateur.
Ça devrait être la joie, la liesse, la foire. Car plus rien ne tient.

Au lieu de quoi on hésite, on calcule, on attend, on vit à côté de la plaque et de nos pompes, et on recompte. On se demande, à quoi bon lutter. Mais c’est plutôt à quoi bon continuer ainsi qu’il faut se demander. Les arbres perdent leurs feuilles au mois d’août. Les sources intarissables ont arrêté de couler. Il n’y a plus aucune raison de ne pas arrêter de travailler. Rien ne nous oblige à contribuer. C’est le moment rêvé d’abandonner son poste, car rarement aussi peu de choses ne nous ont retenus. Et s’il en est qui estiment que leur activité renverse l’ordre établi plus qu’il ne le reproduit, nous leur prêterons main forte à mains nues. Si d’autres encore craignent d’avoir trop à perdre, c’est que les charmes de ce monde industriel génocidaire opèrent malgré l’évident désert mortuaire qu’il laisse derrière lui.

La terre nous appelle à redescendre, à décrocher, car ce que nous avons cru céleste n’était qu’une abîme aérienne. Depuis ce régime aux prétentions supérieures, le bonheur est un arrière-monde impénétrable, une croyance désuète pour nous faire gravir des montagnes d’ordures. Aucun paradis ne nous attend, alors organisons la fête.

Car plus rien ne tient.


2 Messages

  • Abandon de poste Le 23 octobre à 12:59, par Grenier Catherine

    Bonjour,
    Excellent article.
    Oui , dans ce chaos, plus rien ne tient...
    Pendant que l’art de « tenir » enserrés, ligotés les individus dans la pensée dogmatique refermée en boucle, en CQFD, l’art de « tenir » les populations dans la « double contrainte » et autres dissonances cognitives, l’art de les submerger de « contraintes obigatoires » dont confort et vie à crédit, ainsi que toutes les autres joyeusetés du « progressime », nouvelle voie obligée d’aliénation et de servitude volontaire, au règne des carcans invisibles ... l’individu lui, est bien« tenu » pour sa mort programmée.

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  • Abandon de poste Le 20 octobre à 20:31, par CamilleClaudel

    Magnifique !

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